lundi 28 juin 2010

A french lunatic ( et un taré de plouc)


Le matin, quand je monte dans ma caisse avec l'immense bonheur d'aller travailler pour horizon lointain, je suis, à mon grand désarroi, capable de passer posément un long moment à décider du disque qui accompagnera mon trajet d'environ 45 minutes. Je me demande parfois si je n'ai pas choisi de bosser à trois quarts d'heure de chez moi pour avoir la possibilité d'écouter un album en entier tous les matins, entre 7 et 8 heures, à l'heure où il y a de la brume sur les champs, où le soleil me toise en rase motte et où la connerie ambiante n'a pas encore totalement repris ses droits ( la connerie ambiante, comme tout le monde, pionce la nuit, elle se ressource, parce que chaque jour elle a gros de boulôt, entre Endemol et les grosses blagues de cul entendues dans "Attention à la marche"). Ainsi donc, il faut que le disque du jour soit adapté à mon humeur matinale, voire au temps qu'il fait, il est impératif qu'il s'harmonise correctement au feeling à venir de la journée. Du côté de l'humeur matinale, celle-ci est relativement stable, je n'ai pas d'inquiétude là dessus: j'ai envie de buter des gens, d'envahir un pays, de commettre l'irréparable ou plus, j'évite de croiser des humains le plus possible parce que j'ai l'insulte facile et le moral d'un soldat amerloque en plein guet apens à Saïgon.
J'aime bien mettre "Harvest" le matin. Le vieux Young, quand il s'est enfermé en studio pour torcher son disque de récolte, il a du se dire: "Bon, analysons froidement la chose: partout sur la terre, il doit y avoir des mecs qui broient du noir le matin, je vais te leur écrire un disque sur lequel ils pourront s'appuyer pour ne pas sombrer dans la dépression de l'aube, c'est ça que je dois faire, je dois déposer une putain d'éclaircie quotidienne sur leur destin répétitif et leur vie de con, comme ça ils ne colleront pas volontairement leur bagnole dans le premier fossé qui s'offrira à eux, dans un geste désespéré et très bête vu qu'ils n'en crèveront même pas et que ces enculés de garagistes les entuberont une fois de plus". Bon Dieu, ça marche, c'est vrai que ça aide, du Neineil en dosettes à 7 plombes. Dans une interview de Frank Black, j'ai lu une phrase extrêmement intelligente ( le contraire m'aurait sacrément étonné, nota bene): "Le jour où j'ai eu mon premier walkman, ma vie a radicalement changé, j'ai pu mettre les albums que j'aimais comme bande son de mon existence, et tout ce qui m'entourait est devenu une sorte de film que je mettais en scène au fur et à mesure". J'acquiese. Un regard sur un paysage qui a subitement de la gueule au son d'un grand disque, une pensée galopante et un rayon de soleil en entendant Bob Dylan, tout se met à faire sens, à prendre corps, à triturer notre ressenti pour le rendre plus signifiant, intense, libre et doué d'imagination. Ca cause dans le poste, quoi. C'est pour ça que je me fais chier à choisir un disque, parce que ça revêt une importance singulière pour moi, ce n'est pas que je pinaille pour jouer au trou du cul de base qui a beaucoup de disques et hésite devant son imposante collection, c'est juste un geste de salubrité publique à mon encontre. Je préfère insérer un album porteur de rêves dans mon lecteur plutôt que de me coltiner les matinales ankylosées des grandes radios nationales ( je préfère ne pas parler des radios d'jeuns), où l'on va me débiter du drame et des news people dont je n'ai, grosso modo, pas besoin au petit matin.
Au fur et à mesure que je tente d'analyser le lien fusionnel qui semble m'unir à la musique, je me rends compte que celle-ci est solidement installée dans chaque recoin de ma vie, que j'ai tissé sa toile pour qu'elle ne soit jamais loin de mes sollicitations quotidiennes. En bossant, j'écoute des disques. Quand je me pose une question sur le producteur, ou l'année de sortie, je vais consolider mes connaissances sur internet. On me reprochait souvent, à une époque révolue, de connaître moult détails sur les albums qui me sont chers, d'être à même de recracher de mémoire l'endroit où ils ont été enregistrés, le détail d'un texte, le pourquoi d'un son de guitare, blabla, etc.. Putain mais je fais pas mon singe savant, bordel de merde: j'ai besoin de ça, je veux au plus possible savoir ce qui a amené l'artiste à ce résultat, parce que le résultat il m'émeut, putain, ça m'intéresse de tenter de reconstituer le parcours créatif de la personne qui a pondu le disque, ça m'amène à découvrir des choses importantes pour moi, des trucs qui comptent vraiment, qui me rendent l'album encore plus beau, plus profond, et puis je fais pas de mal, c'est ma vie, je m'en branle, c'est mon trip nourricier. Je vais quand même pas m'exciter la nouille devant un magazine d'analyse financière ou de tuning, en arriver à prendre mon pied sur le prix du mètre carré dans les villes de province ou l'achat éventuel d'une piscine pour recevoir mes amis ( je les fous pas à la flotte, mes amis, je les emmène aux concerts, on se baigne à Bercy ou au Zenith en général, ça nous fait un bien fou, ça nous rafraîchit la couenne et estompe la dure vie normale pendant deux heures).
