samedi 13 mars 2010

Jupiter, l'éternité, mode d'emploi pour le prépubère.


Mes premiers contacts charnels avec l'objet vinyle 33 tours par minute remontent à une trentaine d'années. Une femme merveilleuse, ma cousine Babeth, choisit, à 29 ans, d'abréger son séjour sur Terre. Je suis dévasté par sa mort, je n'ai pas dix ans, mais j'ai mal, bon dieu, j'ai toujours mal d'ailleurs, faire son deuil c'est une sinistre connerie, encore une invention de crétin ça. Suite à l'évènement sus-cité, je récupère deux disques de ma chère Elisabeth: "Abbey Road" et "Tommy", déjà usés par la vie, au carton vieilli, mais beaux, splendides, resplendissants de leur putain de légende. Avec les Beatles, j'ai deux ou trois notions, j'ai entendu tourner "Woman" en boucle sur le hit parade d'Europe 1 lorsque Lennon a lui aussi pris un aller simple pour Jupiter. Vers la fin 1980, lorsque l'impensable est arrivé au grand John, ça m'a ébloui que les gens, guidés par une volonté d'hommage au Beatle, se soient rués avec ferveur vers ce titre, le portant en haut des charts mondiaux pour dire adieu au walrus. J'ai en mémoire l'autoradio familial qui crachouillait l'ode à Yoko tous les soirs en number one, ça avait de la gueule. Il n'empêche, la découverte d'un album entier des Beatles, ce fut une sensation immense, un voyage initiatique puissant, une odyssée grandiose: un album, ça dure, y en a pour 40 minutes, on a le temps de faire un bout de chemin dans l'univers des musiciens, on passe par plusieurs états, et l'imaginaire fécond inhérent à mon jeune âge m'a permis de traverser des contrées assez géniales avec le dernier skeud des scarabées. Le solo (?!) de batterie de Ringo me faisait beaucoup rire, je pensais qu'il menait un combat de boxe contre je ne sais quoi, et j'avais une tendresse particulière pour les "éternuements" de Lennon sur "Come together"; "Maxwell's silver hammer" me laissait un sentiment bizarre, comptine meutrière et espiègle. Je me laissais bercer par les mélopées de "Sun King", "Here comes the sun", "Something", c'est du lourd, de l'amour en sillon les mecs, ça compte quand on est tout gamin. Je n'ose imaginer la tournure qu'aurait pris mon existence si j'étais rentré dans la musique grâce à un album de Sheila...
Mais de toutes les chansons du disque de l'abbaye, c'est bien "I want you" qui m'a transpercé le bide au point le plus intense: le rythme obsédant, le mantra de désir psalmodié comme un junkie, et la fin abrupte, sourde, brusque, j'adorais. J'adore toujours. Abbey Road, K2 du rock, everest tant chéri, je suis content de t'avoir conservé, à chaque fois qu'une de tes chansons m'attrape, je pense à Babeth et à l'infini.
Quant à Tommy, l'accès en fut beaucoup moins simple. Les Beatles, c'est un coup de poing de simplicité dans la tronche, c'est de l'évidence en tubes, ça dégueule du génie immédiatement compréhensible. Les Who, avec Tommy, ça m'a énormément interloqué au départ. Bon, l'album à la pochette bizzaro-droguée, qui se déplie en un tryptique avec des chandeliers, des mains tendues, ça sentait les types pas clairs, dans un trip assez spécial au premier abord. Faut dire que le concept de l'album concept, j'étais quand même loin de l'appréhender totalement avec mon profil d'écolier en bermuda. Mais bordel, à la première écoute, quel festin, quel jaillissement, un putain de festival dans ma chambre, l'opéra rock à la portée du môme de base, bonheur sidéral. Les mercredis de cette tendre enfance, lorsque mes activités scolaires étaient en stand by, je profitais du calme de la maisonnée familiale pour m'introduire discrètement dans la salle à manger, où tronait fièrement une chaine Bang & Olufsen de premier ordre, et je posais, dans une intimité avec moi-même délicieuse, des disques de rock sur la platine hi-tech. Le souvenir de l'explosion de Tommy dans les enceintes suédoises est très vif en moi, je me revois sur le canapé, bien calé dans l'espace stéréo, à essayer de saisir les subtilités du voyage du pinball wizard. Ces innombrables moments de découverte furent des joyaux, des pépites de vie lumineuses et essentielles. Et tant qu'on est dans le catalogue pépitesque, je souhaite ici avoir une pensée pour ce chaufeur de taxi dijonnais, dans la voiture duquel j'avais entendu "Tomorrow never knows". J'étais en maths sup (c'était bien, la prépa, tiens, un beau laminage en règle de l'esprit d'un adolescent) et je devais rallier mon lieu de sommeil avant une semaine foutrement merdique. Et, miracle, dans la caisse de ce type, j'entends la chanson qui met un terme sublime à Revolver. Et moi de demander au chauffeur ce qu'il pensait du chef d'oeuvre. En quinze minutes de voyage, on a évoqué la réincarnation, l'esprit fulgurant de Lennon, le livre des morts tibétains, au grand dam de mes compagnons de prépa également installés dans le taxi, et qui auraient bien volontiers disserté sur une petite équation à cinq inconnues. T'avais raison, chauffeur, le rock c'est la réponse, n'en déplaise aux profs de maths et aux cartésiens de toutes les engeances. Je vous pisse au derche. Again and again.

