mercredi 18 juillet 2012

Garde les cieux pour pleurer

Roger Daltrey a hurlé tout à l'heure. J'approchais de mes terres, le final de "Who's next" déroulait paisiblement son inhumaine splendeur, et je me suis étonné à couper le contact de la bagnole, une fois dans la cour, sur la dernière note de l'album. Enfin, comme plus rien ne m'étonne, je ne me suis guère étonné, en fait. J'ai quand même consulté le volume, me posant cette fois-ci sérieusement la question de savoir pourquoi des acouphènes viennent de plus en plus danser dans mes esgourdres, le soir. L'était à 28, le volume. Bah oui. You pay for that, boy.



Tiens, l'autre jour, je suivais une jeune femme en voiture, il faisait super beau ( pas comme maintenant, je veux dire super beau, avec les vitres ouvertes, les sun glasses, l'envie d'en découdre avec l'irréel, le beau temps quoi, le cagnard), et la jeune femme en question m'a dit, au sortir de nos caisses respectives: " Jean, j'entendais ta musique alors que j'étais devant toi. Tu mets vraiment trop fort, chéri". Il me semble assez utile de préciser que je n'ai pas pour perverse habitude de suivre toutes les jeunes femmes qui passent à ma portée en voiture, et que la dite créature m'a appelé chéri parce qu'il se trouve que je le suis, son chéri. Fallait le dire. J'ai longuement regardé ma chérie ( puisque je suis son chéri, par un ricochet on ne peut plus compréhensible pour tous les cerveaux, elle est bien évidemment ma chérie aussi). Et j'ai du bredouiller un truc du genre oui, faut que j'arrête, je vais me défoncer les tympans à force de les gaver, tout ceci n'est pas raisonnable, à mon grand âge, etc...

Le tout avec un sourire de garnement dont la permanence de la puérilité n'a d'égale que ma très tardive stupidité. C'est vrai que je pousse. Forte grandissimo, coco. Mais bon sang, qui a dit que les Who étaient faits pour le moderato ? Que Slayer se pratique avec tempérance? Qui c'est qu'a écrit "Play it loud" sur les disques de rock ? C'est pas moi. Je me contente d'appliquer les conseils des gars qui font des disques de rock. J'explose. Les années n'y font rien, strictement rien: je sens toujours la musique couler en lave bienfaitrice dans mon cerveau, me réchauffer les couilles, créer des détonations dans mon présent, changer une route départementale en piste d'envol, comme ça, juste en sortant des enceintes. D'ailleurs on appelle ça des enceintes, putain, c'est très beau, les haut-parleurs ne font que mettre au monde de la beauté, encore et encore, ils font naître la vie, point à la ligne, et ils génèrent des équations indéchiffrables et merveilleuses lorsqu'ils sont poussés à leur maximum. Que celui qui doute de cette évidence criarde prenne le temps d'entendre "Bodysnatchers" à 10dB, puis dans la foulée à 120. Ce n'est pas la même chanson. Très certainement pas. J'écoute tout très fort, depuis toujours, depuis les fonds de culotte du collège jusqu'aux bancs déprimants des études supérieures, de mes plus grosses virées dans l'horreur comme de mes voyages dans les nirvanas de l'amour, je n'ai que des écoutes extrêmes à relater. Ce n'est pas un effet de mode qui me fait me bousiller les oreilles au point d'entendre la basse d'Entwistle bourdonner dans mon hémisphère droit et me faire risquer l'AVC une fois sur deux. J'aime ça, j'aime le trop des choses avec une passion désespérée, c'est ainsi que mon être s'est adapté à la vie, que j'ai trouvé peu à peu ma place, jusqu'à voir on ne peut plus clairement en moi: l'exagération me guide, me domine sans doute, me fait faire et dire des conneries grosses comme une tumeur maligne, mais c'est elle qui me tient, et très bizarrement me rassure. Merde à la fin, merde. J'aime trop les gens, avec une boulimie pathologique, les êtres qui me sont chers me passionnent infiniment, ils me cament, m'irriguent, me traversent, dirigent mes mains et sont chez eux dans mon vieux coeur. Et je n'aurai de cesse de les découvrir, encore et encore, car j'ai vraiment le sentiment que de partir à la conquête de la psyché de quelques uns, les comprendre au maximum en les aimant, relève déjà d'un défi pour le moins costaud. J'ai une garde rapprochée, cinq, six personnes tout au plus, qui sont dans ma vie, méchamment, gravement, violemment. Ceux là, ils me suffisent. Et tant mieux si leur nombre grandit un jour, je suis avide de rencontres, j'aime les belles personnes, putain, vraiment, y a rien qui me bouleverse plus qu'un humain qui se débat, qui vit et aime comme il peut, qui se trompe et qui implore les cieux pour que sa chienne de vie soit moins pourrie pendant cinq minutes.

J'ai rencontré un type qui me fascine, un vrai humain de putain d'humain, un monstre de vie, un être en apesanteur, que j'ai senti avant de le croiser, au travers de ce que l'on m'en décrivait, j'ai reniflé la grâce avec autant de précision qu'un sonar, et depuis j'espère au plus profond de mon corps qu'il me fera une place dans toute l'amitié qu'il doit être capable de sortir de son magma en perpétuelle fusion. Mais peu importe: j'ai parlé à ce mec, il a croisé ma route, si tout ceci en reste là, c'est bien aussi, le fait de savoir que la planète est capable de fournir des entités douées d'une telle générosité, ça me met suffisamment en joie. Oui j'suis barge. Branque de beauté. Demain, y a rien. Demain, c'est nous.

