vendredi 3 septembre 2010

Bonzoso loves Untitled and Untitled loves Bonzoso

Il me semble inutile de prendre la peine de faire un palper approfondi: le quatrième album de Led Zeppelin personnifie l'évidence rock'n'rollienne le plus simplement du monde. Je connais bien la bête, il y a toujours une copie qui traîne dans la bagnole, dans l'iPod, sur l'étagère, dans le frigo, ou aux chiottes, et l'exemplaire original 33 tours de 1971 est également à portée de vue, quelque part, dans le sous-sol-bordel qui me sert de lieu de vie. On vit bien dans un sous-sol, il n'y a pas de gens, il y a des guitares avec ou sans amplis, et les murs ont pris tellement de watts dans la gueule qu'ils ne mouftent plus depuis longtemps. A chaque fois que j'écoute Led Zep IV, la même limpidité en émane, le sentiment d'un accomplissement optimal, le sommet d'un art qui a bien fait bouger le siècle passé. On a bien rigolé au vingtième siècle: il y a eu deux guerres mondiales et Jimmy Page a écrit "Stairway to heaven" ( en pompant l'intro sur "Taurus", du groupe Spirit..).
Le quatrième voyage est énorme. Violent. Impossible d'y opposer ne serait-ce qu'une petite résistance. Parce que cela n'a pas lieu d'être, voilà tout. "Black Dog" est trop. Trop tout. De l'intro vaseuse avec l'ampli qui chauffaille, au riff doublé en milieu de chanson, en passant par les cris de Percy, la chanson est juste destinée à ceinturer sa cible: elle ressemble à la fois à un vieux rocky bastringue du New Orleans, gorgé en même temps d'un psychédélisme hard rock bizarre, tout en étant d'une simplicité extrême. Elle demeure un mystère, mais un mystère éclairé, une beauté insouciante qui déboule de la forêt, pas un faux cul qui se présente de biais, non, une étrangeté franche et directe. Jamais fait mieux en matière d'intro d'album. Et pourtant, "Rocks Off", sur Exile des Stones, ça pulse aussi, ça pose des bases, c'est même très puissant, mais bon, remettons les choses dans un contexte acceptable: l'album sans nom du Zep navigue dans des zones où les perspectives ne sont plus en liaison avec une perception humaine, alors que les disques des Stones, aussi géniaux soient ils, ne sont que géniaux. Pas cosmiques.
Pourquoi ai-je l'impression de voir la naissance du monde en écoutant Led Zeppelin à fort volume? Je n'en sais, à ce jour, presque rien. Je capte des trucs au vol, j'essaye de m'accommoder des informations qui me parviennent, mais, au fond, je nage encore et encore en plein marécage, et cette situation me sied. J'aime "Rock'n'Roll" pour son immédiateté sexuelle et formidable, après les circonvolutions progressives du chien noir qui ouvre l'album. Le Zep affiche, en deux chansons très différentes, sa suprématie sur tous les fronts: au plus haut de la sophistication comme dans l'énergie basique du ploum tchac. C'est super fort. Ca me déglingue à chaque fois, ce putain d'enchaînement.
La troisième chanson est une splendeur nuptiale, elle ressemble à une première nuit d'amour à la belle étoile entre deux ados. Un de ces trips celtiques très affectionés par le Mage Page, mais poussé dans des retranchements extatiques, des harmonies d'une pureté virginale. Merde, putain, c'est magique, j'en chialerais. D'ailleurs, j'en chiale, souvent, et je m'en branle. Je suis certainement doté d'une hyper émotivité qui me paralyse durablement dans certains secteurs de la vie quotidienne, mais bordel, je suis apte à vibrer fort, aussi, et ça compte. C'est même ça qui compte le plus. C'est quoi, une vie, quand on la compare à Led Zeppelin IV? Restons sérieux, donc soyons barges. On ne va pas s'embarasser des traites d'une bagnole quand le paradis existe en vente libre à la Fnac.
Les trois premiers albums du quatuor sont gigantesques, ils sont très blues, très heavy, ça part dans l'acoustique sur le troisième, toujours avec des chansons d'une qualité inouïe, mais c'est très étrange comme à l'écoute de Zoso IV, tous ces putains de disques semblent avoir été ecrits et joués pour préparer cet avènement satanique, cette perfection, cette inquiétante partition parfaite. Je peux jurer que, parfois, je suis inquiet quand j'écoute ce disque. Parce qu'il y a comme un malaise dans cette outrance de la beauté. Parce que "Stairway to heaven" semble avoir été composée sous la dictée, et ça fout drôlement les chocottes. De plaisir, évidemment, de bonheur maléfique, avec Crowley qui tient les fils des marionnettes possédées en rigolant sous sa cape noire. Gnark. Il y a une radio, aux Etats Unis, qui a choisi de passer "Stairway" en boucle un soir de réveillon du 31 décembre, et ça me paraît un choix judicieux, parce que toutes les émotions que peuvent procurer la musique de jeunes sont contenues dans le titre. Il n'y a rien à dire de plus, tout a été dit dans les livres, et puis quand j'ai envie qu'on m'explique cette chanson, je l'écoute, c'est plus simple. A très haut volume. J'ai essayé pas fort, aussi, c'est nul. Ca me fait chier. J'suis pas en sueur. Que quand c'est très fort, ben oui. "Stairway" est la synthèse diabolique de tout ce qu'a pu écrire Led Zeppelin. Et si Plant ne veut quasiment plus la chanter, prétextant que "Kashmir" symbolise mieux la magie des compositions du groupe, c'est parce que les escaliers sont trop hauts pour lui, que la chanson le dépasse, lui comme ses comparses, qu'elle l'écrase, le presse face contre terre, et qu'il ne pourra rien changer à cet état de fait. Il a peur. Point.
