dimanche 3 avril 2011

I found out ( and wandering spirit)

J'arrive à Londres. Hier soir, la première du film consacré à Buddy Holly a rassemblé du gratin, il devait y avoir une forte concentration de musiciens au centimètre carré. J'aime bien, les musiciens. Je flotte dans un couloir d'immeuble cossu, du genre banlieue huppée pour traders agités du citron. Je rentre dans un bel appart, il est tôt, 7 heures 15 environ, et je vois tout de suite le type affairé derrière sa poële, son corps adipeux et usé baignant dans un peignoir d'un bleu kitsch qui affolerait même Michou. C'est Keith. Je sais ce qu'il fait en ce moment, je connais tout de sa vie, son existence me passionne, et je sais ce que je fous à Londres en plein septembre, alors que je pourrais être à Autun ou à Vierzon, dans un plumard ou derrière un guichet, va savoir. M'approchant de la belle poële à Keith, je contemple la côte de boeuf qui y frémit: putain, vache de vache, y en a au moins pour six, il a de l'estomac le petit con. J'attrape sa main, il se retourne, son regard est violent, c'est pas une légende, ce mec est fou. Prodigieusement drôle, nihiliste drapé en clown, batteur à l'inspiration et à l'instinct jamais égalés, mais fou. Enfin, comme nous tous, quoi, timbré comme l'humain lambda, mais conscient de sa pathologique mentale, la projetant au grand jour, faisant de ses craintes morbides un festival permanent, alors que nous passons notre temps à les enfouir, ne pas les assumer, les terrer sous des gravats de bonne conduite et de bienséance sociétale. Keith me toise, mais je ne lui laisse pas le temps d'ouvrir la bouche ( s'il verse le premier sang de la parole, je suis mort, le monologue moonien va me cuire sur place): j'attaque. J'ai des banderilles en stock, et va falloir que je plante en saccade. "Keith, il est tard, tu as beaucoup bu, ton corps est fatigué, arrête, maintenant. Les cinq cents grammes de barbaque à sept plombes, c'est too much, vieux. Et puis après, tu vas faire quoi pour trouver la paix? Tu vas gober de l'heminevrin à pleine bouche, parce que tu veux décrocher de la bouteille, mais quoi, tu décroches en y étant toujours agrippé à deux paluches, c'est ça ton ordonnance perso? Il y a une couille, Keithie, y a de la disto dans ta cure, c'est pas une thérapie, c'est un mensonge en forme de cercueil ton truc. Viens avec moi, lâche ta poêle à suicide, on va se poser dans le sofa et tu vas prendre deux comprimés, pas deux plaquettes, dude. Tu vas causer de ta peur, on va déballer notre bidoche entre gentlemen, tu pourras même parler de ton pote qui est mort lors de cette ignoble nuit de cuite, sans doute parce que tu lui as reculé dessus en fin de soirée, blindé comme quinze cosaques en perm. Je sais que ça te hante, qu'en plus d'avoir peur de ta propre fin, tu dois vivre avec ce procès que tu t'infliges depuis des années, tu t'auto condamnes à la boutanche terminale, à la fourbe sentence des coupables liquides, ceux qui passent à la guillotine du goulot chaque putain de jour de leur sale vie. T'es pas sale, Keith, tu es tout sauf sale". Moon marque un temps. Son menton tremble. Il tourne le bouton de la gazinière machinalement et il me suit. Il attrape au passage sa bouteille de Courvoisier, je la gaule vite fait et je vais chercher du coca dans son frigo de millionnaire. Je lui donne ses deux heminevrin, pas plus, et on parle, beaucoup, il me confie sa terreur de jouer de plus en plus mal avec les Who, je le remonte au maximum, lui affirme qu'en supprimant vingt kilos et deux litres quotidiens de Brandy, son jeu reviendra, son souffle aussi, qu'à 32 ans, même avec son rythme de vie de coyote cocaïné, rien n'est irréparable. Et Keith pleure comme un bébé, il exorcise dans le vif sa solitude dorée de rock star condamnée à l'excès, et il s'endort à 9 heures, contre mon épaule, dans son