dimanche 20 juin 2010

Une saison chez Mademoiselle

Dès l'âge de cinq ou six ans, je fus collé
manu-militari derrière un clavier de piano. Je doute fort en effet que, malgré des penchants avérés pour la chose musicale, je sois à l'origine de cette mise à l'apprentissage. N'est pas Mozart qui veut.. A Nevers, il y a une sorte de circuit, une "filière" des cours particuliers de piano: on attaque en général par une prof qui a les minots en charge, qui est censée leur apprendre les rudiments du solfège et à balbutier les premières phrases musicales. Ensuite, on passe chez une autre dame, assez vieille aussi, qui accueille les gamins déjà dégrossis, et où on bosse des morceaux un peu plus conséquents. Et puis, vers la pré-adolescence, si on a la chance d'être pas trop une grosse truffe, si on est un tantinet capable d'aligner cinq minutes de musique sans une avalanche de pains, on termine sa formation chez La prof de référence, une femme de caractère, 80 piges au compteur mais très très impressionante, une figure, quoi. J'attaque donc par le premier échelon: des heures et des heures de solfège, vas y la clé de sol, en avant la clé de fa, ouvre les oreilles et la bouche et ingurgite, une véritable montagne de souffrance pour un marmot qui se coltine déjà les devoirs "officiels" de l'école. Putain, y a même des fois où la prof du premier degré elle me faisait chanter pendant les cours de solfège. Des chansons de merde ! Des comptines à la con. Elle aurait mieux fait d'emmancher sur les Beatles, bordel. Rien de tel pour intéresser les mômes, enfin...
Peu à peu, je franchis les étapes, je joue mes premiers mini morceaux, grande fierté pour le merdeux que je suis, et puis, un jour, on m'annonce que l'année suivante se fera chez la deuxième enseignante, là où on commence les choses sérieuses. Je passe trois ou quatre ans chez cette dame adorable, qui fait progresser les gamins avec douceur et pédagogie compréhensive, et qui a la gentillesse de pas trop me pourrir quand j'ai pas beaucoup bossé la semaine. C'est qu'il faut concilier les contrôles de maths et les gammes, trouver du temps à la fois pour les additions à trous et la petite musique de nuit, pas simple tout ça. Je m'accroche, je persévère, et avec le recul je me rends compte qu'il devait bien y a voir quelque chose dans le fond de mon bide qui me disait que la musique me tiendrait debout, qu'elle serait mon tuteur irréversible. Parce que sinon, avec mon putain de sale caractère et ma tête de con, j'aurais tout envoyé valser fissa, si vraiment ça m'avait fait gerber, les longues heures de travail rébarbatif devant ce putain de piano.
Mes années d'étude musicales primaires étant achevées, ce que je redoute le plus se présente sur le planning de la saison suivante: je vais accéder à la "classe" de Mademoiselle, putain de merde, je fais partie des moutards qu'elle a entendus lors des auditions de fin d'année chez ma prof habituelle, et elle veut me prendre dans son team d'élèves qui le valent bien. Des rumeurs circulent sur la dame en question: excentrique, tyrannique, intraitable, très dure avec les gamins, d'une exigence qui confine au harcèlement, etc, légendes urbaines qui innondent la petite ville provinciale où j'étais peinard avec mon heure de piano hebdomadaire. Mais maintenant, mon p'tit pote, tout va changer: terminées les semaines où j'oubliais quelque peu de potasser mes partitions, fini le piano en semi dilettante, bienvenue à la High School de Nevers, ça va chier dans les Steinway, les mecs. Le premier samedi de septembre où je devais prendre la première leçon, j'ai un tel putain de trac dans mon bermuda de flanelle grise que ma pauvre mère est obligée de m'accompagner devant la lourde porte, mais pas plus loin, parce que Mademoiselle reçoit ses élèves en tête à tête sinon rien, taratata, ta maman elle viendra pas te torcher le cul et sécher tes larmes si tu te plantes, ça sera un one to one chaque samedi de 16 à 17 heures.
Franchissant la célèbre porte blanche, je découvre un univers qui me fascine d'emblée, qui me charme au delà de tout, malgré mon trouillomètre bloqué en zone rouge. Il y a d'abord un long couloir très sombre, on se croirait dans Alien, au moment où Ripley est traquée par la bête immonde. Et puis après ce sas un peu maléfique, on débouche sur un jardin de pur ravissement, un oasis de paix au milieu de cette putain de ville, on a carrément l'impression, même si la peur est toujours présente, d'être dans une dimension alternative, d'avoir franchi la Gate qui mène au coeur de la musique. Grandiose. Au fond des fleurs, il y a la bicoque de la Miss: on pousse une porte massive, mon corps de gamin s'en souvient encore, c'était lourd de chez lourd, bordel, et il y avait des espèces de bouts de bois que la porte venait cogner, en hauteur, et qui faisaient de la musique, déjà. La