samedi 22 janvier 2011

Le fantôme de l'abbaye


L'anecdote a été mille fois rabâchée: Syd Barrett débarque un beau jour aux studios où Pink Floyd enregistre l'album hommage à son génial fondateur, s'assied dans un coin, et demande à quelle heure il doit assurer ses parties de guitare. Ca glace l'échine, ça secoue l'épine dorsale comme un ignoble coup de trique mélancolique. La photo ci-contre ( c'est la vraie photo, prise le fameux jour de l'anecdote), dans le genre "schizoid eyes", n'est pas mal non plus. Je saisis beaucoup mieux, au vu du cliché, les vers sibyllins de Waters: "Now there's a look in your eyes, like black holes in the sky".
L'album "Wish you were here" est immense, tout simplement. Il est né dans la douleur, dans une période floydienne agitée de troubles mentaux sévères - les périodes apaisées sont pratiquement inexistantes chez ce groupe, c'est ce qui le rend passionnant, outre sa musique lumineuse, ce sont ces affres sans cesse renouvelées, ces torrents d'angoisse qui ont fait jaillir de grandes choses dans un collectif de docteurs es spleen. Au sortir de "Dark side of the moon", les Floyd ont amassé des millions de dollars, ils ont enfin décroché un jackpot mondial avec un album qui le méritait amplement ( "Dark side.." est une autre perle noire), et ils ne savent plus où se jeter, parce que décrocher la timbale de ses rêves peut s'avérer super dangereux. La condition humaine est ainsi faite, les chimères, les fantasmes, les envolées oniriques s'ancrent en nous pour nous donner l'illusion d'un but sur cette putain de planète. Et les gens riches sont malheureux, le plus souvent ( mon cul, oui, les riches sont des sales fils de pute qui ne connaissent pas leur bonheur d'être pleins de billets).
Ainsi donc, le groupe a douté, s'est enfermé à Abbey Road, a vu le gros Syd débouler, et puis a fini par accoucher du monstre dépressico-stéréophonique que constitue "Wish you were here". C'est simple comme postulat de départ: j'aimerais que tu sois là. Que tu sois encore là. Reviens, ma joie, mon espoir, mon inouï moteur. Mes dingues années, mes peurs d'adolescent qui me rendaient si vivant même paumé au beau milieu de la nuit des chiens noirs. Les Floyd viennent de basculer sur l'autre versant, sur la lente et terrifiante pente du déclin des jeunes âmes, dans ce putain d'hiver qui enveloppe les anciens révoltés de "My generation", les auto-traîtres reniant leur moi-même, ce renoncement sournois qui fait que les bides grossissent et qu'on regarde son codevi et les mensualités qu'il reste.
La longue suite "Shine on you crazy diamond", totalement dédiée à Syd, est d'une pureté étincelante et d'une tristesse rare. Rien ne m'énerve plus que lorsque le crétin de base décrit la musique de Pink Floyd comme vidée de toute substance émotionnelle, tout juste bonne à faire planer les junkies avec deux-trois nappes de synthés et des solos de guitares à n'en plus finir. Pauvres cons : il y a, notamment dans "Wish you were", une tension extrême, une palette de sentiments exacerbés qui affleurent très subtilement, se faisant jour sans grand cirque, par strates, presque vicieusement, instaurant un état de malaise et de fébrilité assez jouissif. "Wish" agit tel un virus, un vrai cheval de Troie qui poursuit les neurones, un cancer de la joie.
Faut être robuste. Et pourtant, bon Dieu que c'est beau, ces océans d'Hammond qui stagnent, les vrais eaux dormantes de la dépression des seventies amères et rutilantes. Le climat de ces années de crise et de radicalisation des esprits est formidablement décrit dans les albums de Pink Floyd, ceux-ci sont des photographies chirurgicalement précises de ce qu'a pu être le cynisme industriel et affairiste des années 70. Magnifique, désespéré à un point qu'il faudrait presque du valium pour se l'enquiller. On cherche l'humanité, on a froid, on a mal en dedans, et cependant, par le plus grand des paradoxes, la chair est bien présente dans "Wish you were", la souffrance qui s'en dégage est une grande source d'apaisement. Je cherche toujours à comprendre pourquoi les disques que l'on qualifie de "noirs" me font un bien incroyable. C'est sans doute parce qu'ils ont été conçus à cet effet, et c'est tant mieux. C'est la chienlit les disques joyeux. Et "Disintegration" des Cure est la plus belle de mes guérisons, qu'on se le dise.
Tout au long du disque des anglais pas gais, les textes de Waters demeurent ce qu'ils ont toujours été: des écrits cruels et sarcastiques, souvent drôles à force d'être vertigineusement douloureux, précis dans leur geste de scalpel psychologique, et qui mettent en scène des ruptures ( la chanson titre de l'album), des regrets, des sentiments pas assumés, tout ce qui fait l'homme depuis la nuit des temps psychédéliques. Et c'est sacrément bon. Je lis souvent du Waters sans la musique, et ça le fait grave, kids, ça tartine sévère.
Quant à Gilmour, dans WYWH, il est prodigieux. Peut-être des fois, dans l'album, il n'est que gigantesque, mais sur la plupart des morceaux, il est prodigieux. La beauté intemporelle de l'oeuvre doit beaucoup au Gilmour de 1975: inspiré comme jamais, en haute verve guitaristique, en orbite cosmique autour de la planète Waters, qui lui envoie des signaux de détresse qu'il transforme en putains de parties de gratte inoubliables. La longue introduction du premier titre, réalisée à la main sur une Stratocaster, c'est une pièce unique, une symphonie rock que l'on écoutera encore longtemps, même quand ce putain de monde moderne aura chuté de son piédestal de suffisance, que les machines ou les néo-nazis ( ce qui revient au même) auront pris le pouvoir et nous asserviront.
On oppose souvent le rock intello au rock couillu, ou je ne sais quelles autres conneries, c'est le pain quotidien, la litanie permanente de certains abrutis sectaires et "chapellistes". J'enrage. Ecouter Pink Floyd, Motörhead, Lou Reed, ou Chopin, participe de la même action fervente: mettre son esprit dans les mains de types qui en feront un champ de bataille ou une prairie ensoleillée, un cimetière à illusions ou une antichambre de l'espoir triomphant, peu importe, ce qui compte c'est que les mains de ces types sortent du disque, t'attrapent le col et t'affirment: "Ecoute, vieux, écoute vraiment, j'ai écrit ça, colle toi ces chansons dans le ventre, elles font du bien, elles ouvrent toutes les fenêtres, il n'y a aucune limite, c'en est presque dangereux tellement la musique suinte la liberté et tous les eldorados".
L'oubli ultime, la langue des anciens dieux, la sève primale des premiers signes de vie, le seul langage intelligible de l'univers, le paradis mis en équations.
Le meilleur moyen pour accéder à l'excellence.

