samedi 8 janvier 2011

Little Schubert and a half


Au printemps 1982, toujours en ferventes études musicales chez Mademoiselle, une sorte de championnat de France du piano pour marmots m'est proposé. Un truc qui s'appelle le "Royaume de la musique", rien que ça, et qui concerne les quatre ou cinq meilleurs élèves des écuries départementales, quoi, en gros. Alors, ma chère demoiselle, n'écoutant que son coeur ( et certainement pas mon jeu, parce que j'ai jamais été Jarrett, moi), elle me désigne avec quelques autres pour aller participer à la finale régionale qui doit se tenir à Bourges. C'est ainsi que par un dimanche verdoyant et où notre belle nature revenait doucement à la vie ( ce qui a toujours provoqué en moi un émoi cathartique), nous partimes, mes parents, Séverine ( ma girl friend de l'époque), et ma pauvre gueule en direction de la capitale berruyère, sagement entassés dans une Simca à la tenue de route approximative et au système de ventilation hasardeux. Moi, nabot craintif, j'aurais volontiers été heureux de partir pour une journée à Bourges avec mes parents adorés et ma copine, s'il n'y avait pas eu ce putain de concours. Séverine, c'était mon premier amour, mon premier roulage de pelle, et un bien beau souvenir à vrai dire, parce qu'elle était rudement gaulée, la petite, et d'une douceur fondante, ni plus ni moins.
J'ai parfaitement en mémoire l'atmosphère de chaleur pesante qu'il régnait sur Bourges, lorsque le cortège familial pénétrait dans les artères désertes de la ville du Printemps. Mes géniteurs nous offrirent un diabolo quelque chose en terrasse pour raffraîchir l'ambiance ( putain de ventilation), et pour tenter de faire redescendre mon trac, sûrement, aussi. Parce que depuis Nevers, mon rythme cardiaque n'avait plus du tout cette cadence joyeuse et dansante qui le caractérise si bien en temps normal: j'étais en putain de surrégime, la machinerie emballée et la tuyauterie gonflée par l'afflux de sang stressé.
Faut dire que dans un autre cortège qui devait sillonner ces chaudes rues à la même heure, il devait certainement y avoir la Sophie et ses parents. Sûr. Sophie, elle était plus agée que moi, quatre ans environ, et elle était la putain de meilleure élève du cours de Mademoiselle. Une tornade. Une machine à débiter de la double croche, un monstre de technique, elle raflait tout, c'est elle qui jouait toujours en dernier pour les auditions de fin d'année, et tout le monde, parents, gamins, la jalousait et la vénérait. La brute. Alors, forcément, je me demandais, le coeur battant irrégulièrement, ce qu'une crevette grise dans mon genre pouvait bien venir foutre à Bourges, sinon se ridiculiser à la fois devant mes parents qui déboursaient plein de pognon pour que j'ai la meilleure prof, et devant Séverine, qui devait se dire que son p'tit mec boxait dans la même catégorie que Wolfgang alors que lui naviguait quinze bornes derrière cette grande conne de Sophie. J'allais subir l'humiliation publique, l'hallali en règle, j'imaginais fort bien tous les parents présents se payer ma gueule parce que j'avais massacré la pauvre danse allemande de Schubert que je bossais comme un chien depuis six mois. Et je parle pas du jury, sous les tables en train de se tordre de rire à la vue d'une petite crotte nivernaise qui outrage les oeuvrettes du Franz. La honte. La vraie, la salope, la pute de honte, de celles qui vous impriment la gueule pour des siècles, et qui vous rattraperont éternellement, même et surtout devant un ordinateur trente ans après.
Après l'intermède diabolo, que je tentais dans un geste désespéré de faire durer, on a été bien obligés de rentrer dans la salle de ma future exécution. On est d'ailleurs rentrés par l'Entrée des artistes. Je me demande pourquoi ces pignoufs n'avaient pas inscrit, à juste titre, "Sauf toi, petit con".
La salle, c'était bien, au poil, comme je l'avais imaginé dans mes pires cauchemars et mes plus intenses chiasses de trac: le jury, posé comme une grosse tonne de méchanceté, regard sombre et nez dans les feuilles, pas très loin du piano à queue, et dans le public, des parents et leurs mioches, bouffés par la haine de leur prochain, excités comme des kapos vicieux qui sentent le sang du pauvre de moi qui va bientôt jaillir en gerbes concentriques sur cette putain de scène.
Les moutards ont commencé à défiler derrière le piano, et vas-y que je te balance des trucs propres, carrés, nets, mon état physique était proche du retour à l'état de molécules simples, je voyais même Séverine devenir grande, très grande, tandis que j'effectuais cette métamorphose régressive et trouillarde. A un moment adéquat, comme de bien entendu, au plus fort de ma cagade, Sophie la mitraillette s'est présentée sur scène, elle avait des allures de furie, une véritable hydre, elle n'a même pas eu un battement de cil d'hésitation, et elle a déversé 30000 notes en deux minutes trente, sans un regard pour le jury, quittant les lieux de son triomphe annoncé sous des décibels d'applaudissements jaloux.
Dans une sorte de brume cannabique, le jury appela ensuite ce que je crus reconnaître comme étant mon nom. Mécaniquement, dans un état de stupeur paralysant, je franchissais les quelques mètres qui me séparaient de l'échaffaud. Devant ce putain de piano noir, je me disais que le jury allait tout à fait normalement se présenter par groupes de deux, me coller la tête dans les cordes et ordonner que l'on referme le grand couvercle sur mes cervicales pour abréger mes souffrances. Logique. Mais non, ben voyons, supplice des supplices, il a fallu que je pose mon postérieur sur la banquette, que je tente de juguler la sueur qui innondait mes pognes, et que j'envoie la sauce comme je peux. La danse du pauv' vieux Schubert a donc résonné, tant bien que mal, sortant toute biscornue des mains d'un mioche d'une paleur extrême, qui ne voulait pas lui faire de mal, à c'te danse, qui voulait juste se retaper un autre diabolo, oublier Sophie et sa putain de technique, et puis rouler plein de pelles à Séverine sans plus jamais ouvrir un piano.
Le retour sur Nevers fut étrange, je tenais la main de ma petite Séverine, je me sentais soulagé, vidé, honteux, incapable de dire ce que j'avais pu faire subir à mon vieux Franz, et malgré les hectolitres d'amour que mes parents déversaient sur moi, je trimballais un putain de blues, qui fut par la suite d'une extrême fidélité puisqu'il est à mes côtés depuis lors, sans jamais se plaindre, sans un mot plus haut que l'autre.
Une semaine et demie plus tard,nous étions mercredi, le printemps était toujours en pleine formation, et je me dirigeais vers la boîte aux lettres familiale, l'esprit coincé entre mon programme de piano de l'après midi ( à quoi bon?) et des envies violentes d'arrêter mon inutile sacerdoce musical. Dans cette putain de boîte, il y avait une lettre du royaume de la musique, genre le truc officiel, c'est tout juste s'il n'y avait pas un sceau en cire derrière et un page pour me la remettre en mains propres, la missive de mes deux. Et à l'intérieur, un diplôme somptueux, avec marqué dessus "Chevalier du royaume de la musique", et même une petite carte pour mettre dans le portefeuille, des fois qu'un mec dans la rue me fasse chier, j'aurais pu lui sortir mon mini diplôme de chevalier comme d'autres brandissent leur sabre laser ou leur queue pour impressionner. J'ai poussé un cri inhumain, je me souviens précisément m'être roulé dans l'herbe, heureux, juste heureux, con et heureux. Des putains de jours de cette trempe, marqués d'une joie simple et incroyablement puissante arrivent une dizaine de fois dans la vie, si on a un peu de bol. Depuis ce beau mercredi, donc, je tourne et retourne cette putain d'énigme dans ma tronche: pourquoi? Pourquoi moi, bordel? Et Sophie, alors, pourquoi elle a rien raflé? Pourquoi ces collets montés de merde m'ont fait chevalier, moi, le James Bond de la chocotte, le 007 de la trouille, alors qu'ils avaient un engin de guerre à disposition, qui ne demandait qu'à avoir une étoile de plus sur la carlingue? Alors, bien évidemment, j'ai échaffaudé des théories, en trente ans, forcément j'ai eu le temps... Je me dis, au final, que ces vieux cons élevés au France Musique pur jus et haineux comme pas deux, peut-être ils ont vu que j'étais innoffensif, perdu dans mon bermuda de flanelle, mais que ça m'empêchait pas de l'aimer fort, le Schubert, vraiment, lui et les Beatles aussi, ainsi que Séverine, et que ce putain d'amour dégoulinait autant que ma sueur dominicale.
A vrai dire, je m'en branle, de savoir pourquoi, cette putain de petite carte m'a donné un crédit tel auprès de ma copine que je lui ai tartiné des baisers pour les deux années qui ont suivi,et que c'était vachement bien; et que la petite carte elle est encore dans mon morlingue, en bonne place, entre la vitale et la visa, point barre.
Je suis invincible, les mecs.
En cas d'accident de bagnole, faut juste me coller la carte sur le front, et je me lèverai joyeusement pour exécuter une petite danse à la Schubert devant les pompiers, avec juste ce qu'il faut de chiasse et de sueur pour que ma dernière journée soit resplendissante. Vrai.

