dimanche 10 avril 2011

Having been mad for fucking black years

Le joyau que constitue "Dark side of the moon" peut s'appréhender selon plusieurs niveaux de lecture. Enfin, non. J'aurais pu écrire que l'on peut écouter le disque avec un pur plaisir musical, se réjouir au plus haut des cieux des musiques intelligentes et émouvantes de Pink Floyd, et passer tranquille son chemin jusqu'à l'album suivant. Ben non, pour moi, non, justement. Lorsque j'entreprends d'écouter "Dark side..", and god knows que ça m'arrive souvent, je considère que je pars en voyage pour trois quarts d'heure, que l'oeuvre sonore des gars s'accompagne forcément d'un package conceptuel, d'une longue dissertation sur l'existence, passionnante, torturée, et bigrement lucide. Et pourtant faut pas croire qu'ils ont fait dans le chiant, les mecs. Les quintuples albums qui révèlent le grand secret des origines à coups de soli interminables, de textes embrumés et de pataphysique à la mords-moi-l'noeud, ça me fait faire caca, ça m'usine, ça m'érode. Alors que Floyd accomplit le grand exploit d'être divertissant, voire léger, presque drôle, en tous les cas toujours intéressant avec l'album au prisme. C'est super, super beau, Dark side of the moon, ça parle des gens, aux gens, ça pointe des choses essentielles avec ironie et un détachement planant. Les pressions de la vie et l'ineptie éternelle de la condition de l'homo sapiens sont mises en scène, placées en opposition, elles se renvoient leur côté abscons, elles jouent au ping pong avec notre occiput: j'adore. Le temps, l'argent, la folie, le travail, la mort, ces putains de notions sont collées ensemble dans un shaker et, plutôt que de nous rendre encore plus perméables à leur action anxiogène, elles sont transformées en art, en musique, et ça marche sacrément bien: je sors tout le temps de ce disque en étant apaisé. Jusqu'à la prochaine écoute. Les p'tits anglais ont pondu une oeuvre pleine de swing mélancolique, avec cette petite touche si délicate et tellement propre à leur façon de penser la vie: désespéré mais calme, du genre on boit le thé en attendant un cataclysme, ça aura toujours plus de gueule que de se chier dessus. Magnifique. Il y a un ressenti particulier à l'intérieur de Dark side. C'est le dernier album du gang où se profilent des notes un peu chatoyantes au milieu du vertige existentiel, où les mecs font dans le triste et lumineux, putain de catharsis magique qui envoie valser toutes les douleurs de l'homme sur une orbite lunaire. Après, sur les disques suivants, le poids de la vie et des dollars aura tout foutu par terre, et il n'y aura plus que du sombre, certes prodigieusement beau, mais sans exit au labyrinthe. Ce sera l'ère industrielle et la crise économique, froide, tranchante, qui mènera tout doucement Pink Floyd dans son ensemble à l'implosion créatrice et Rogers Waters en particulier au dynamitage total de sa raison. Pour l'heure, la folie du baron de Cambridge reste encore canalisée, elle nourrit le disque sans le dessécher, elle l'abreuve de textes somptueux. Et puis Gilmour et Wright naviguent dans une sorte de grâce très lunaire, elle aussi: les interventions du guitariste sont attendues par ma gueule comme autant d'estafilades au scalpel, il souligne les textes de Waters parfaitement, son style est mature, puissant, carré et dingue à la fois. Quant au clavier légendaire du vieux Rick, il assomme le truc, il éteint toute forme de contestation envers sa grandeur, de "Us and them" à "The great gig in the sky" ( quelle chanson, quelle profondeur !...), en passant par "Any colour you like", le Wright est impérial, point à la ligne. Dark side, sur toute sa longueur, offre une sorte de paradigme à ses auditeurs. Il passe la Terre et ses habitants au travers de son prisme drogué, il offre cette vision très pure et désaxée d'un univers où l'être humain ne peut, ne pourra jamais se sentir bien, en symbiose avec ce qui l'entoure et ce qu'il doit affronter en permanence. C'est à la fois épuisant et sublime. Je gobe tout... Les cinq dernières minutes du disque se veulent une apothéose de toutes les idées et situations qui nous enchaînent à la vie comme un pauvre Sisyphe bancal: Waters y révèle que nous sommes tous concrètement cintrés pour vouloir supporter cet état, mais que la solution existe bel et bien, en ce sens qu'on n'a qu'à faire un tour du côté de la face