jeudi 24 juin 2010

All along the Carnaby Street


Il paraît qu'hier soir, Syd Barrett était encore à côté de ses pompes à l'UFO, une fois de plus, ou une fois de trop, et qu'il a passé tout le concert à jouer la même note sur sa guitare, sous le regard des autres gars, tétanisés et sûrement passablement fatigués des frasques du gnome. Il n'est pas redescendu de son nuage lysergique depuis six mois, son cerveau va probablement griller un de ces quatre et sa carrière sera détruite. Faut dire qu'il y a des enfoirés qui lui collent du LSD dans son café, comme ça, pour voir le génie partir dans son délire, pour assister au décollage en règle du lutin scintillant, c'est vraiment dégueulasse. Il se murmure que chaque soir de concert, les mecs du Floyd se posent de plus en plus la question de ne pas passer chercher Syd pour la répète, et de le laisser chez lui, avec ses araignées mentales. Affaire à suivre.
Les Beatles sont en studio. Après le fiasco des "Get Back Sessions", dont on ne sait même pas si elles vont donner un album, étant donnée le climat ignoble du début d'année, ils se sont remis au travail. George est à bout ( ou tabou?), il a des tonnes de chansons en stock et personne pour lui dire qu'elles sont valables. Un jour, il fera un triple album pour écouler ce trop plein de musique, espérons pour lui. Pour le moment, les quatre ont réinvesti Abbey Road, il semble que George martin ait accepté de produire, mais selon ses conditions: à l'ancienne, avec le talent comme moteur et pas l'égo des mecs. On verra. Une séance photo serait prévue aux alentours du studio fétiche des fabs. Un hommage au lieu ? Ca sent la fin, putain. Mais toutes les choses doivent passer. Merde, on est loin de juin 1967, la période bénie où Pepper avait rendu Brian Wilson ivre de paranoïa, et où Peter Gabriel s'était quasiment évanoui dans la rue en entendant l'album depuis l'échoppe d'un disquaire.
Il y a deux semaines, les Who ont donné un set époustouflant au Marquee. Moonie a tout dévasté, batterie, bar, loges, pour bien coller à la légende qui est la sienne, et ils ont fini la soirée dans un club avec beaucoup de filles et de Brandy. Pete en est tout de même à environ deux litres par jour. Pour Keith, on ne tente même plus d'estimer sa consommation, ça affolerait les chercheurs. Mais on leur pardonne volontiers leurs dérives de turlurons cosmiques. Après tout, ils ont fait le choix de vivre vite, et ils nous donnent des albums inouïs. Le Townshend bosse sur un projet encore plus démesuré et ambitieux que "Tommy": ça s'appelerait "Lifehouse", un concept ahurissant, où le public serait très impliqué, carrément invité à assister aux répétitions, c'est bien du Pete, cintré, dingue au dernier degré mais d'autre part très cohérent, structuré autour d'un discours puissant sur le pourquoi et le pouvoir de la rock music. J'adhère. De toutes façons, il me paraît clair qu'un mec comme Townshend ne se contredira jamais, qu'il ne lui viendra pas à l'idée de chanter "My generation" au delà de ses quarante ans, ça n'aurait aucun sens.
Il n'empêche que tout le monde, de Soho à Brighton, s'interroge sur le potentiel du combo formé par Jimmy Page ( putain, c'est encore Keith Moon, complètement allumé, qui a trouvé le nom: "Votre groupe, il va se casser la gueule comme un dirigeable de plomb"). Led Zeppelin, donc, est en tournée en amérique, et les mecs enregistrent leur deuxième album sur la route, ouais, ils foncent dans le premier studio disponible après le show, encore remplis de dope et d'adrénaline, pour déverser leur blues nucléaire sur des bandes magnétiques. Ca promet un 33 tours monstrueux, au vu de leurs prestations live. Ils sont sans pitié, ils jouent dans une optique claire, précise, furieuse: laisser le public exsangue, sans souffle, à genoux, vaincu. Led Zep sur scène, c'est hors de l'atmosphère, on peut pas comprendre, on n'a pas toutes les clés. Cependant, Bonzo devrait lui aussi freiner sur les excès multiples et variés. M'étonnerait pas qu'il se retrouve rapidement avec un singe sur le dos, comme on dit. On a beau être taillé dans le même marbre qu'Achille, toutes les conneries reviennent dans la tronche un jour ou l'autre. La faute à personne sauf lui, quoi. Attention au chant du cygne.
