lundi 29 novembre 2010

Chute libre avec une jambe de bois


Le premier enregistrement pirate qui fut en ma possession, bien à moi, copié sur une cassette BASF 60 minutes, c'était un concert de Police, période 79-80, repiqué sur France Inter lors d'une émission de Bernard Lenoir. C'était Laurent, le grand frère d'un pote, qui m'avait lui même copié sa cassette, parce que Laurent possédait une platine double-cassette, ce qui au milieu des eighties constituait le summum absolu en matière de hi-fi. Bon Dieu, copier des cassettes au kilomètre, dupliquer du son quasiment sans perte.. Laurent, il me fascinait. Les cheveux hirsutes, batteur et fan de Stewart Copeland, un furieux du club, un docteur honoris causa de la déglingue. Et putain ce qu'il était drôle.. Sa façon de décrire les cheveux d'un mec violemment projetés en arrière devant la puissance des baffles d'un concert, ça valait son pesant de pack de kros. J'ai toujours l'image du type dans la tête. Il y a quelques mois, j'ai revu Laurent, au détour des allées d'un supermarché. Laurent a pris 20 kilos, a divorcé, vend des voitures, et doit jeter des regards distraits à sa Ludwig démontée dans un coin du garage, en pensant aux traites de la baraque et à la prochaine facture de SFR.
Très vite, mon caractère joyeux m'entraîna vers d'autres bootlegs. Au bout d'un rapide moment, ça me faisait chier, les discographies officielles, je voulais pénétrer dans les répétitions des Beatles, suivre le Floyd lors de la tournée Animals, celle où Waters hurlait le numéro du concert chaque soir pour que les enregistreurs hors-la-loi puissent s'y repérer dans leurs archives futures. Et puis il y a tout un cérémonial étrange autour des pirates, on dégotait ça dans les petites annonces de Rock & Folk, on écrivait au mec, fallait choisir sur une liste, payer et attendre l'envoi postal du trésor. J'ai fait l'acquisition du dernier concert des Beatles par l'intermédiaire d'une société allemande pas très nette, qui gravait des disques à l'arrache, mais qu'importe, putain, mon enregistrement du Candlestick Park 1966, je lui fais toujours des bisous, et je réécoute de temps à autre un "Nowhere Man" ou un "Day Tripper", histoire de tuer le week-end. Avant l'avènement du net, qui a occasionné une explosion sur le marché très actif de mes acquisitions de bootlegs, la chasse aux concerts était plus ardue, fallait ruser, négocier, essayer de flairer l'enculé qui ne t'enverra pas ton gig, ou qui publie des listes bidons, c'était une guerre larvée, avec des codes, des manigances, des types en or et des salopards. La vie, quoi.
A l'époque où Noir Dez n'avait pas encore rendu public ses enregistrements lives, je rêvais de trouver une vidéo de la tournée Tostaky, vraiment, pour voir si la folie déversée sur scène rendait aussi bien sur une téloche. Y a un mec qui s'est fait chier à filmer les gars au festival des Etats Generaux du Rock, en 93, avec un gros camescope, planqué dans les hauteurs, zoomant au max et évitant les mouvements de foule pour maintenir l'image à un semblant de stabilité. La VHS est rapidement parvenue entre mes mains, et avec mon pote Olivier, nous sommes restés scotchés comme deux ânes devant un truc à filer la gerbe because of the cadrage ski nautique, mais tellement bon qu'on n'a pas décollé du poste de l'après midi.
Peu à peu, brick by brick comme dit Iggy le Pop ou Waters le Pape, j'ai étoffé la cargaison de concerts non officiels, amassé des trucs sans intérêt (oui mais je VOULAIS les avoir) ou des pièces géniales qui mériteraient d'être dans le circuit commercial. Le plus crucial dans tout ce bordel, c'est de faire en sorte de ne pas devenir un crétin qui collectionne, trie, dépoussière, nettoie ses disques et les range dans une étagère comme des images de football Panini ou des cartes Pokemon. J'ai souhaité, voulu, et mis en place le foutoir dans mon rangement approximatif, j'ai désiré l'anarchie et je l'ai, c'est juste à point, les DVD pirates du Floyd sont enfouis sous deux tonnes de sessions de studio de Led Zeppelin, les concerts des Stones cohabitent harmonieusement avec la tournée Gilmour 2006 ( que j'ai suivie au jour le jour, récupérant tous les concerts sur Dimeadozen, voyant le grand David livrer des prestations sublimes puis un peu en deça, ce fut passionnant, actually). J'aime pas l'ordre, j'suis objecteur comme mec, j'objecte toute la journée, c'est une seconde nature, et quand je vais enfin récupérer mes DVD ensevelis de Pink Floyd, je serai vachement content de les revoir, point à la ligne, pas la peine de mettre ma grotte en ordre façon archives de la Waffen SS. D'ailleurs si je veux les revoir tout de suite, je vais me mettre à prospecter, à faire un semblant d'amorce de tri, et je vais sûrement retomber sur un super concert des Who ( tiens, par exemple, ce putain de live à Charlton de 1974 que je cherche depuis trois ans) qui me fera oublier ces vieux cons drogués du flamant rose, dont je n'ai de toutes les façons rien à battre.
Le monde merveilleux et englouti des bootlegs est constitué de personnages étranges, qui traquent les instants d'émotion enregistrée comme on court après une dose de morphine pharmaceutique, qui payent parfois bien cher une heure de musique parce que ce soir là le guitariste était en apesanteur. C'est bon pour moi de rechercher l'extase par ce biais, mon toubib me l'a certifié: écoutez des pirates, les Basement Tapes ou la tournée Zep 1975, Dylan au Zenith de Paris ou Pink Floyd à Dortmund, c'est bien pour vous, ça vous équilibre, ça stabilise un peu votre humeur, continuez mon vieux. Vous voyez bien que le travail ne vous réussit pas, que l'ambiance collègues-café-concierge vous donne des envies de chute libre depuis le dernier étage, il faut en conséquence impérativement maintenir à flots ce désir de musique non officielle, vous donner des buts, vous fixer des checkpoints, avancer pas à pas et tenir bon.
Moi, j'suis ok avec ça.
Entre Eric Woerth et Lester Bangs, je sais où se trouve mon salut. Ben ouais quoi, faut pas déconner non plus. Je ne vendrai jamais de bagnoles et j'ai pas de baraque.

