jeudi 6 août 2015

Le vrai moi is coming along ( and assorted lunatics)


https://www.youtube.com/watch?v=9QhB411bMuU


J'entretiens une relation étrange avec "Quadrophenia". Une sorte d'histoire d'amour qui s'est révélée sur le long cours, un peu comme lorsque l'on se rend compte que l'on est en train de devenir fou de passion pour ce qui était sensée être sa meilleure amie. J'ai mis du temps à venir à ce disque. Ou plutôt non : je l'ai aimé tout de suite, d'un bloc, mais pas à la hauteur du trouble qu'il sème en moi désormais. Au tout début des années 90 ( souvenez vous, petits merdeux, vous n'étiez qu'ersatz de vie alors qu'on s'apprêtait à se prendre "Nevermind" dans la gueule), j'ai eu une période Who à forte activité sismique. "Who's next" était en rotation intensive sur mes ondes persos, et me secouait le bulbe avec application. Et puis un beau jour, à la Fnac de Dijon, je me suis décidé à acheter ce fameux double album, dont Townshend aimait à dire ( et encore aujourd'hui) que c'est son oeuvre la plus aboutie, son masterpiece ultime. Et puis comme la patience n'est pas le trait de caractère qui me définit le mieux et que je devais prendre le train dans la foulée, j'optais pour la version K7 ( message aux merdeux cités précédemment: oui, nous, les vieux, pour la taille d'un iPod avec 15000 chansons, on avait qu'un seul album, et encore fallait pas tomber en rade de piles pour le walkman Sony qui pesait trois kilos cinq).
Toujours est-il qu'au sortir d'une écoute prolongée de "Who's next", j'attendais avec grande faim la suite des aventures de Townshend et de ses potes. Et d'entrée de jeu, ça frappait très fort : "The Real me" et ses power chords insolentes n'étaient pas sans rappeler la rage incroyable contenue dans "Won't get fooled again". C'est après ce titre que je me suis un peu demandé où le grand tarin de Pete voulait m'emmener : une longue pièce sans lyrics, bourrée de synthés et de violons, on était particulièrement loin de l'approche moonienne du rock le plus brutal... Alors oui, j'ai aimé, mais pas dans les proportions bibliques que j'escomptais. Durant les années qui suivirent ce premier contact somme toute mitigé avec la chose, je revenais vers le disque de temps en temps, ne sachant pas vraiment à quel moment le déclic allait avoir lieu, et surtout s'il allait avoir lieu un traître jour. Il est à noter que je ne me pose pas la question avec "Le Grand Amour" d'Obispo, et ce pour plusieurs raisons éminemment évidentes :  je ne l'ai jamais écouté ( c'est un principe, je préserve le peu de santé mentale qu'il me reste en n'écoutant jamais ce qui sort du cerveau d'Obispo), et étant donné le nombre pharaonique de bouses auditives que ce Polnareff de province a sorties durant sa glorieuse carrière, il serait pour le moins étonnant que l'Esprit Saint s'abatte subitement sur l'infime partie de sa conscience qu'il nomme "inspiration". Bref.
Les faits étaient clairs, limpides, voire inquiétants :  je ne comprenais pas ce que Townshend voulait précisemment dire avec son concept des quatre faces du vinyle pour quatre personnalités, j'avais un mal fou à suivre l'histoire tortueuse de ce Jimmy, paumé entre ses parents, son psy, ses potes, sa Vespa à rétros, etc... Je l'étais tout autant que lui. Et quand ça ne veut pas rentrer dans mon coeur, j'insiste pas, je laisse au repos et j'attends de voir. Je ne veux en aucun cas violer ma sensibilité. Ce serait moche. Même sous le prétexte que c'est un album de mes chers Who ( my FUCKIN' dear WHO !!!!!). So wait and see.