musique des morceaux de bambou devait sûrement alerter la demoiselle parce que, immanquablement, alors que j'étais seul dans l'entrée, elle apparaissait, diaphane, en haut des escaliers, en disant pas toujours bonjour, ça dépendait de l'humeur quoi. C'était une artiste, putain de merde, avec son caractère de chien. Après tout ce cérémonial, la séance de travail commençait: j'étais supposé jouer le résultat de ma semaine de boulôt sur l'oeuvre en cours. Le nombre de claques sur la main que j'ai ramassées durant les quatre ans d'étude chez elle est incalculable. Mademoiselle exigeait qu'on honore les oeuvres, qu'on serve la mémoire des compositeurs avec acharnement et respect. Mais pas comme une vieille peau aigrie et acariâtre qu'elle aurait très bien pu être: elle brûlait, malgré son grand âge, d'une passion phénoménale pour la musique, qu'elle plaçait au dessus de tout, et sans doute au dessus d'une vie de femme qu'elle avait sacrifiée pour son art (ben c'est bien dommage, quoi, c'est sympa le cul aussi..).
Et c'est ainsi que j'ai passé des années merveilleuses avec cette femme à l'intelligence étincelante, qui me disait sans cesse: "Non, arrête, concentre toi, tu n'es pas dans le morceau, tu joues comme une machine, ressens la musique, laisse toi aller, oublie la technique, traduis par tes mains ce qu'il a voulu exprimer sur cette partition; là, tu n'es pas musicien". De retour chez moi, sur mon vieux Gaveau d'étude, je passais des après midis entiers à crever de peine sur des partitions, à mordre de haine mon pauvre piano parce que je butais sur un passage ( il y a la marque de mes dents sur le bois de ce putain de piano, c'était pas du chiqué). Alors, parfois, forcément, au prix de répétitions intensives et épuisantes, j'arrivais à sortir deux trois trucs intéressants à la suite. Récompense ultime lors de ces rares instants où je me mettais à bien jouer: la vieille dame, oubliant ses lourdes années et sa vue qui la trahissait, se levait et dansait, tandis que je continuais à suer sur une sonate de Mozart. J'ai appris avec elle à vivre pleinement la musique, pas comme un vulgaire passe temps d'adolescent qui veut épater ses copines en se mettant au piano: plutôt comme une flamboyante nécessité, un truc qui consume ta chair, qui peut te faire atteindre des sommets de bonheur pour peu que tu t'y abandonnes avec confiance, et en oubliant tes peurs à la con. Une vraie raison pour être un tantinet heureux de séjourner momentanément dans ce putain de monde. Les concerts que j'enquille goulument, les émotions live que je m'envoie dans la gueule au maximum, les disques que je vénère jusqu'à en chialer, tout ceci n'est qu'un prolongement logique des longues heures passées avec la demoiselle, parce qu'elle avait le feu, la mamie, beaucoup plus qu'une ribambelle de trous du cul qui sévissent de nos jours, et que je ne citerai pas parce que ça ferait trop contraste avec la classe incarnée.
A chaque fin de saison, après de nombreux samedis passés à me faire engueuler, après de multiples annotations assassines dans mon carnet ("Non, plus vite", "Travaille", "Tu peux faire mieux"), il y avait la fameuse audition de fin d'année, pour laquelle je chiais dans mon froc environ trois semaines avant. En plein mois de juin, en général sous une chaleur étouffante (ben voyons), tous les élèves défilaient dans une grande salle du rez de chaussée, où Mademoiselle possédait un piano à queue somptueux, uniquement réservé aux grandes occasions. Lorsque j'étais à peu près au point, quelques jours avant le live, donc, elle m'autorisait à répéter mon morceau deux ou trois fois sur le fameux queue, et c'était vertigineux comme sensation, un peu comme passer d'une copie japonaise de Fender à la Les Paul numéro un de Jimmy Page. En général, n'y résistant pas, après ma répète sur le superbe piano, elle s'asseyait et me jouait un truc. Là bas, rue Mirangron, à Nevers, l'immense Marie Combrisson, ma prof bien aimée, m'a gratifié de concerts privés mirifiques, où elle a deversé tout son talent rien que pour ma gueule. Je ne l'en aime que plus, je l'en remercie, et je chéris puissamment cette relation singulière que nous avons entretenue au fil des années, parce que ça m'a construit, solidifié, épanoui dans la musique. Parce que la musique, putain de merde, c'est pas de la blague, c'est pas du gnan gnan pour faire joli, c'est la putain de vie et la putain de mort en même temps, c'est un gamin qui mord son Gaveau jusqu'au sang, et c'est mon bonheur, quoi qu'il advienne.

1 commentaire:

  1. Dix ans que je te connais et j'en apprends encore presque chaque jour sur toi...
    Cet article est touchant, on ressent le respect envers la maîtresse de musique.
    Bosse tes gammes, je veux entendre "Des Pas Sur La Neige" de Debussy :-)

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