mercredi 14 mars 2012

L'illuminé est de retour ( au secours)








Globalement, on passe sa vie à attendre. Le facteur, la paye, des jours meilleurs, le nouveau Bob Dylan, la pièce de boeuf qu'on a commandée il y a une heure au Neurasthénic Grill de Bobigny, la fin des hostilités, la mort, que sais-je encore, démerdez-vous aussi, putain. J'ai attendu, comme les autres. Toutes ces choses, certaines parfois plus que d'autres, avec une fébrilité variable selon les saisons, mais bon, bref, j'ai poireauté grave, pour résumer. Et malgré cette propension très bassement humaine à se faire régulièrement chier dans l'expectative, faut reconnaître que depuis quelques années, j'en étais arrivé à un état certain et avancé, que nous qualifierons ici, assez simplement, de "statut de mort cérébrale avérée de stade 4, avec cryogénisation de l'espoir de type 66 en paillettes poussiéreuses". Je continuais de traverser ces putains de journées, comme une vieille machine à vivre, rôdée aux ignobles aléas de notre grande et moderne société, revenue de tout, arrivée pas bien loin. Pilote automatique. Travail, rails, concerts, paliatifs multiples aux néants multiples, mornes habitudes des crevards qui poursuivent leur chemin parce que se tirer une balle, c'est vachement fatiguant et par trop courageux pour les pleutres quarantenaires. Décédé que j'étais. Bien crâmé, toto. Marrant comme on ne se rend compte vraiment de l'épaisseur du brouillard qu'une fois qu'on a quitté sa grosse nappe qui tapissait la vallée de son cortex. M'est avis que je viens de faire une métaphore hasardeuse et pourrie. Je m'en branle. J'aime une femme. Je viens de me prendre la locomotive du Paris-Vladivostok en plein front, à pleine bourre. J'étais sur cette putain de voie ferrée et elle m'a ramassé la gueule, avec la même violence que l'accident de moto à la fin de "Easy Rider". Tout est transformé, mon pote. Le sommeil, le coma, l'apathie ont pris un sévère coup de trique au cul. La musique a un goût différent. La pièce de boeuf que j'avais commandée est dix fois meilleure. Le pain que je bouffe c'est le petit Jésus qui l'a pétri. Les têtes de cons que je croise sont des anges bienveillants. Le café de la machine automatique sent désormais l'absinthe. Le papier cul est beau à regarder: je m'extasie très régulièrement devant le Lotus de mes chiottes. Je vais crever, tout au bout, tout là bas, dans le froid de la vie, et ce sera assurément moche, et glauque, ça sentira la mort, comme lorsque Papa a rendu son dernier soupir sous mes yeux, moi aussi je vais claquer comme un clébard, comme rien. Mais putain de merde, il y a sur cette salope de planète un être qui m'aime, et que j'aime, alors quoi, qu'est ce que tu veux que j'ai à craindre de la camarde? Je vais pas lui faire un procès à cette conne, elle est là, depuis toujours, avec sa faux et son sourire glabre, mais je vais mourir très vieux, en patriarche junkie, entouré de mouflets, de disques, de grimoires sur le rock et de la femme qui me fermera les yeux. J'ai plus peur, mec. Et c'est pas un titillement stupide des hormones, une joie factice, artificielle, construite de toutes pièces avec mes petites mains chimériques, parce que j'ai un tel attachement à l'hédonisme que j'aurais voulu goûter à nouveau au sentiment vertigineux d'être fou amoureux. Ben non, camarade. C'est dans mon ventre, ça vient du fond des âges, ça remonte de tous mes gênes d'homo sapiens, un peu comme si j'avais trouvé ma niche, l'endroit où mon animalité sent bien qu'elle va déposer ses os. Je suis arrivé. Je descends. Je remise calmement dans l'arrière cour les conneries des années barbares, le romantisme neuneu du "live fast die young", et je vis, point à la ligne. Vivre. Faut pas déconner, merde.