Et puis, un beau jour de 2013, j'apprends que les ancêtres viennent à Bercy pour y jouer l'intégralité de l'album en question. Il est tout à fait clair que je prends mes billets dans la seconde, et que je me mets en stand-by émotionnel en attendant ce fatidique 3 juillet 2013.
De toute façon, à cette époque tristement noire de ma chienne de vie, le stand-by émotionnel était une seconde nature chez moi ( Tonton Pilules, qu'on me surnommait).
Dire que la dépression ruinait ma tronche était fort peu par rapport à ce qui se tramait dans mon for intérieur. Je rassemblais tout de même mes forces pour atteindre le POPB ( avec des pilules plein les poches, pour garder un semblant de moral durant le show).

Je ne sais pas si l'on peut comparer cela à une révélation mystique à la con ou un truc du genre, mais je le jure sur l'âme de John Bonham : les deux heures qui ont suivi cette attente fébrile furent parmi les plus intenses que j'ai pu ressentir en live. Non pas parce que les Who ont cassé des guitares ou ont hurlé comme des chiens, ce ne fut, après tout, qu'un concert parmi d'autres sur la longue tournée consacrée à "Quadrophenia". Mais tout à l'intérieur de ma petite âme, c'était le Tetris parfait :  le monde entier s'emboîtait de manière diabolique. Mon cul flottait environ à dix centimètres au dessus des fauteuils rouges de Bercy : "Quadrophenia" me pénétrait littéralement, à la cosaque, prenait d'assaut l'entièreté de mon système émotionnel. Le concept devenait compréhensible comme un bouquin de la bibliothèque verte, les chansons se suivaient dans une logique précise, magistrale, et je me demandais, tout en ayant les yeux exorbités ( j'ai jamais eu les yeux exorbités au travail, c'est étrange, tout de même..), comment avais-je pu passer à côté de ce missile pendant plus de vingt ans. Et peu importe le scénario alambiqué à souhait qui sous-tend "Quadrophenia", on s'en cogne, finalement.  Ce Jimmy, coincé entre les mods et les rockeurs, c'est nous, tout simplement. Son parcours symbolique dépeint avec acuité notre rapport à la vie et aux autres. C'est d'une universalité étincelante et implacable. Ca monte en puissance tout au long de l'album, un vrai rouleau compresseur, mon pote. Comme un type qui prépare un burn-out, qui est en passe de faire une grosse bêtise, un quidam comme on en rencontre des millions dans les banlieues de Paris ou de Brighton. Nous. Vous. Moi. Torturés. Multiples. En quête. Seul l'amour peut régner sur nous. "Only love can reign o'er me"... J'en suis intimement convaincu.

Pour preuve supplémentaire de ma méprise criante quant à ce fabuleux disque, je n'avais quasiment jamais écouté "The Rock", pénultième pièce totalement instrumentale. "Oui, ça va, on a compris, zim boum, et vas-y que je te rebalance les 4 thèmes du disque, c'est bon, coco, refais nous un "Baba O'Riley" et arrête d'essayer de nous expliquer la vie, tu saoules".
Bon Dieu, en ce 3 juillet 2013, je ne l'ai pas exactement pris de cette façon : c'était l'aboutissement absolu, Jimmy comme moi nous nous retrouvions sur ce putain de rocher, face à la mer, et les alternatives ne se bousculaient plus. Soit on en finissait une bonne fois pour toutes ( miam, comme c'est tentant une jolie falaise), soit on prenait le parti définitif de rester dans la lutte bien vaine d'une vie absconce, même si la calanche nous attend avec appétit, même si l'on ne pourra plus écouter "Quadrophenia" lorsqu'on se fera bouffer les couilles et le reste au fond d'un cercueil, même si l'amour est une denrée volatile et à l'existence éphémère, genre arnaque du siècle pour laquelle on se fait saigner le bide tout en sachant qu'on finira de toutes façons comme des cons :  malheureux et seuls lorsque la belle dont est raide dingue aura foutu son camp.