cachée de la lune, histoire de respirer un bon coup et faire le plein de mystères pour en affronter d'autres. Comprenne qui pourra. Ben justement, c'est tellement bien foutu et mis en musique qu'on comprend bien, vraiment. Le final de ce putain de disque me sidère à chaque fois. J'en ressors regonflé, vivifié, un peu plus déterminé à continuer le combat de petit homme de la Mancha... Il faut prescrire "Dark side of the moon" à tous les gens qui ne croient plus en rien, ou qui ont du mal en tous cas, parce que ça fait du bien, bon Dieu, c'est du oniric space trip à pas cher, quoi. Pas de quoi s'en priver. En 2006, Waters est venu sur mes terres, à une époque où j'étais pas spécialement bien en phase avec les choses du quotidien, justement. Le vieux a déposé son chapiteau mental à dix bornes de chez moi et y a joué l'intégralité de Dark side. Seigneur... Quelle lumière... En ces temps reculés, je sévissais dans le journal local, pour gagner de quoi payer mon bifteck et mes clopes. C'était sympa, ça, comme période, j'étais au top de ma forme: je ramais en tant que pigiste sportif, méprisé par les journaleux qui avaient un contrat ( le monde de la presse me ravit, sincèrement, j'ai jamais connu plus sain et franc du collier, comme univers), et je rêvais en secret d'écrire jusqu'à la fin de mes jours sur le grand Floyd des années 70. Seulement voilà, il me fallait passer mes dimanches au bord des terrains de la Nièvre pour rendre compte des exploits de complets abrutis qui passaient plus de temps à se coller des pains sur le stade qu'à taper dans la baballe. Ignoble. Alors voilà, forcément, quand Waters est venu dans notre plaine de ploucs, j'ai rêvé encore plus fort, je me suis imaginé le tenir ne serait ce que trente minutes au bout de mon magnétophone pour lui parler de l'ingé son de ses disques ou du portier d'Abbey Road que les Floyd avaient fait parler sur des passages de Dark Side... J'aurais fastoche pu me la jouer monologue face à la légende, tellement je suis fondu et pointu sur sa musique. C'est la seule chose dont je sois à peu près certain: mes disques de chevet, je les tiens bien, je les vis, ils irradient dans tout mon corps et font partie intégrante de ma tête, comme une pièce essentielle, une vertèbre, un muscle majeur, ou un oeil. Si j'avais eu un tant soit peu de couilles, je serais rentré dans le bureau du rédac chef, sûr de mon fait, et j'aurais balancé tout de go: " Bon, l'interview Waters, c'est pour moi, hein, pas de bêtises, je te garantis un papier de passionné, il va me causer le vieux schnock, il va me bouffer dans la paume quand il va voir comment je maîtrise son grand oeuvre, laisse moi faire et je te ramène quatre pleines pages de confessions sur Pink Floyd". Ouais. C'est un type de mon âge qui y est allé finalement, un pigiste aussi, d'ailleurs, un mec de mon rang, très gentil par ailleurs. Il a torché un papelard de facture honnête, le Roger a causé juste ce qu'il fallait, c'est pas que c'était inintéressant mais bon, il l'a fait rester dans les clous, franchement. Je te lui aurais secoué les neurones, moi, bordel de merde, je reste persuadé qu'en l'attaquant de front sur des points précis de son chef d'oeuvre on aurait quitté un peu le plancher, quoi. That's it. Je suis allé au concert, ce fut grandiose, démesuré, à la hauteur du propos des albums de Pink Floyd. Depuis, je n'écris plus d'extraordinaires articles sur les matches de promotion de ligue de Bourgogne, j'ai arrêté, hein, faut pas déconner non plus, je veux bien gagner ma vie mais les rencontres au sommet Nevers-Dijon je pouvais plus, j'avais comme qui dirait atteint un certain point de saturation qui m'aurait facilement fait basculer vers le suicide ou les drogues très dures... Maintenant, j'écris ici, ça fait super du bien, ça nettoie des trucs, et puis personne vient me faire chier à me relire et à couper mon article ( parce que les journalistes aiment bien tailler dans le lard des pigistes, c'est leur truc d'élaguer, ils se sentent investis, beaux, ils pulitzerisent leur vie comme ça, c'est bien, faut continuer les gars). Je poursuis néanmoins la lecture assidue des articles sportifs du journal où je grattais, parce que franchement, des fois ça me fait le même effet qu'écouter Dark side of the moon: contempler le vide cosmique, me coltiner au vertige du Grand Rien m'a toujours procuré beaucoup de réconfort.