En relisant, durant le mois qui vient de s'écouler, certains passages de cet espace où j'écris depuis trois ans, je me suis pris à me rêver en Nostradamus de mon propre destin, décelant ici ou là des prophéties quant à mon présent si dense et beau. C'est bien, ça me va, j'emmerde personne en croyant à toutes ces conneries, et puis personne ne m'a pour le moment démontré leur exact contraire. Je vous chie tous à la raie, tas de crétins incrédules. J'ai un coeur, dont l'âge réel, daté au carbone 14, se situe environ à 15 ans. Je suis un niais, un fada, amoureux comme peut l'être un gosse de CM2 qui découvre un petit mot de sa chérie planqué dans son bouquin de maths. Un vrai ravi, un simplet.






Je pistais ma proie intime depuis 11 ans. Pas en chasseur de barbaque, pas en assoiffé de la séduction, pas en homme. En fantôme. En possédé. Elle a toujours été là, depuis mes 29 ans. A l'époque où l'on ne donnait pas cher de ma peau, eu égard à mon état général de détresse vitale. Et puis, un jour, enfin plutôt une nuit, grâce à un coup de dé du hasard, je lui ai envoyé un SMS, sans savoir qui elle était, si elle aimait Led Zeppelin ( oh putain, et si ça avait été l'inverse... Que Saint Jimmy Page soit remercié pour ce bonheur supplémentaire, c'en est presque trop), si elle était belle, ou moche, ou pétasse comme pas deux, y avait tout de même prise de risque maximum. Mais j'osais tout. A mon grand dam, souvent. Enfin, là, non. On s'est écrit, doucement, posément, à distance, en livrant peu de nous et beaucoup beaucoup aussi finalement, des réflexions, des pensées, on s'est offert mutuellement un sas d'entière liberté où il était loisible pour chacun de tout dire, de tout cracher, même les caillots de sang noir, sans jugement de valeur. Une entière protection. Discrétion, respect, histoire immensément singulière, force peu commune de ces échanges, et, par dessus tout, une douce élaboration d'une alchimie tenace et "supérieure", plus grande que la vie, d'un truc ancré dans les entrailles, robuste, inaltérable, viscéral. Du travail de fourmi. Un monument, maintenant. Ouais.






J'ai tout donné: ce que je croyais être le meilleur de moi, des petits aphorismes, des élans d'espoir ( eh ben dis donc, on aura tout vu, j'ai fourni des élans d'espoir..), et aussi toute ma merde, la vraie, celle qui pue tellement qu'on ne peut même pas la sentir, alors que d'habitude on est plutôt bien dans son odeur, c'est vrai quoi. Mais là, point du tout, tout ce que je ne supportais pas de moi, je lui ai écrit, nuit après nuit, morbides insanités, délires psychotiques de l'auto-damné, elle a eu un courage, une abnégation, et une patience incroyables. Nos contacts furent épistolaires, longtemps, puissamment. Et puis il y a presque trois ans, on s'est vus. J'ai tellement pris d'accélérations dans le corps et l'esprit en à peine 24 heures qu'une hospitalisation m'aurait été bénéfique, très certainement. On s'est revus, il y a un an et demi. Toujours aussi follement intense. Deux mots échangés: quinze ans de souvenirs. Un regard: l'éternité. Un geste de rapprochement: ma mort prochaine par infarctus. L'amour, putain de Dieu. La tempête, avec les armadas de violons qui te tombent sur la nuque, tous les stradivarius du système solaire qui te sussurent des trucs doux à l'oreille interne. Le ravissement des plus grands ravissements. La douleur extrême cotoie le pur état de nirvana. Etat de conscience modifiée. Altérations. Transe. Amour.






Qu'avons nous fait de cette gigantesque complicité tissée mot après mot depuis toutes ces années? Ce que nous devions en faire. Nous avons laissé grandir l'évidence en nous, chacun recroquevillé sur sa maladive timidité, n'osant que très rarement franchir la ligne trouble de l'amitié pour aller zoner dans les dangereux bayous de la passion. Et bien que deux crétins patentés mettent du temps à se cracher leurs sentiments à la gueule, en parfaits handicapés de l'existence, il arrive un moment où les cris d'amour ne viennent plus mourir dans la gorge, mais sont expurgés en gerbes et vont s'écraser dans les yeux de l'autre. On peut pas y couper.