6 commentaires:

  1. Une fois de plus, deux fois de plus, à vie la musique nous guidera. Ce que tu as ressenti pour "Tommy", je l'ai vécu presque comme toi, comme une révélation pendant mes années fac, vers 2001... J'avais seulement entendu parlé de cet album comme un chef-d'œuvre, sans jamais y poser les oreilles... Depuis, c'est un album qui ne quitte pas mon iPod, que j'ai écouté en boucle et dont je ne me lasserai jamais, avec une tendresse particulière pour "Tommy's Holiday Camp" interprétée par Keith Moon...
    Quand à Abbey Road, tu as quasiment tout dit; je braque seulement le projo sur "Golden Slumbers", un joyau d'1mn30, parfait...
    "And I will sing a lullaby..."

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  2. La cover de "i want you" par Noir Desir est inscrite dans mon panthéon des plus beaux live au même tire que "a million miles away" du père Rory ou que le solo de Jimmy Page sur le Stairway du Madison Square Garden, du "Malxe" de Bashung, de "La Javanaise" de Gainsbourg au Casino de Paris, ou de "Stone Free" d'Hendrix à Monterey.

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  3. Ta cousine avait plutôt bon goût, et tu as eu un sacré flair ou une sacrée chance avec ces deux chef d'oeuvre immenses.

    Abbey Road : C'est à mon goût le meilleur disque des Beatles.

    Tommy : A mon avis le meilleur disque des Who avec "Who's next". "Tommy" est à part car plus pop et moins rock que le reste de la discographie. D'ailleurs certaines reprises scéniques de "Tommy" sont beaucoup plus pêchues et rock que les versions studios.

    Sinon, tu as la dent un peu dure avec tes compagnons de prépa ...

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  4. A part Alain et toi, eux aussi l'ont eu dure avec moi. Alors qu'ils continuent à aller se faire foutre, bien proprement.

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  5. Je suis d'accord, on les emmerde ces connards, on leur chie à la g... (j'essaie de rester poli car c'est ton blog).

    Tu as manqué en spé des moments sublimes (pour le spectateur) et de grande solitude (pour moi) :
    - en plus de mes notes minables, le prof de physique m'a humilié une fois car je mangeais une barre chocolatée à 11h00 du matin ; quel con ce prof, c'était gratuit et par pur sadisme, avec son mètre 60 sur la pointe des pieds, son crâne d'oeuf et ses bottines qu'il échangeait avec des pantoufles avant le début du cours ; malgré cela, il nous a très bien préparé et je lui suis redevable "à l'insu de mon plein gré"
    - en 1ère année d'école d'ingé, j'ai fait l'erreur (de jeunesse) de retourner voir les profs ; le prof de méca m'a gonflé (je devrais dire boursouflé) en me sortant que j'avais eu mieux que ce je méritais (les boules !), et que d'autres avaient eu moins bien que ce qu'ils méritaient (je pense à ce petit con de Nicolas Vuillet qui pompait pendant les intéros de prépas, et qui n'a pas eu les Arts & Métiers, pauvre chou)

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