dimanche 22 août 2010

I'm just a child of Lescure


La toute première fois que j'ai vu cette putain d'émission, ça devait se situer fin 1982, et dans mon esprit actuel, elle était alors diffusée le jeudi soir en deuxième partie de soirée ( ouais, le rock en prime time, faut pas rêver, et pour le coup j'en ai plein le cul de faire partie d'une minorité invisible). J'ai le souvenir d'avoir repéré dans le Télé 7 jours de mes parents qu'il y allait y avoir un spécial Simon and Garfunkel pour le jeudi en question, et qu'ils allaient diffuser l'intégrale du concert mythique des retrouvailles à Central Park, concert qui avait eu lieu un an auparavant. Faut bien situer le truc: deux géants du folk américain réunissent 500000 personnes à New York, c'est l'un des plus gros rassemblements depuis Wight et Woodstock, et nous, crépusculaires ploucs de français, on balance ça un an après, sur Antenne 2, sûrement pour faire suite au bon gros nanar de 20h30 que le con moyen se fera un plaisir de regarder. Bref. Les négos sont âpres durant la semaine, mais je réussis à arracher in extremis à mon papa le droit exceptionnel de veiller un peu après le film, et de ce fait j'ai droit, selon une feuille de route très précise, à trois chansons du concert de la Simone et l'autre. Du haut de mes 10 ans, c'est un privilège monumental, et j'ai donc vu et entendu "Mrs Robinson", "Homeward bound", et "America", à genoux devant la téloche paternelle, et en état de plein bonheur. Pas facile de trouver le sommeil après ces premières émotions live. Les briscards ricains m'avaient retourné en un quart d'heure montre en main.
Par la suite, l'adolescence arrivant, et l'émission étant judicieusement décalée au samedi, je devais progressivement mettre en place un rendez-vous hebdomadaire avec la bande à Lescure: les Manoeuvre, Dionnet, Blanc-Francard et De Caunes devenaient mes guides, j'attendais la fin de semaine comme un noël sans cesse renouvelé. Une hotte de rock dans la tronche tous les week-ends: le pied, bon Dieu. En 83-84, totalement obsédé par les Stones, je guettais les spéciales désormais légendaires: le soir où ils ont diffusé le concert des abattoirs de la Vilette, ça m'a expédié au paradis, je découvrais enfin Keith et son allure de junkie interstellaire, la classe incarnée dans un physique de clochard décharné. Et puis il y eut cette longue interview de Mick, dans un hôtel parisien, où le Jag parla longuement de la carrière du groupe, assis en tailleur avec des baskets aux pieds sur un canapé à quinze plaques. Le mec qui faisait l'interview ( me souviens plus) lui demandait à la fin: "Alors, Mick, il est tard, merci pour vos réponses, peut on vous demander ce que vous allez faire maintenant?". Et mon vieux twin de répondre avec son français tellement jaggérien et ses 40 ballets au compteur: " Oh, maintenant, je vais aller danser dans un club à Paris, faire un peu la fête, that's all". Liquéfié devant le tube cathodique, j'imaginais la vie rêvée du prince de Dartford: un peu de shopping, une petite interview, la bringue dans une boîte parisienne ( et même si j'aime pas les boîtes, quand même, quoi). Ca faisait contraste avec mon parcours de collégien nivernais, le programme du père Jagger, tout de même...
Les Enfants ont ainsi accompagné mon apprentissage de la chose rock, durablement, profondément, fidèlement, en parallèle avec Best et RocknFolk, les deux missels du grand compagnonnage de ma sainte trinité, que j'épluchais frénétiquement dès leur sortie ( jour de joie, ô jour de joie sur terre...).