Dans le même ordre d'idée incongrue, je me fais un plaisir d'amasser des bootlegs des mecs qui trônent déjà dans ma discothèque. Pas en tant qu'abruti complétiste de base, qui se lustre l'engin parce qu'il possède l'édition japonaise d'un album qu'il a déjà en douze exemplaires. Je préfère essayer de relier tout ceci avec de l'émotionnel, du kiff, du beau et bon. J'adore me prendre la tête des heures sur le net parce qu'il paraît qu'un concert de la tournée 77 de Led Zep contient un instant de grâce avec John-Paul Jones en impro au piano. Alors je cherche, je farfouille, je télécharge gratos ou j'achète parfois, ça me comble de bonheur, j'y peux rien, depuis que je suis gosse, j'ai cette maladie mentale bienfaitrice, cet état permanent de confusion qui me pousse à écouter un maximum de trucs, le plus souvent à un volume élevé, parce que c'est bon, le volume très élevé. Je ne supporte pas les Jacky qui truffent leurs bagnoles de subwoofers, d'énormes haut-parleurs dignes de la Wermacht pour y écouter de la ( mauvaise) techno au kilomètre, de la non-musique créée sans burnes et sans vie sur un ordinateur de merde. Alors que tout ce matos prendrait un tel pied, justifierait sa puissance au son de "Kashmir", ou "Sympathy for the devil", avec les riffs hargneux de tonton Richards. Mon Dieu, pardonnez leur, ils ne savent pas ce qu'ils perdent, ces jeunes merdeux, ils se vautrent dans la bêtise numérique alors que la douce chaleur d'un ampli à lampes leur tend les bras. Etrange monde.
Quand j'avais huit ou neuf ans, le génial organiste Wild Bill Davis, qui a bossé avec Lionel Hampton et Count Basie, est venu donner un concert dans ma petite ville, dans mon bled paumé que ne nous envie à peu près personne avec raison. Mon cher et génial papa, passionné de jazz, m'a collé le cul dans le petit théatre de la ville, histoire que je prenne une leçon de feeling avec le vieux black aux doigts magiques. J'ai pris un putain de pied, j'ai encore les images du mec triturant son orgue Hammond comme un forcené, un excité du bulbe qui aurait trouvé de l'or sous les touches. A la fin du show, j'étais en état de bonheur avancé, et mon dad, constatant les dégats, m'a attrapé la menotte, guidé jusqu'aux coulisses, achetant au passage un album du Wild, et m'a littéralement projeté backstage avec mon 33 tours dans une main et un stylo dans l'autre. Le vieux ricain m'a observé avec étonnement, il a posé une main protectrice sur mon épaule tremblante et m'a assis devant lui, me baragouinant des mots que j'aurais rêvé de comprendre. Il a attrapé le disque, signé de sa grosse paluche le dos de la pochette, m'a embrassé et m'a remis à mon père, heureux de me voir heureux. Instant fondateur dans le parcours d'un pauvre Gavroche de la Nièvre, affamé de notes, élevé au vinyle et au Marshall, qui n'est jamais aussi en accord avec la connerie ambiante que lorsqu'elle lui permet d'apprécier des albums cultes très tôt le matin, et de voir des types suer sur leurs guitares le soir, tout en évitant au maximum les magazines de tuning. Pour tout le reste, c'est rien, c'est du non fondamental, de l'accessoire, du dispensable. J'attends le prochain Neil Young beaucoup plus impatiemment qu'une promotion interne au mérite, à vrai dire.

2 commentaires:

  1. Très émouvant le jeune JJ avec le vieil Amerloque.

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  2. Merci. Mon papa avait assuré sur ce coup là. Mais mon père assurait toujours: quand j'avais 8 ans, il m'a emmené au salon du jouet, à Paris, et a tenu tête à un type de la sécurité sous prétexte que l'entrée était interdite aux marmots ( rapport à nos sales pattes de gosses qui pourraient tripatouiller les divins jouets). Daddy a envoyé chier le type, m'a attrappé par le bras et m'a offert un après midi de pure folie dans les travées de ce putain de salon, avec le colosse-sécu qui nous suivait comme un toutou. Ce jour là, j'ai regardé mon géniteur en héros des temps modernes, bravant les éléments bassement matériels pour le bonheur de son môme. Je n'ai pas changé d'avis sur lui: il a été exemplaire jusqu'au bout, pétri d'humanité, de gentillesse désintéressée, et il est mort debout ( mais couché), ma main dans la sienne. Il reste le chevalier éternel des jouets.

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