dimanche 20 mars 2011

Ma vie entière en 160 minutes


Il m'arrive de me demander ce qu'un type comme Kubrick aurait fait d'un sujet comme la vie de Mozart. Sans doute un truc bien. Il se serait documenté comme un cinglé, comme il avait l'habitude de le faire, et aurait sorti un film puissant, baroque, précis. Mais c'est Milos Forman qui s'y est collé, et il a choisi d'honorer la vision de Peter Shaffer, beaucoup plus éloignée de la réalité historique. Et après? On s'en cogne. C'est vrai que dans les bios de Mozart que j'ai lues, le mec n'est quand même pas la rock star du XVIIe décrite dans le scénar du film "Amadeus" ( nous éviterons ici, pour la santé mentale de tous, ne serait-ce que de mentionner la bouse nommée "Mozart l'Opéra Rock", qui détient tout de même le record historique de connerie pour les siècles à venir: composer de la musique à la place de Mozart, quelle prétention, quelle funeste chiasse).
Ben oui, même si le gars avait une flamboyance avérée, aucun doute là dessus, il n'était pas si déjanté que cela. Mais l'angle adopté par Schaffer est néanmoins formidablement judicieux, en ce sens qu'il parle à tous, à chacun de nous, à nos aspirations les plus nobles comme à nos regrets les plus enfouis. L'histoire d'Amadeus, c'est la nôtre. En tous les cas, ça m'a parlé, moi, avec acuité, et douleur. Parce qu'il y a un Salieri en moi, comme dans un tas de gens, d'ailleurs. On voudrait tous laisser une trace, imprimer un tant soit peu de notre modeste marque le siècle en cours, créer, sortir de belles choses et les montrer au monde. Salieri voue, avec humilité mais ferveur, son existence à la musique, mais le pauvre gars doit se rendre à une sinistre évidence: malgré des efforts appliqués et une bonne volonté jamais démentie, il ne sera jamais que moyen, bon, ou plus simplement médiocre. Le feu des hauteurs, l'inspiration quasi surnaturelle, celle qui tourmente le bide autant qu'elle donne à bouffer à l'âme, celle-ci ne sera allouée qu'au génial diablotin, au morveux obscène, baiseur et picoleur, à Wolfgang le payen, le ripailleur, l'effronté viennois. Et Dieu sait quels vertiges inouïs donne la création à celui qu'elle choisit, parmi des millions d'autres, pour être son vecteur universel. Mozart est, presque malgré lui, dépositaire d'une incandescence infernale, qui rongera son corps en un temps ridiculement restreint. On est dans l'adage rock de Neil Young: " It's better to burn out than to fade away". La mort, oui, vite, mais au terme d'une telle grâce, d'un parcours si intense qu'il contient mille vies en 35 années. Mozart ne se traîne pas, il ne s'endort pas doucement comme une vieille bougie humaine, il a des feux d'artifice dans le cul, il se consume, il brûle si fortement que plus de deux siècles plus tard on ferme encore notre gueule. Le parallèle entre la mythologie rock'n'rollienne et la vie du gamin de Salzbourg est évident, limpide, d'une clarté inquiétante: tout, tout de suite, maintenant, très haut, l'étoile filante sinon rien, a star is born and is already dead, pffuuiiittt, histoire terminée. Mais quel trip, putain.
Alors que ce pauvre Salieri rebondit mollement, de trahisons en mesquineries, dans un marécage existentiel dégueulasse au possible, vaseux comme un lundi matin de fonctionnaire, Wolfgang flirte avec les anges, il tape la discute avec Dieu et vous chie bien sur la gueule, merci pour lui.
Quand j'avais 22 ans, j'avais écrit deux nouvelles: la première racontait l'histoire d'un type qui avait voulu créer, jusqu'à s'en rendre malade, et finissait pas tenter le suicide du fond de son impuissance artistique. Le mec se jetait de son appartement, se loupait, sombrait dans un coma de plusieurs mois, et à son réveil, les toubibs lui affirmaient qu'il avait composé des choses sublimes durant son inconscience, dictant des partitions divines depuis son exil neurologique. Un psychanalyste pourrait décrypter ce genre de truc en moins de deux...
La deuxième nouvelle décrivait un type qui laissait une lettre de menaces en disant qu'il allait assassiner un blaireau qu'il ne supportait pas, qu'il haïssait avec une force décuplée par la rancoeur. On découvrait à la fin que le mec s'était en fait suicidé. Bon, faut admettre, j'étais pas spécialement très joyeux dans mes écrits, hi hi hi. Mais n'empêche: ce thème du don, de la création, de la grande loterie du destin qui tire les génies au sort comme on sort des lapins savants du chapeau de la providence, ça m'a toujours passionné, subjugué, bluffé. C'est pour ça que j'aime les artistes par dessus tout, merde, que je ne cesse d'essayer de percer à jour les raisons qui les amènent à pondre des chansons, des concertos, des albums ou des tableaux. Ca me troue. Ca m'émeut.
Le film Amadeus, avec sa mise en scène un tantinet scolaire de Forman, n'avait de toutes façons pas besoin d'un Kubrick pour être étourdissant. Tout était là. En octobre 84, quelques semaines avant mes treize ans, j'ai pu le voir en exclu à Nevers, il faisait vachement froid, c'était un mardi soir et sombre, j'avais pas école le lendemain, bonnard... Bon Dieu, je suis sorti du cinoche en pleurs, ravagé, coupé en deux, vaincu. Et ce putain de film ne m'a plus jamais quitté. Quand Salieri parle des médiocres en affirmant qu'il est leur saint patron, je me sens concerné, dans le lot, faisant partie de la famille. Et alors, quoi, au fait, on n'a vraiment qu'une vie? Et on en fait quoi, putain? C'est quoi le menu, comment ça se goupille tout ce bordel, elle est où la notice du parfait humain? T'as le vertige mon pote? Normal, c'était dans le contrat de départ, c'était stipulé, écrit, imprimé en parchemin sur ta gueule: human, born to suffer, next.
Allez, quoi, tout ceci n'est pas si grave, un peu de légèreté, il y a de bonnes choses, aussi. Un peu, des fois. On peut être vassal, du moment que le seigneur est grand.