Fallait que ça explose. J'étais à bout. Je l'aime, bordel de merde. Ca va nettement mieux en se le disant. Notre histoire est des plus étranges: à la fois toute fraîche, virginale comme la rosée d'un printemps sur Woodtsock, et c'est aussi une vieille baroudeuse, qui ne craint plus rien, qui a un bouclier en cobalt, puissant et invincible. Une digue de sentiments.






Comptez pas sur moi pour vous décrire par le menu tout ce qu'elle possède de magique, de beau, de sensuel, de tendre, d'immense, de pur, de généreux, d'intelligent, de musical en diable: les divinités avaient décidé de réaliser un prototype, il y a bien longtemps. D'abord ils ont créé la mère Eve. Echec total, déroute, elle a fait que des conneries, elle a bouffé la pomme avec l'autre imbécile, tu parles d'un grand projet, ça a tout foiré oui... Et puis, enfin, ils ont construit la femme qui partage ma vie, et là, putain de réussite, faut plus toucher à rien, la perfection est atteinte. Et c'est tombé sur moi, putain. J'ai la pétoche que d'autres s'en rendent compte. Que des chercheurs la kidnappent et l'étudient en laboratoire. Mon amour, ils vont te foutre dans un bocal et chercher à percer le secret de ta grâce. Je les laisserai pas faire. T'es pas une femme éprouvette, merde.






Quant à moi, oh ben moi, je fais au mieux. Je navigue à vue. Après une chiée d'années de désespoir intense, je garde quelques séquelles, des stigmates, des trucs qu'il faudra régler, avec le temps, des détails techniques à ajuster, c'est normal, mon cerveau était en mode dépôt de bilan depuis si longtemps qu'il lui faut réapprendre le bonheur en quatrième vitesse, style méthode brutale de la joie, en leçons particulières soutenues, avec des grandes claques dans ma gueule à chaque fois que ma douce entre dans mon champ de vision. Ca ne me dérange pas le moins du monde. J'aime la violence des choses. Dans la douleur, il m'est fort agréable d'avoir très, mais alors très mal, mais dans la félicité c'est encore pire: je suis adepte des sommets. Putain, ça promet, bordel. C'est déjà très haut, et on gravit des trucs un peu plus chaque jour. Faut prévenir les ricains, des fois qu'on passe à côté de leurs satellites militaires dans les mois qui viennent, qu'ils ne s'étonnent pas, ce sera nous, main dans la main, la clope au bec avec un bon disque qui tourne, le sourire figé, et les bouches scotchées goulument. On s'aime, connards.






Et on n'a pas fini de vous faire chier.












Hélène, mon si bel amour, tu m'as ramené au rivage, merci, de moi, de tout moi, et même d'au delà de moi, merci pour l'homme. C'était un tantinet long de t'attendre, comme un ermite malade de toi, en me cognant ma truffe de con dans d'autres histoires, en m'égarant dix piges ou quelques semaines avec d'autres entités féminines, en me trompant de moi-même. Ce n'était pas Jean-Julien, certainement pas.






Aujourd'hui, c'est moi, bien moi, que moi. Je suis rendu à demeure. Chez nous. Devenons vieux ensemble. Et, surtout, pour l'heure, faisons luire notre jeunesse. Je t'aime. Oui.

4 commentaires:

  1. Est-ce qu'un rapprochement physique quotidien des deux tourtereaux est envisagé ?

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  2. Il est indispensable et inéluctable.

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  3. Sailor as revêtu sa veste en peau de reptile... Enfin... Il était temps. Et quelque part ce n est que justice. Plus fort encore que le comte et Mina fils de la nuit. Bons vents marin d eau ligérienne.

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