lundi 25 avril 2011

A letter to Elisa(Ba)beth



Dire que tu me manques, ça fait sacrément trivial, ça sent l'euphémisme, ça donne vraiment dans le con. J'ai jamais foutu les pompes où tu reposes, d'abord parce que le verbe reposer ne colle pas exactement à ta personnalité, et puis parce que je ne suis pas enclin, de manière générale, à hanter les cimetières. Je hante ma tronche, y a de quoi faire, déjà, comme mausolées à visiter.
Je suis retombé sur cette photo aujourd'hui, en mettant de l'ordre dans mes archives imagées ( à défaut d'avoir de grands desseins pour l'avenir, je trie, j'oblitère, je classifie ma putain de vie, on dirait vraiment que je prépare un grand truc, un voyage, un album, une histoire d'amour fulgurante, va savoir). La posture commune est caractéristique de la relation qui nous unissait: toi, belle à tomber, ma déesse, une main posée sur mon bras pour me sentir, m'avoir à portée, me vivre, et moi, protecteur, insolent, voire "propriétaire", collé à toi à longueur de mes dix premières années. Je suis resté un long moment scotché sur ce cliché d'il y a trente ans; c'était l'été, on vivait dehors, maillot de bain sur le cul dès le réveil, une fois de plus tu avais pris possession des "Terres Blanches", ta campagne, ton repère, ton point d'ancrage, ton nid de secours quand ton existence tellement sauvage t'avait joué des sales tours. Je t'adorais. Tu débarquais souvent en catastrophe, les yeux au milieu de la figure, en miettes après une love story qui avait une fois de plus fini son parcours dans la fureur et la décharge publique des sentiments exacerbés. Tu carburais aux gitanes et au whisky, tu étais libre, d'une exigence brutale avec les éléments, tu avais une putain de soif d'absolu qui ne s'étanchait jamais, alors tu courais, tu te perdais, tu en prenais plein ta gueule avec une régularité désarmante, et je t'aimais violemment pour tout ça, ma Babeth. Parce que tous les moments de paix que tu vivais dans notre campagne familiale, dans ce havre où mes parents ont fourni de l'équilibre à leurs mômes et aussi à ceux des autres, en tous ces instants où tu étais bien, en période "requinque", tu m'offrais ta douceur, tes paroles, ta vision d'acharnée, et ça m'a porté, putain, tu peux pas savoir comme ça m'a construit, ça a collé de la glaise tout partout, juré. Je viens de toi, point à la ligne.
Le plus étrange dans toute cette merde, c'est que j'ai beau y penser et l'envisager de toutes les façons possibles, je n'arrive foutrement pas à t'en vouloir pour ton départ anticipé, ta mort choisie, cadrée, décidée, de celles qui devancent l'appel en envoyant la providence se faire mettre. Parce que, franchement, tu as tellement fait l'amour avec l'existence, tu t'es donnée à un tel point, sans protections, sans honte et la tête la première, que ce putain de point final prévisible, tu l'as planté comme on quitte une scène encore brûlante de ta présence, avec fougue et détermination. Tu n'étais pas de celles qui se ratent. Qui font chier le peuple pour deux pilules et une gorgée de poison, qui se font laver l'estomac et partent en cure de sommeil après leur tentative de mes deux. Pas d'esbrouffe, pas de théâtre chez toi ( enfin, si, beaucoup, mais en tragédienne, pas une Andromaque à la petite semaine, une véritable aventurière, j'adorais ça tes expériences jopliniennes répétées et presque comiques).
Tu as fait ça à l'arme à feu, à la slave, en live, sur le lieu de tes seuls vrais bonheurs, comme pour clore tes chapitres en un endroit apaisant, beau et chaud: chez nous. Parce que mourir, te barrer en claquant la porte ne te posait pas de problèmes, au fond, je crois. Vivre en deça, te réaliser à l'économie, en catimini, ça te dérangeait nettement plus. Ma si chère cousine en colère...
Cette putain de nuit d'horreur, cette fameuse unité de temps de lieu et d'action, tu l'as mise en scène jusqu'au bout, en imposant tes choix à la production divine. Ca fait juste trente ans que ça me fait mal au cul. Mais j'ai le faible réconfort de penser que tu as fini tes jours ici, sur nos modestes terres, sur le lopin qui nous a vu grandir. Et puis il y a eu ton chien, si beau, si noble, que tu m'as laissé et que j'ai aimé à en crever jusqu'à ce qu'il claque, aussi, chez nous again, à cause de cet enculé en Mercedes qui roulait comme un dingue et qui l'a éclaté sur son pare-chocs de merde. J'ai eu droit à dix ans avec toi, sept ans avec Nébris, le setter irlandais le plus déjanté que ce monde ait connu, qui pionçait sous mes pieds, qui me mordait, qui souriait à tout le monde en montrant les dents, j'ai pas trop à me plaindre, il y a eu du beau linge, de l'artiste, du solide, du grandiose sous mes pas. Et puis il y a eu tes disques, ton héritage somptueux que je conserve comme des reliques de ce que tu as été, et de ce que je considère au fond de mes deux couilles que tu es encore: une géante.
Il y a dix ans, moi aussi fortement chaviré par une histoire d'amour dont la coda me tourmente encore, j'ai réalisé que je prenais peu à peu des chemins qui te ressemblaient trop étrangement. J'ai fait le pigiste moi aussi, j'ai miné et ruminé mon mal dans un petit appart à Nevers, j'ai goûté à certains vertiges, et j'ai même voulu, me trouvant dans des stades avancés d'une déprime familière ( quasiment amie proche à force de passer mes journées serré contre elle), franchir la black line et aller te faire tous les bisous que tu méritais, Babeth. J'ai cogité, longtemps, je me suis dit qu'exploser à 29 ans comme toi, ça avait de la gueule, qu'on pourrait peut être initier le "club des 29", histoire de faire chier Brian Jones et Morrison... Et puis j'ai dû sans doute attraper le 33 tours de "Tommy", que tu écoutais dix fois par jour du temps de ta splendeur, je l'ai observé dans le détail, comme on ausculte un corps extra-terrestre, une entité inconnue, un alien, une force. C'était le tien, bon Dieu, c'est devenu le mien après ta mort, et je me suis senti très bête à vouloir bazarder ma vie "à cause que ça va mal", parce que ma Bérénice à moi s'était cassée avec le chat et mes rêves à la con. Merde, quoi. Alors je m'y suis raccroché, à ce putain de disque comme aux autres, je me suis hissé dessus pour m'en faire un radeau, j'ai construit de mes mains le premier canot de sauvetage fait en albums de rock. Eh ben, tu me croiras si tu voudras, Babeth, d'ailleurs tu me croiras sans doute pas tellement que t'étais une saloperie de chieuse, mais cette putain d'embarcation de fortune navigue encore, bordel de merde.

N'oublie pas que je t'aime, s'il te plaît.

4 commentaires:

  1. Tu fais chier, tu m'as collé les larmes aux yeux...

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  2. Très fort.

    Tu peux dire merci à Tommy et à Pete ...

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  3. A Babeth aussi, tous les jours. Babeth and Pete...

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