Quand je pense que les Doors ont quasiment été tricards à Woodstock, la faute à Jimbo qui se spécialise lui aussi dans les conneries à répétition. L'autre jour, il était censé enregistrer un spot radio pour prévenir les jeunes des ravages de la drogue (!!), et il est arrivé au studio fait comme un soldat russe en permission. C'est pratique, pour connaître son dosage d'alcool dans le sang, il suffit de regarder l'heure: 2 heures, 2 grammes, 3 heures, etc... Et cet idiot n'a rien trouvé de mieux à faire que de parler au micro beurré comme une loutre, en disant: "Hey, les kids, ne prenez pas de drogue, c'est mal. Nous, les Doors, on a jamais joué défoncés sur scène. Mais saoûls, puuutttaaainn, tout le temps !!!". Jim devrait se remettre au boulôt, oublier ses ambitions poétiques qui ne le mèneront sans doute pas bien loin ( merde, quoi, c'est pas Lautréamont, c'en est même assez éloigné), et refaire un grand disque de blues, comme "Morrison Hotel" l'a été. Je sais pas, putain, il n'a qu'à écrire un album gras et lourd, hypnotique, tout en hommage à sa ville chérie, et appeler ça "Los Angeles Trip", ou un truc dans le genre. Mais l'énergumène est tellement changeant, c'est jamais simple de le suivre, il passe son temps dans une sorte de parade molle, totalement possédé par sa propre vérité. Passager du tonnerre, acteur sans rôle...
En pensant à Woodstock, c'est quand même hallucinant que Dylan, n'habitant pourtant qu'à quelques lieues, ne se soit pas déplacé. C'est dans la droite ligne du personnage: bouffé par une intelligence hors du commun, un cynisme effarant qui le coupe de pleins de trucs. M'enfin, du moment qu'il laisse passer ses pensées lumineuses dans ses chansons, c'est bon à prendre. Tout de même, à force de cultiver la noirceur, il va finir sa vie en vieux barde aigri, tournant sans fin autour du monde, se suicidant à petit feu au contact du live, sans parler à son public, seul avec ses chansons et son génie. Mais l'avenir, c'est loin, pour lui comme pour nous, dans le fond, qu'est ce que ça nous fait d'être sans maison, d'être un complet étranger sur cette terre malsaine? Bobby, laisse nous du sang sur les morceaux, c'est tout ce qu'on te demande, oh pitié.
Putain, il est déjà 18 heures, le disquaire va fermer, faut que j'aille à Picadilly illico, ils attendent une nouveauté, un truc plus ou moins placé sous la bénédiction de Warhol, avec un leader qui s'appelle Lou Reed. Le Velvet Subway ou un nom approchant. Je file. C'est tellement précieux, un disque, bordel, c'est un putain de réservoir qui te colle du jus dans les veines, des films dans la tronche, du carburant onirique, des prétextes à discussion, de l'envie et de l'amour, c'est sans fin, d'autant plus qu'il n'en sort pratiquement que des bons depuis quelques années, et que ça laisse présager d'un avenir radieux pour le rock. Il ne sera jamais aux mains d'industriels ou de multinationales, il ne sera pas débité au kilomètre comme de la mayonnaise en tube, c'est trop noble le rock. Et les Rolling Stones ne joueront jamais dans des stades. Fuck it.

2 commentaires:

  1. C'est vrai que cela aurait été de la FOLIE de vivre les 60s, surtout à partir de 1963 (premiers Beatles et Stones).
    Les 70s auraient peut-être été encore plus intenses. On y était à partir de 1971 mais on n'en a pas profité tant qu'on était des nains. Quand ma cousine me raconte le concert de PF en 1974 tournée DSOTM à Dijon, je me dis que j'étais en train de regarder l'"Ile aux enfants" pendant que le Floyd au complet jouait "Echoes" et "Time" à quelques kilomètres de moi, sans parler de l'avion qui s'écrase sur scène et de la quadriphonie ...

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  2. Nous avons passé notre jeunesse à rater des moments immenses...

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