8 commentaires:

  1. J'aime ton article, la sincérité avec laquelle tu t'offres, la chiasse dûe au trac et ton amour pour Schubert.
    Au Nord rien de nouveau; les grands espaces me font du pied et il se pourrait que Pontault se jumèle avec Colorado Springs. Qui l'eût cru...

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  2. Merci d'avoir aimé.
    Tiens moi au jus pour tes wild projects, j'aimerais en savoir plus.

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  3. Donc, si j'ai bien compris, tu as gagné le concours. Es-tu sûr qu'il y a avait un seul Chevalier ?

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  4. Non, bien sûr que non, je n'ai jamais été sûr qu'il y avait un seul Chevalier, et je n'ai jamais prétendu être celui-ci. Il y en a eu des dizaines sur le pays, des Chevaliers. Maintenant, voilà, j'ai été distingué au niveau départemental, et l'histoire ( et ma fulgurante carrière) s'est arrêtée à Bourges.

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  5. Je voulais dire, as tu été le seul gagnant ce jour là dans ce concours là ?

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  6. D'après ce que j'en sais, oui, sur cette phase du concours à Bourges, j'ai gagné le pompon, la timballe, le joli p'tit lot. Mais encore une fois, même si cela m'a bien évidemment rendu heureux sur le moment, le trip foire aux bestiaux n'est pas vraiment ma tasse de thé ( ou mon verre de Jack Daniel's).

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  7. Outre l'aspect concours, cela a été une bonne expérience pour toi de jouer de la musique devant un public. Tu sais ce que c'est le trac avant de monter sur scène.

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  8. Ouais, j'y ai pensé si fort que le fond de mon caleçon s'en souvient.
    Mais tout cet étalage de musique classique ne devrait pas faire oublier ma prestation fameuse à la fête de la musique 1997, où j'ai eu l'insigne honneur d'officier à l'orgue pour jouer 40 minutes de Pink Floyd. Ceci fera l'objet d'un prochain post, car ce vibrant souvenir est lui aussi régi par une chiasse d'anthologie !!

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