"Misty Mountain Hop", c'est une chanson gaie. Excessivement difficile d'écrire une chanson gaie. Qui parle de flics venus faire chier des jeunes qui fument de l'herbe. Encore un sommet, brumeux, singulier à souhait, somptueux, débordant de joie. Et toujours une complexité infinie dans les arrangements, travaillés, à la fois paufinés et spontanés, des choses que l'on redécouvre à chaque passage, putain il faut prendre son temps dans Led Zep IV, se l'envoyer cinq ou six fois dans la journée, musarder, revenir en arrière, regarder le décor sonore, goûter à la simplicité définitive d'un monument chaud. Le substantif musique n'est plus réélement adapté au cocktail de sensations qui me traversent lorsque je voyage dans ce disque. J'ai douze ans, je suis jeune, je batifole, j'aime des jeunes filles au teint pâle et aux yeux rouges, et puis deux chansons plus tard, je suis un vieillard qui connaît la mort par coeur, ou un pur esprit qui traverse les siècles si chers à Einstein, la courbure du temps, les dernières minutes de 2001, je nais et je claque toutes les secondes. Bon dieu, il faut avoir entendu les grandes orgues à la fin de "Four sticks", pour appréhender ce qu'on appelle l'intensité. Un acide et une promenade dans la foulée en bord de falaise feraient moins d'effet. Quant à "Going to California", elle EST la ballade ultime, elle incarne le petit joyau très court et ciselé de manière à toucher au coeur, juste au coeur, ni plus ni moins. Va composer du "Angie" après, si tu veux, ou d'autres titres, du slow en branches ou de la guimauve seventies avec des violons, rien n'est aussi doux que les arpèges de Page là dessus. De la beauté, de la beauté mon pote, l'impossible retour au goût du premier baiser de CM2, juste après la récré, planqué sous le préau de l'école primaire, en ignorant la cruauté des hommes et l'absurdité de la vie. Juste la musique, pour l'éternité.
L'album s'achève avec une envolée mystique de tout premier ordre, une chanson qui devrait figurer dans la constitution, sur les tables de la loi, et dans toutes les églises, ça nous débarasserait des faux dieux merdiques qui nous promettent une mort agréable et toutes sortes de mensonges bassement humains. "When the levee breaks" est par trop méconnue, bien entendu. Alors qu'elle constitue une grande oeuvre, un autre K2 en kit, qui part d'un vieux blues traditionnel, noyé dans le delta, et qui se trouve propulsé en une sorte d'abyssinie miraculeuse, tantrique, une cataracte électrique éblouissante. De la drogue qui se prise par les oreilles. C'est beau. Beau ! Le phasing sur la voix de Plant est génial, le son de batterie de Bonzo est à tomber, putain Led Zeppelin est immense sur celle là, cet enculé de groupe trouve encore la force de pousser un peu plus loin sa toute puissance. Effroyable de grandeur. Et d'espoir également.
Il y a huit chansons, c'est le 8 de l'infini, j'écrirai sans doute à nouveau sur ce disque, sur tout ce que j'ai pu gamberger sur la pochette, sur la volonté affichée de Jimmy Page d'en faire un mystère cabalistique, pour ma plus grande joie d'alchimiste amateur.
Allez, quoi, tout le monde sait que c'est nulle part, ici. Je reviendrai.

2 commentaires:

  1. A propos de "Stairway", je commence à un volume supérieur à la moyenne pour bien entendre la guitare acoustique. Au fur et à mesure que la chanson avance, je devrais normalement normalement baisser le son, mais en fait je monte le son deux ou trois fois jusqu'à la fin du solo. Après le solo, monter le son deviendrait douloureux.
    Quand tu écris que tu peux écouter l'album cinq ou six fois dans une journée, c'est vrai ou tu exagères ? Si c'est vrai, tu es gravement atteint et tu ne guériras pas, ce qui à l'air de très bien te convenir ...
    Sinon, on compte bien sur toi pour revenir. Autant que tu veux.

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  2. Cinq ou six fois, c'est quand j'ai pas trop envie, en fait. Quand je me sens bien avec, que j'ai pas la migraine, que j'ai envie de ce putain de disque comme l'on peut désirer une jeune femme sublimement belle, je monte à dix facile.

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