dimanche 19 septembre 2010

Du trial en équilibre sur un putain de mur


Il y a le cas Roger Waters. Dossier épais, curriculum lourd, personnalité infiniment complexe. Il a contribué à fonder Pink Floyd, le départ pour schizophrénia-land de Syd Barrett l'a terriblement affecté, il a écrit des textes que je considère comme somptueux, et pourtant il lui a toujours manqué quelque chose dans son long parcours. Il a mis du temps à se construire. Ca aurait tendance à aller mieux de nos jours. Mais le chemin de croix fut long ( ben on est dans le monde du rock, la croisée des chemins ça se dit crossroads, c'est signifiant, et ça peut vouloir dire chemin de croix aussi. On n'a jamais fini d'en chier ici bas. Jamais). Le Roger fut longtemps complexé par un physique que je rapproche d'un équidé, avec long pif et gueule étirée en hauteur ( le syndrôme Townshend, quoi). Il lui fut d'autant plus difficile de partager sa créativité avec un Gilmour au physique d'Adonis camé et resplendissant. Je veux pour preuve le concert à Pompeï, où le demi dieu grec s'offre des parties de guitares de très haute volée avec sa belle petite gueule énervante alors que l'Ourasi de service trime sur sa basse comme s'il courait à Vincennes par temps lourd. Gilmour avait ( et possède toujours) un vibrillonant sens de la mélodie, une musicalité naturelle et débordante, qui lui a permis d'orner les albums de Pink Floyd d'un je ne sais quoi qui me touchera jusqu'au dernier souffle. Waters, lui, était plus un batisseur de concepts, fort de ses années d'architecture, le gars mettait les disques en scène, jetait les immenses bases des albums floydiens, dessinait les plans des multiples conquêtes artistiques, échaffaudait LA pensée du groupe, à coups de textes rageurs et désespérés. Car Pink Floyd est tout sauf un vulgaire groupe planant. Le contraire d'une musique bête à fumer. Ces mecs ont développé au fil des disques une vision puissante et sombre de l'humanité, que je n'exposerai point ici, par peur de faire fuir la paire de lecteurs qui s'attardent sur mes déjections textuelles ( mais j'y reviendrai, casser les couilles c'est mon métier, mon kif, mon sacerdoce). Le leader nitzschéen du combo eut donc le loisir de ruminer ses nombreuses frustrations jusqu'à l'aube de ses 36 ans, où il ressentit le besoin pressant de tout sortir en bloc ( en blocs aussi) par l'intermédiaire d'un double album qu'il voulait somme, masse, témoignage de son histoire souffreteuse de gamin de l'après guerre devenu rock star ultra culpabilisée. Et le Waters écrivit The Wall. Très intelligemment d'ailleurs. Avec assez de finesse pour nous inviter à construire avec lui cette putain de barricade mentale, que l'on puisse s'identifier universellement à ce pauvre taré de Pink, rongé successivement par la mort de son père, par la possessivité de sa mère, la cruauté des profs, la chute inéluctable de son couple, le business infâme du monde du rock spectacle, et les multiples addictions qu'il eut les moyens financiers de se payer au cours des années...
De par sa production très Bob Ezrin, avec grosses orchestrations, explosions, nombreux effets, et couches de violons dégoulinantes, le disque passe encore, aux yeux de certains pisse-mou, pour une gigantesque séance de psychanalyse publique, tout à fait indigeste, digne d'un livre confession de Laurence Boccolini, larmoyant, pâteux et gras du bide. Je suis d'accord. The Wall, c'est ça, et c'est justement ce qui fait sa force, sa démesure, son incroyable robustesse face aux aigres critiques. Waters a voulu un album énorme, bourré jusqu'au slip de pathos infernal, d'émotions de supermarchés outrageusement exagérées, très lourd dans sa mise en son, et qu'on y adhère ou pas, il a réussi son coup, jetant à la gueule du monde ses trouilles ancestrales avec une violence affichée, assumée, gigantesque. Ca passe haut la main. Musicalement, c'est beau, ça parle de nous tous, de nos murs persos, de nos problèmes