4 commentaires:

  1. Pourquoi Waters le Pape ?
    Qu'as-tu constaté en suivant la tournée Gilmour de 2006 ? Il se fatiguait au fur et à mesure de la tournée ?
    Par contre, je constate avec stupéfaction que Lester Bangs éprouvait un profond dédain pour des groupes comme Led Zeppelin, qu'il n'hésita pas à qualifier de « pédales émaciées ». Des commentaires ?

    Sinon, je suis content que Bonzoso ait repris la plume en janvier après plus d'un mois d'arrêt. Trève des confiseurs ?

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  2. Waters le Pape parce que son égo le mérite...
    Pour la tournée Dave, j'ai vraiment constaté une nette amélioration: les premiers gigs étaient le fruit d'un gros travail, certes, mais encore hésitants. Le Gilm et sa troupe se sont bien trouvés après cinq ou six shows, et ont maintenu un très haut niveau jusqu'à la fin ( ah bon sang, le dernier Comfortably Numb de la tournée, à Gdansk, c'est extraordinaire).
    Pour Bangs, je l'aime trop pour lui en vouloir quant à ses phrases sur Zeppelin. Il ne les a jamais supportés, dans tous les sens du terme, et je respecte.
    Et enfin, l'interruption de ma plume était due à une intense activité professionnelle, ce qui a le don de m'agacer, parce que bosser ça craint, vraiment.

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  3. Qui l'eut cru que tu pouvais avoir une intense activité professionnelle ?

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  4. Tout arrive. La vie est un puits de surprises.

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