4 commentaires:

  1. J'apprécie énormément tous tes articles, et en particulier ceux sur le Floyd, avec lesquels je suis parfaitement en phase.
    A propos des quintuples albums chiants comme la pluie, as-tu des exemples ?
    Oui, Dark Side est un album prodigieux, peut-être le meilleur du Floyd.
    Avant et après Versailles en juin 1988, j'étais fou de Dark Side, je l'écoutais au moins une fois par jour.
    Avant le concert, Us and Them me touchait peu. Pendant le concert, j'ai eu le flash pour cette chanson sublime, qui est une de mes préférée.
    Tu imagines ma joie quand ils on joué Time.
    A propos de Time, le solo en studio est particulièrement réussi, aussi bien au niveau son délicatement saturé qu'au niveau feeling. Je suis un peu déçu des solos de Time des tournées 1980s à 2000s. Par contre celui de "Ivor Wynne" est aussi bien, voire mieux que celui en studio, car plus pêchu et plus saturé, bref il arrache comme il faut.
    En ce moment, je fais une fixation sur la fin de Dark Side en partant de Us and Them. Je suis hanté par Any colour, je l'ai en boucle dans la tronche plusieurs fois par jour ; le Gilm y a trafiqué un max le son de sa guitare à un point qu'on ne sait pas vraiment quel instrument c'est ; Rog et Rick y jouent aussi à merveille.
    Bref Dark Side est un must, il n'y a rien à jeter. Le groupe est inspiré au plus haut point et la contribution globale de Rick est vraiment énorme, je dirais équivalente à celle de Roger et David.
    Pour conclure sur la venue du Rog en terre bourrrrguignonne, je suis crucifié au mur de lire que tu aurais pu faire son interview. Cela aurait été démentiel, un souvenir fabuleux, une proximité telle avec ce géant ! Pourquoi n'as-tu pas demandé au rédac en chef ?

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  2. Parce que je n'en ai pas eu les couilles, Jack, tout simplement.

    Des albums longs et pénibles, bah tout simplement des choses de chez Emerson Lake and Palmer, c'est pas toujours très digeste...

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  3. Aujourd'hui, te lancerais-tu ? Craignais-tu le rédac en chef ? Avais-tu peur d'un refus ?

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  4. Oui, peut-être qu'aujourd'hui je me jetterais à l'eau.
    Et encore, rien de sûr... Timidité et manque chronique de confiance en moi.
    Le rédac chef je ne le craignais pas spécialement. Je pense qu'il avait un peu de mal à bien cerner le mythe que peut représenter un Waters...
    C'est bien cul-terreux, la Nièvre. Mais c'est chez moi, aussi.

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