récurrents avec l'enfer de la vie et des autres. C'est jubilatoire de noirceur par moments, l'instant d'après ça devient profondément hermétique, ou glauque, ou méchant, c'est tout sauf tiède, le mur, assurément. Et puis j'admire Waters d'avoir porté, nourri, écrit ce projet, développé le film avec Alan Parker, mis en chantier la trentaine de concerts des années 80-81 en parallèle, le travail titanesque du mec à cet époque, c'est simplement inhumain. Sur une vidéo pirate (passionnante) d'un show du Wall à Londres, on découvre la face livide d'un type exténué, bouffé sans doute par la masse de boulot et les excès poudreux-alcoolisés, mais présent, incroyablement debout, et d'une colère rare. Il fait peur sur ces putains d'images. Et c'est foutrement beau. Que peut on attendre d'un album, bordel, des chansons tiédasses sur "J't'aime-J't'aime plus" ou "Je serai la plus belle pour aller baiser"? Ben non, ça casse les couilles la demi mesure, l'à peu près des sentiments au rabais, le réchauffé du non vécu, les champions du monde du Bolino de l'émotion, près en 5 minutes et catalyseur d'agueusie éternelle. A mort l'insipide. Je préfère un mec qui se coupe les sourcils en pleine crise de démence, qui se taillade le torse et déglingue sa chambre d'hôtel, je me sens chez moi, en famille. Apaisé dans le grand huit. Et plutôt apeuré dans le moelleux.
Après le très long épisode The Wall, au début des années 80, Waters a sabordé Pink Floyd, s'est barré pour faire d'autres albums conceptuels sans jamais retrouver la grandiloquence de son inouï témoignage d'alors. Et puis là, maintenant, ayant enfin compris que son chef d'oeuvre resterait unique, il s'est embarqué pour une immense tournée d'adieu, à presque 67 ans, en jouant The Wall chaque soir, et aux dires des malades mentaux qui suivent Pink Floyd au jour le jour, les premiers concerts ont été exceptionnels. Et Roger est en paix avec sa sale gueule, son égo immense a finalement (miracle !!!) dégonflé pour ne laisser à jour que la moëlle d'un putain d'artiste sincère et triste, parfaitement fou, et doté d'un génie destructeur qui fait du bien au commun des mortels. Le Wall show fait escale à Bercy les 30 et 31 mai 2011. Il faut avoir vu mon état de panique devant ticketnet avant d'acheter des places, c'était d'un ridicule confondant. Ben quoi, ouais, j'suis fan, j'suis transi même, il n'est pas impossible que je me pisse dessus dans les travées du POPB le soir du concert, et j'en ai rien à carrer. J'ai pris des billets pour des gens dont je pense sincèrement qu'ils ne doivent pas louper un tel délire sur scène, j'y ai passé un tiers de ma paye pour qu'ils voient le mur se construire brique par brique jusqu'à l'aliénation totale, la vraie folie avec camisoles chimiques et psychiatres dépassés, le mur de notre Berlin intime, blanc et atroce, grimper au plafond avant d'exploser dans un vacarme de dingue pour laisser place à l'humain, rien que l'humain, toujours empli de ses ignobles peurs, mais au monde, débarassé de ses putains d'entraves, vivant comme jamais, avec ses camarades d'infortune qui traînent leurs guenilles sur la planète avant de crever.
Toujours désespérés, mais libres.

3 commentaires:

  1. JJ, on aime tes déjections textuelles, please continue to break our balls !
    Après les analyses d'"Animals" et de "The Wall", j'attends celles du reste de la discographie Floydienne, voir ex-Floydienne. T'as du pain sur la planche mon gars !

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  2. Dès que les beaux jours arrivent, j'attaque "Wish you were here" et "Dark side of the moon"...

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  3. Obligé après The Wall et Animals !
    Wish you were here, c'est celui dont Dave est le plus fier ! C'est pour lui le sommet de sa carrière.
    Dark side, Dave n'a pas s'exprimer pleinement au niveau guitare, mais c'est malgré cela un joyau.

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