kimono de guignol. Demain, il sera beau, svelte, frais, il redeviendra le hobbit farceur et sautillant, il reprendra sa vraie place aux fûts et les Who enregistreront un boulet de canon encore supérieur à "Who's Next", parce que Townshend, voyant son frère revenir à la surface, arrêtera de se noyer lui aussi. Moi, Jean de Julien, petit pion dérisoire, frileux comptable de province, je désire, très bêtement, avec une ridicule ardeur qui fait plaisir à voir, poursuivre ma mission salvatrice. J'ai un plan d'attaque super précis, qui va ravager mes prochaines semaines, qui va faire souffler sur ma vie de fonctionnaire en batterie le scirocco de la débauche, comme avant, comme quand c'était quand je savais m'amuser, comme quand j'étais en vacances permanentes de moi-même: je vais empêcher tous mes héros de calancher. Du Dakota building au manoir de Jimmy Page, de la dernière nuit blafarde d'Hendrix au shoot fatal de Janis, je vais tous les ramener sur ma rive, et j'enverrai à la place des gros fumiers de fachos, parce qu'ils sont si beaux quand ils sont morts les nazillons. Tout est risiblement simple: attraper le flingue de Chapman et lui coller un coup de crosse qui lui éclatera les cloisons, coucher Bonzo sur le côté et le faire vomir un max avant qu'il ne sombre, diluer la poudre de la Joplin pour que son fix soit moins violent, et appeler l'ambulance du Voodoo Child au bon moment, pas trois plombes après bordel. Et ce n'est qu'un début. Je vais remettre de l'ordre, putain de merde, y en a plein les glaouis de ces destins tronqués, de ces météores musicaux qui durent à peine 30 piges, ça fait chier plus que de raison, et on en a déjà que trop, des raisons de se faire chier. Un de mes premiers souvenirs de gosse, c'est une station service typique années 70, look "Paris Texas" mixé avec "Bagdad Café", et où mon père s'arrêtait tout le temps prendre son super. Il m'emmenait toujours jusqu'à la caisse, parce que le papa du comptable de province ne voulait jamais laisser le futur comptable seul dans la bagnole, il était comme ça, il avait peur en permanence pour ses mômes, il avait une âme qui débordait vraiment de son paletot de commerçant nivernais, et qui lui pesait drôlement lourd, vu qu'elle était en or pur. Et dans cette putain de guitoune où on raquait le super à 3 francs le litre, il y avait un objet qui exerçait sur moi un pouvoir de fascination indescriptible: un présentoir à cassettes rotatif. C'étaient des cassettes Antar, elles étaient numérotées, et bon, il y avait pleins de groupes de rock à la con qui chantaient à cette époque, du genre les Rubettes ou ce genre de grossièretés, mais ces crétins sur le présentoir ouvraient quand même mes petites portes sur un monde étrange, captivant, joufflu de bonheur, où les chansons sont autant de toboggans magiques, de créatures parfaites, de sirènes incandescentes. Un jour, devant mon air niais et extasié, en focalisation extrême sur les casquettes des Rubettes, father Dan a acheté une cassette à son rejeton. La première. Et puis deux, et trois, à chaque fois j'y avais droit, suprême cadeau, ces années étaient géniales, j'avais cinq ou six ans mais rien de ce qui était dans cette série cassettes ne m'est désormais étranger. Rien. Je vis toujours avec ces abrutis de Rubettes, et j'ai bien peur que si l'un d'entre eux risquait de claquer, je tenterais une intervention à la Keith Moon. Parce que la musique m'obsède et me nourrit à un tel point que ça m'en crée des douleurs lombaires, bon Dieu. Mais bon, y a un seul truc que je ferais pas: changer une ampoule au dessus d'une baignoire à Paris, en mars 1978. Parce que faut pas pousser, quoi, je veux bien rendre service, mais Claude François, il y était pas dans la série Antar-K7. Les Rubettes, si. Ca change tout, merde, quoi.

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