samedi 12 février 2011

Hundred of wrecks


L'achat de "The head on the door", au milieu de l'année 85, faisait partie de ce que j'appelais communément le "disque du mercredi". Du collège au lycée, j'avais la très saine habitude de me débrouiller pour acheter, lorsque les finances étaient clémentes, un album par semaine. C'était pas toujours évident au niveau thunes, mais je n'avais très sincèrement aucun autre centre d'intérêt dans lequel foutre mon argent de poche. J'ai boycotté avec application les magazines de foot, les fringues dont je me branlais dans des proportions incroyables, et j'ai soigneusement investi le salaire mensuel aloué par mes parents dans des pulsions musicales compulsives. Mon premier album des Cure fut donc acquis en cassette, avec les paroles à l'intérieur s'il vous plaît, par un joyeux mercredi du printemps de mes 13 ans. Petit malin que j'étais, j'avais embarqué mon walkman ( de la taille d'un porte avions de la marine russe) avec moi pour profiter immédiatement de la musique de ces types que certains de mes potes bien informés ( et pas trop cons) décrivaient comme étrange et envoutante. Sur le chemin qui reliait le disquaire au salon de coiffure où j'étais censé rejoindre ma môman, la punchy-melody de "Inbetween days" m'a bien poussé au cul. On sentait qu'il arrivait fréquemment au type qui chantait de se retrouver dans des états psychiques inquiétants, que le mec était un vieux routier de la dépression rimbaldienne, mais qu'il en retirait une putain de force, aussi, et qu'il savait réellement mettre ceci en musique. Arrivé chez le coupe-tifs qui rectifiait la tignasse de ma génitrice ( un comble, tout de même, de découvrir les Cure chez un coiffeur...), j'ai posé mon cul et mes oreilles dans un fauteuil, j'ai attendu et j'ai écouté. Et puis j'ai plongé avec le père Robert, tétanisé par son talent, sa putain de voix et son sens mélodique foudroyant. "The head on the door" synthétise pleins de trucs chez les Cure: leur propension naturelle à faire de la pop de très haute volée, extrêmement bien produite, léchée et sophistiquée juste ce qu'il faut, avec un fond littéraire solide, beau et poétique, pas chiant pour un penny. Ils naviguent depuis 30 piges entre espoir vain et idées lugubres, et ça claque drôlement bien, franchement. J'ai adoré cet album, il ne m'a pas quitté pour le reste de l'année, et j'ai du attendre longtemps pour avoir le bonheur de découvrir d'autres pans de l'oeuvre smithienne. Parce qu'en ces temps, on n'avalait pas les intégrales comme un happy meal, il fallait du temps et du pognon pour posséder la totalité de l'oeuvre d'un musicien.
Miracle des miracles, mon frère est parti en fac à Clermont et a connu une fille particulièrement fan des anglais mal peignés. N'écoutant que mon désir fou d'investir les autres contrées curiennes, j'ai refilé des cassettes vierges à mon frérot, et la nana a aimablement recopié tous les albums de la bande dessus. Le putain de choc quand j'ai découvert en enfilade, en un week-end, "Pornography", "Seventeen seconds" ou encore "The Top", je m'en souviens avec acuité. J'en ai presque eu mal au bide. Beau, bon, et encore beau et bon. Smith, c'était un grand frère désespéré, un pote qui trimballe sa merde existentielle avec un sens aigu du raffinement, alors que l'abruti de base ne sait pas en faire de grands disques, lui. Superbe et triste, alors que 99 % de la production musicale actuelle est laide et enjouée.
Les albums de Smith sont restés auprès de moi, un peu comme on garde les saintes écritures sur sa table de chevet, une bouteille de sirop, ou un shilom salvateur en cas de grisaille prolongée. A partir de "Disintegration", j'ai un peu décroché ( m'enfin sortir un truc supérieur à "Disintegration", c'est pas facile tous les jours, chers amis) mais j'ai continué à acheter les méfaits des Cure, trouvant ici et là de quoi rassasier ma soif de nobles chansons. Un truc comme "Jupiter crash", sur l'album "Wild mood swings", ça tient bien la route, même si l'on est loin des splendeurs des eighties. Ce n'est pas bien grave, il peut rester en pilote automatique, y aller à la cool le Robert, je lui colle toutes les décorations possibles pour services rendus à mon moral.
Après tous ces délices très personnels, ces séances de psychanalyse à coup de médicaments en vinyle ( la cure de Cure,quoi), j'ai eu forcément envie de voir la bête sur scène, de prendre part à la messe des tarés, d'expérimenter le rituel païen bizzaroïde que constituent les performances publiques du groupe. Aux Eurockéénnes de 1995, oui, oui, les mêmes où j'ai vu Page et Plant, Buckley fils, et bien d'autres qui avaient la classe, j'ai enfin découvert la bande à Smith. En plein air, en pleine nuit, avec mon ange de l'époque dans les bras. Ben oui, comme des cons, on s'est tenu la main tout le concert, fervents parmi les fervents, les yeux écarquillés au son de "Just like heaven" ou "Boys don't cry". C'était bon, vraiment, d'être jeune. Pas le nirvana des nirvanas tous les jours, mais ça valait quand même le coup de poser ses valoches sur terre,ne serait ce que pour voir les Cure à Belfort. Belle image de fou rire lorsque nous sommes partis pendant le rappel ( quelle honte), histoire d'échapper au troupeau aviné qui ne manquerait pas de déferler après le show dans la campagne franc comtoise. Bagnole perdue au milieu de l'immense parking prairie, et nous, deux pauvres mômes de 23 ans qui se fendent la gueule en entendant les dernières notes de "A forest" résonner dans la nuit d'encre, ce vieux Simon Gallup qui s'échine sur sa basse alors que nous déambulons dans le sombre des sombres, paumés dans notre karma mais heureux, merde. Je revis cette scène à volonté, sans problèmes, je la fais remonter à ma surface perso quand quelqu'un me raconte sa vie de merde dont je n'ai rien à carrer; il m'est très facile de prendre un air concerné et compatissant, et même d'effectuer deux ou trois remarques pour relancer la conversation, tout en étant connecté fermement à cet instantané d'éternité, les pieds dans la boue à la recherche d'une Peugeot grise avec mon aimée à mes côtés.
Il y a trois ans, j'ai revu les Cure à Bercy, cette fois ci je suis resté jusqu'à la fin, ils ont joué comme des porcs, un gang sec resserré sur quatre musiciens, un immense best of de quatre heures, éblouissant, noir et puissant, la cérémonie en dingue majeur des névroses qui remet le couvert, j'en ai encore pris plein ma gueule, faut avouer. Mais même si ce cher Florent, qui a partagé bien des nuits "Cure style" ( avec tout ce qu'il faut) avec moi, était assis à côté de ma carcasse ce soir là, ben faut l'admettre, il manquait quelqu'un, forcément, viscéralement, vache de chez vachement. Je vis avec cette putain d'histoire en deuil, cette trajectoire d'intensité qui a ravagé ma tronche et m'a porté aux nues avant de me jeter dans le purin de la vie avec férocité, j'essaye au max de pas étaler à quel point ça a été beau et bon et long, comme l'a pu être "The head on the door" chez le coiffeur, mais il y a des jours où être amputé ça fait vraiment mal au cul.
Tout ceci étant dit, je préfère ressentir ce foutu manque, cette cisaille dentée qui me remonte le bide avec acidité et précision, plutôt que d'attendre encore qu'une hypothétique étincelle vienne animer ma vie de fonctionnaire. Ben j'espère être rock, en ceci, quoi.