8 commentaires:

  1. Excellentissime ! Du Bonzoso en grande forme !
    Pour les vers de Waters, j'aurais écrit sibyllin (ça, c'est fait).
    Après WYWH, tous les albums du Floyd avec Tonton Roger sont très dépressifs grâce à ce dernier. Si je devais désigner le plus dépressif, j'hésite entre "Animals" et "The final cut". Par contre, WYWH et "The Wall" sont aussi dans le top 4. Quel est ton top 4 ?
    Je viens de me souvenir que l'anecdote que tu m'as rapportée sur moi à propos de la première écoute d'un album du Floyd vient de Shine on. J'étais en Allemagne avec mon ex chez un ami de mon ex. Ils parlaient allemand de personnes que je ne connaissais pas, donc je m'emmerdais profondément. A cette époque, j'étais en plein trip "The Wall" et "About face". J'étais obsédé par le Floyd et je ne connaissait pas encore WYWH. En fouinant dans la discothèque teutonne, je tombe sur la pochette noire, et sens l'adrénaline monter rapidos. J'exige sur le champs que le disque soit écouté (et qu'on ne me fasse pas chier pendant cette première écoute SVP). Cette première écoute de Shine on fut une découverte extraordinaire, et renforça mon obsession floydienne. Ces sonorités de synthés et de guitare m'ont vraiment marqué.
    D'ailleurs, Gilmour et Waters ont joué Sine on dans quasiment tous leurs concerts en solo.

    RépondreSupprimer
  2. Je n'ai pas de top 4, ou 5 ( ou 50) concernant Pink Floyd. J'écoute et aime leurs albums par vagues successives, j'ai des périodes Wall ou Meddle, c'est très fluctuant et ça dépend et reflète mon humeur. En ce moment, je suis d'une humeur de chien: j'écoute donc "Dogs" tous les jours.
    Et puis à Pâques, j'écoute "Sheep", bien entendu.
    Et vu mon moral, "High Hopes", c'est pas gagné gagné.

    RépondreSupprimer
  3. Je voulais classer les albums du Floyd avec Waters du plus au moins dépressif.
    Pour ma part :
    - Animals et Final cut ex aequo
    - The wall
    - WYWH

    RépondreSupprimer
  4. Oui, c'est une façon de voir. Maintenant, je ne suis pas très doué ( ni franchement favorable) pour établir des classements persos, que ce soit sur l'état dépressif des albums ou la joyeuseté de ceux-ci. Notamment en ce qui concerne Pink Floyd, j'ai le sentiment qu'une certaine douleur affleure sur pratiquement tous les disques, qu'ils n'ont jamais fait dans le tagada tsouin tsouin ( on avait remarqué!!). Les paroles de "High Hopes" sont particulièrement melancoliques, celles de "Breathe" sont d'une noire lucidité, le sentiment général de spleen est vraiment saupoudré sur toute l'oeuvre. Waters reste un grand faiseur de textes, dont l'acuité d'analyse sur le genre humain me bluffe toujours. Mais lorsque Gilmour aborde la chose avec l'aide de son épouse, il donne rarement dans le youpla boum. C'est aussi pour ça que Pink Floyd me fascine: c'est un mastodonte de saignements mentaux.

    RépondreSupprimer
  5. Bien dit. Je devrais un jour me mettre à écouter et traduire les paroles ...

    RépondreSupprimer
  6. J'ai appris beaucoup ici:

    http://thinkfloyd.free.fr/traductions/traductions.htm

    RépondreSupprimer
  7. Ce site est une mine d'or.

    RépondreSupprimer
  8. N'est-ce pas !? C'est ma bible...

    RépondreSupprimer