Ce jour là, à l'écoute de "The Rock", les images défilant de concert sur l'écran géant de Bercy et dans mon esprit, je crois qu'un cadenas a cédé dans ma psyché, le plus simplement du monde. Je me suis tourné définitivement vers la vie, malgré les réticences que je nourris depuis mon plus jeune âge quant à cet immense absurdité. Les larmes ont coulé méchamment. Comme au "The Wall" de Waters, deux ans avant au même endroit, j'ai pleuré jusqu'à ce que ma réserve lacrymale soit à sec. Et je me suis rendu compte que j'aimais l'existence, moi, le dépressif qui se lève à reculons depuis des fuckin' years. Ben ouais, j'aime ça. Avec rage. A tel point que j'ai une trouille bleue de ne plus y avoir ma place un jour. J'exige une extra-ball, comme dans "Tommy", merde !!!!
Les mois ont passé ( savent faire que ça, ces cons, d'façon). J'explore depuis goulûment toutes les versions de "Quadrophenia" qui tombent entre mes pognes. Les arrangements de cuivre somptueux d'Entwistle, ses lignes de basse phénoménales ( écouter "The real me" au casque relève de l'orgasme), la beauté virginale qui émane de ce disque ne me quitte plus d'un poil de cul. "Quadrophenia" est mon allié. Jusqu'au bout du bout. Hé, ça compte, ce genre de trucs, sur le long chemin abrupt où l'on se trimballe tous.

Je n'oublierai bien évidemment pas de sitôt ce fameux "..Rock" où mon inconscient a de nouveau ouvert les vannes libératrices du soulagement spirituel. Ce fut magique. Un instant suspendu dans l'arène parisienne, un immense rush d'une plénitude et d'une pureté parfaites. Un vrai beau moment de rock'n'roll. Et il faut bien admettre que c'est hautement jouissif, les mecs. C'est pour cette raison que j'arpente depuis trente piges toutes les salles de concert qui se trouvent sur ma route : pour en pleurer tellement c'est bon. Ca ne marche pas à tous les coups. Loin de là. Lorsque je suis allé voir Airbourne à l'Olympia, j'attendais énormément de cette bande de furieux australiens. Le résultat a été catégorique, net, radical : zéro, aucune émotion, des postures rock  à la con, des pieds sur les retours, des cris de crétins stupidement avinés, des gesticulations de pantins surexcités, des bières qu'on s'explose sur la tronche ( putain de Dieu le cliché à la noix....), mais strictement rien qui ne vienne sonner l'alarme du côté de mes yeux. En revanche, un vieillard usé et bedonnant nommé Peter Dennis Blanford Townshend, en juin 2013 sur la planète Terre, m'a juste redonné l'envie de continuer à vivre, pour sa part.
Trois fois rien, quoi....
Non, Quatre fois rien, plutôt.


https://www.youtube.com/watch?v=A4D1rsQ_apc

https://www.youtube.com/watch?v=AGxFvswt2hM

4 commentaires:

  1. Magnifique post. Tu as eu le déclic en 2013 en vrai live sur The Rock, je l’ai eu en 2015 en DVD live sur The Rock. Je te remercie infiniment de m’avoir offert ce DVD, que j’ai mis presque un an à regarder. En fait, en m’offrant ce DVD, je soupçonne que tu avais la très bonne intention que je rejoigne la clique des Quadrophenia addicts. Je pense que c’est l’album des Who et de Pete le plus puissant au niveau émotionnel, une somme monumentale de monuments.

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  2. Hey, Jack l'anonyme, on t'a reconnu !!!!!
    Merci pour ces doux compliments, my friend...
    Tu as vu juste : je voulais vraiment que tu te prennes "Quadrophenia" live en pleine face !!
    Bingo !!!
    Mais un autre uppercut nous attend bientôt : El Rex, Le Patron, Die Taulier, j'ai nommé le DAAAAAAAAAVVVVVVVVVEEEEEEE !!!!!!! ;-)

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  3. Je pense avoir réussi à m'identifer cette fois (je ne suis pas geek pour un sou).
    Le concert des fuckin'Who fin juin a été monumental, j'y repense tous les jours, c'est comme si c'était hier.
    Par contre, avec Gilm, on monte encore d'un cran, on atteint l'Everest, c'est THE 2010S RENDEZ-VOUS WITH THE VOICE AND GUITAR OF PINK FLOYD, MY FUCKING IDOL SINCE 30 YEARS !

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  4. FUCKIN' YEAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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