Alors, pour ce qui est de l'amour, puisque c'est tout de même le sujet qui submerge mes pensées depuis cinq mois ( eh toi, ma vieille rabat joie, espèce de purge dont la mauvaise humeur matinale est à élever au rang d'oeuvre d'art, celle qui se fout des anniversaires de pauvre connard amoureux, ça fait aujourd'hui cinq mois qu'on s'est retrouvés, ça fait aussi 22 ans que j'ai le permis, ça fait 40 ans et 7 mois que je suis né, ça fait 21 ans et 5 mois que j'ai fait l'amour pour la première fois, c'est sympa, non, le 18 qui revient tout le temps dans le crâne d'un brave type bon pour toutes les camisoles), parlons donc de l'amour, donc, donc......

C'est précisément, parmi tous les domaines où j'exerce mes velléités récurrentes d'exagération, celui où celle-ci se fait sentir avec le plus d'intensité. Le territoire roi, quoi. Le champ d'application parfait. J'aime d'amour par dessus tout, que les choses soient bien claires, je pratique ça en sectionnant quotidiennement les liens de ma raison, en n'entr'apercevant que de très loin des notions humaines, en voguant gaiement avec la folie en vent contraire. L'amour pantoufle, j'suis pas trop pour, en fait. La possibilité d'un caractère joyeusement casanier de la passion n'est pour moi qu'une gigantesque hérésie, une foutaise de plus dans la condition humaine déjà bien emmêlée. J'attends des moments forts, tout le temps, et je prends donc beaucoup sur moi, j'empiète vachement sur mes principes de base pour mener ma vie amoureuse sans en faire un tourbillon permanent. J'ai conscience d'épuiser mon petit monde. Je fais gaffe. Je convoque des canadairs. Je passe des trucs au tamis de la normalité. Mais c'est pas du tout mon truc. Désolé, ladies and gentlemen. Je suis vivant, mon amour, ma chérie de tout à l'heure, mon aimée, elle me manque quand elle n'est pas là, j'ai l'impression de marcher avec ma tête sous mon bras droit, ça déconne, j'ai envie de foutre la bagnole au fossé, de grimper aux arbres pour faire des cabanes et crier, de rentrer chez moi en marche arrière en faisant fumer horriblement le moteur, de dire aux flics du carrefour qu'ils ont de sacrées drôles de têtes de cons. Je suis fou amoureux, tout ceci est limpide. Profondément limpide. Point de maladie mentale, d'épidémie infectieuse fulgurante, de TOC à traiter avec la plus extrême urgence: juste de l'amour. Dieu sait si j'aime la musique avec un engouement incroyable. Ouais ben j'aime la femme que j'aime avec une puissance fastoche mille fois décuplée. C'est dire si je l'aime quand on sait combien j'aime les Beatles et Led Zeppelin. C'est pas spécialement pour rien que je fréquente beaucoup moins les concerts depuis peu : plonger dans ses yeux est encore plus insensé que de voir Pete Townshend fracasser sa guitare au son de "My generation". Je l'affirme. Le déclame. Le pose comme concept. J'aime cette créature. J'ai infiniment peur qu'elle s'en effraie, d'ailleurs; je sens parfois des frissons la parcourir, comme un petit être qui prend peur devant la brutalité d'un attardé qui pleure chaudement et souvent sur Radiohead, les mains tremblantes sur son volant, envahi de toutes ses passions, bien malheureusement en prise avec des émotions qui le possèdent plus qu'il ne les maîtrise, gredin irrécupérable perdu pour l'écume du commun. Enfin, bordel, à ce que je sache, la violence de mes sentiments, leur exacerbation profonde n'a à ce jour tué personne, et si quelqu'un a pu souffrir physiquement ou psychiquement de ces torrents incessants ( et il est vrai usants), ce n'est que moi. C'est pas spécialement aisé d'être secoué de la sorte. D'avoir envie de dire "Je t'aime", comme un con, trente fois par jour, de vouloir serrer un corps tout le temps et partout, de le sentir comme partie intégrante du sien, de freiner ses larmes à la vue d'une beauté qui se réveille, de ravaler des sanglots, de mordre ses lèvres pour ne pas arracher ses cordes vocales à hurler son bonheur. Le bonheur se hurle, putain de merde, il s'extériorise, il s'écrit, la nuit, se vit, se fait saigner, se débat comme un serpent, le bonheur c'est du chiendent, du lierre qui bouffe des pans entiers de murs, qui ronge méticuleusement la tristesse, l'amour ça dévaste, oui ça me dévaste et bon Dieu que c'est bon. Je vis l'amitié. Je vis l'amour. Le tout avec la plus ferme détermination, une foi inaltérée, ma tronche d'aliéné et fort peu d'entraves célestes. A la glorieuse révulse. Jamais je n'en concevrai la moindre honte, ou une quelconque retenue. Je t'aime, en assoiffé de nous, en tordu de notre rencontre, j'ai la scoliose, regarde, chérie, faut que je consulte, que je m'allonge, que j'envisage très sérieusement le divan, la cellule capitonnée, le panel de spécialistes, les nouvelles thérapies, ou les piqûres miraculeuses.



Ou le mariage.

Bien le bonjour.

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