Ce visionnage de l'émission miraculeuse s'est peu à peu vu octroyer des agréments sympathiques et rapidement indispensables: des cigarettes et des piles de sandwichs pain de mie-beurre-jambon, que j'engloutissais en matant le dernier clip des Cure ou une énième édition de Sex Machine ( du temps où Manoeuvre était vivant). The Cure, vers 14 piges, c'est quand même devenu le groupe phare de mon spleen d'ado normalement constitué: je connaissais "Pornography" par coeur, j'adorais aussi leur nouvelle face pop joyeuse et déprimée de "The Head on the Door", je les aimais fort les gars, ça lorgnait du côté identification au mythe rimbaldien et tutti quanti... Lorsque Smith et ses comparses ont envoyé "Charlotte Sometimes", inédit en exclu pour leur venue dans l'émission, ce fut grand et beau. Et que dire du putain de cadeau que le superbe générique, instrumental de "Just like heaven" qui changea radicalement la gueule des Enfants, les projetant dans le culte pour l'éternité. Bordel, c'est loin, mais c'était bien. Cela dit, faut pas se plaindre: maintenant, en prime, on a Elton John qui vient faire la Starac, ça a de la gueule, il exige une loge de 300 m² et nous balance ses merdes les plus sirupeuses alors qu'il a fait de grands albums dans le début des seventies, c't'abruti. Ou alors, il y a la Nouvelle Star, avec tonton Manoeuvre qui a fait le grand, mais alors grand, écart entre sa collection de lives pirates des Stones et un chèque de 100000 euros ou plus si affinités merdiques avec SONY BMG. Evite les miroirs, Philippe, ou arrache toi les yeux si possible. Quant à l'actu rock, elle arrive par flux RSS sur ton super mobile, et pense bien à envoyer PUNK au 71313 pour voir si tu es vraiment un rebelle. Pour situer, à cette putain de Nouvelle Star, ils qualifient de moments rocks des pauvres tubes français ou il y a deux accords de guitare qui miaulent, sans aucun risque de réveiller le marmot du fonctionnaire qui pionce dans son berceau. Le fonctionnaire pourra, le cas échéant, discuter du moment rock avec ses collègues le lendemain matin, autour d'un café équitable. Stiv Bators doit se fendre la gueule, j'te raconte pas brother... Pour ma part, j'avais une conception différente du moment rock télévisuel. En 86, pendant les vacances d'été, ma chère et permissive marraine me laissait sa chambre d'amis bien volontiers, et j'y ai passé quelques moments pas dégueulasses. Un superbe samedi de juillet, les Enfants du rock proposant le concert de Queen à Wembley (qu'est ce qu'y a, il y a un problème avec Queen, c'est ringard, c'est du rock pompier? C'est populo? Mais je suis populo, moi, je suis un pauvre morveux nivernais qui s'extasie devant Mercury et ses tubes, et je vous pisse tous au cul, en visant bien l'endroit où le snobisme musical prend sa source), je conviais fort naturellement ma très grande amie de l'époque à passer une nuit chez Marraine. J'imagine, en 2010, un gamin de 14 ans partageant son lit avec une copine le plus naturellement du monde; pas gagné, nous vivons effectivement des temps anti-décadents... La soirée et la nuit que nous passâmes furent idylliques, ni plus ni moins. Marraine ayant eu la bonne idée de laisser son bar ouvert, nous y avons piqué une bouteille de porto, et regardé le show de Wembley torchés comme des coings, nous extasiant sur les prouesses de Brian May, qui était passablement excité ce soir là. Mon amie Fanny a grandi, ce fut une belle et forte histoire, elle a un enfant maintenant, on s'est revus, et j'ai toujours notre vibrante correspondance dans un beau classeur rouge, enfermé dans une boîte en fer où j'ai collé ma jeunesse pour une raison indéterminée. J'ose espérer qu'elle se souvient du concert de Queen et de la bouteille de Cruz, parce que moi, j'ai pas oublié, aucun problème, l'enfant du rock n'est pas devenu l'homme ou le papa du rock, loin s'en faut, il compte bien rester enfant du rock jusqu'à l'heure ultime, celle du dernier moment rock, quand je fermerai les yeux en disant: "allez tous vous faire foutre, je vais revoir mon père et Bonzo".

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