6 commentaires:

  1. J'aime ta plume, je frémis à chaque virgule, chaque mot est à sa place et traduit l'atmosphère du moment qui est raconté.
    Je pars à Paris cet après-midi, cet album sera la B.O. de ma balade.
    Merci...

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  2. Oui, quand nous étions des morveux, il fallait du temps et du pognon pour posséder la totalité de l'oeuvre d'un musicien. Je ne regrette pas cette époque, mais il y avait des bons côtés. On découvrais les albums au fur et à mesure. Il fallait économiser, et se déplacer pour acheter l'album, voire le commander. En 1984, je suis allé acheter les albums des Beatles un par un et une ou deux fois deux par deux. Bref, il fallait le mériter. Aujourd'hui, fini le suspens, on a tout dans l'instant. En même temps, c'est un formidable progrès et on se ruine moins. Par contre, cela diminue les revenus des artistes et ceux des maisons de disque. Pour ces dernières, on s'en fout, elles se sont bien gavées pendant des décennies, surtout depuis que le CD est sorti. Par contre, les nouveaux artistes ont plus de mal à percer, et le vieux sont obligés de faire de la scène et d'augmenter les prix de concert.
    Sinon, que veux-tu dire par "ils ont joué comme des porcs" ? Le concert a t il vraiment duré 4 heures ? Chapeau, ils ont fait plus long que le boss.

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  3. Quand j'écris qu'ils ont joué comme des porcs, je sous entends qu'ils ont joué comme des dieux !!
    Ouais, ouais, ils ont joué quatre putains d'heures et on était lessivés, 42 chansons, le best of de mes rêves. N'empêche qu'on a eu de l'énergie pour faire la bringue après, parce qu'un concert sans after, c'est pas bien, c'est pas un vrai concert...

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  4. Je suis vraiment admiratif de ces 4 heures de concert. Cure montre une vraie envie de jouer et de ravir le public. Pas seulement de ramasser les biftons, de bâcler le concert sans regarder le public et se casser dépenser le pognon.

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