5 commentaires:

  1. Que sont devenues les deux nouvelles très gaies de tes 22 ans ?
    Le film Amadeus est effectivement excellent. Je ne me lasse pas de le voir.

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  2. Eh bien, dans tous mes déménagements elles ont du passer par pertes et profits. Mais je ne désespère pas de remettre la main dessus, c'est toujours émouvant un adolescent qui crie sa rage salvatrice à la face du monde en s'immolant au Biactol.

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  3. Plusieurs questions me taraudent. Selon toi, à quel âge s'arrête l'adolescence ? En général ? Dans ton cas particulier ?

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  4. D'après mon humble avis, il n'y a pas de règles. On peut être un vieux con tout rabougri à 19 ans et un fieffé morveux à 50 piges. Pour ma gueule, j'ai freiné des quatre fers pour retarder au maximum l'arrivée de paramètres stables dans mon existence, comme un bulletin de salaire ou autres conneries. Et puis finalement je me suis dit que c'était pas un boulôt à horaires fixes qui allait m'empêcher de continuer à être un petit con, un teigneux, un ado mal dégrossi. Alors j'essaye, avec mes petits moyens, d'être à l'affût, en colère, impatient et amateur de joies juvéniles, voire idiotes. Un disque me fera toujours plus décoller qu'une basse satisfaction professionnelle: l'essentiel est préservé. Pour mon cas particulier, donc, l'adolescence s'arrêtera au cimetière. I hope so. Na !!

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  5. C'est bien ce qui me semblait. Il y a vraiment du bon dans ton point de vue.

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