dimanche 26 juin 2011

Quintessence de l'intime argile


Il y a bien longtemps, lorsque j'étais petit garçon, plusieurs personnages ont largement contribué à faire que mon amour total et brutal de la musique soit ancré à ce point dans une détermination mystique, voire maladive. Parmi ces gens qui ont traversé ma vie, de manière rapide ou plus tenace dans la durée, il y a Paul, bien sûr. Paul était prof de maths dans le Loiret, c'était un des amis proches de mon père, qui éprouvait à son égard un attachement profond, et ce à juste titre, étant donné que Paul était un type bien. Certains dimanches, quand les printemps de mon périple scolaire favorisaient les escapades, nous partions, mes parents et moi, rejoindre Paul pour une journée que je pressentais délicieuse sans jamais être déçu. Nous arrivions dans le petit F2 de Paul sur les coups de 11 heures, il débouchait une bouteille de bon champagne, me filait un jus de fruits avec une paille ( toujours la même) en plastique rigide, paille qui provoquait en moi un pur ravissement de par sa forme tordue. Celle-ci donnait au jus de raisin l'occasion de faire mille détours avant d'atteindre mon gosier. A ce jour, je n'ai pas retrouvé de paille tordue, et pourtant je cherche, comme un boeuf, dans tous les Gifi et les Foirfouille de France. J'aime bien mes tendances primaires au pathétique le plus libéré et décomplexé. Je suis souvent attendri par ma simplicité de brave crétin. Je suis un gentil, au fond. Mais qu'importe, outre le fait que les pailles tordues de Paul, combinées aux toasts au foie gras à triple épaisseur, m'emplissaient de Pampryl et de bonheur, un autre aspect singulier et positif de l'appartement de Paul me rendait hystérique, rien qu'à l'idée de faire mon baluchon pour Gien: la collection de disques et la chaîne haute fidélité de Sir Paul. Les disques, des 33t, il y en avait plusieurs milliers, rigoureusement classés par compositeur, et tous issus de prestigieuses maisons de disques. Le Deutsche Grammophon cotoyait le Decca, avec grande classe, en évitant soigneusement les éditions pourries et les interprétations de merde. Lorsque je déboulais dans l'antre du Paul, mes yeux se révulsaient à la vue du mur chargé à mort de vinyles. Et au milieu dudit mur trônait une putain de Ferrari du son, du genre des chaînes à un bâton qu'on achetait au début des années 80, et qui faisaient la fortune des revendeurs tout en comblant le mélomane ( le beauf aussi, cela dit). Le tableau de bord de la navette Discovery, comparé à celui de la chaîne de Paul, c'était un jouet Playskool premier âge. Des boutons dans tous les sens, du dolby, un équaliseur de porc, le véritable luna-park de l'obsédé de musique de base. Paul me laissait libre accès à l'engin. Il aurait fort bien pu, et à juste titre, m'en interdire le tripatouillage dominical, et me coller les disques que je voulais avec prudence et méticulosité, mais bon, il était cool, Paul, l'avait beau être prof de maths, c'était un type en or qui laissait les moutards dévorer sa discothèque. Ainsi, muni de ma paille bizarre, de mon assiette de canapés royaux et de mon désir avide de bouffer du disque, je me positionnais invariablement devant l'océan de bonheur qui s'offrait à moi pour l'apéritif. De toutes les façons, Paul n'avait aucunement à craindre du traitement que j'infligeais à ses éditions de luxe: je maniais les beaux disques noirs comme s'il s'était agi de galettes de cristal ébène, ou de trésors antiques, ou de fémurs de vieux. Je les respectais avec une patience infinie, bordel de merde, les époussetant, en vérifiant la pureté et la propreté avant de les disposer sur la platine Rolls Royce. De ces dimanches magiques, je garde le souvenir ému des premières écoutes de Don Giovanni: l'air du commandeur me pétait à la gueule avec une telle présence que j'avais l'impression que le vieux con allait me taper sur l'épaule pour me forcer séance tenante, paille tordue ou pas, à confesser tous les crimes de séduction que je commettais régulièrement sur mes camarades féminines de CM1. C'était sublime. J'en oubliais presque de bouffer avec mes parents et le Paulo, qui pour leur part discutaient âprement de politique extérieure tandis que je couchais avec Donna Anna et Donna Elvira dans le même plume. L'imaginaire du marmot que j'étais me poussait au cul comme un réacteur de missile Pershing.
Et la journée passait, douce, langoureuse, lourde, avec ma tronche littéralement coincée sous le casque stéréo, et mon âme rendue aux confins de l'univers, enveloppée de tout l'amour de Wolfgang, Giuseppe et les autres potes de Gien. Je chéris avec une immense béatitude ces oasis de douceur qui ont émaillé mes dimanches de gamin amoureux des opéras. Parfois, me voyant hésiter sur le disque suivant, Paul se levait de la table du divin festin, et me guidait posément avec des phrases toujours sensées et pas hautaines pour deux carambars: " Tiens, gamin, essaye le concerto 21 avec Karajan aux manettes, c'est une valeur sûre, tu ne risques rien. Fais attention à ne pas mettre trop de basses, c'est suffisamment bien mixé". Je plongeais dès lors avec un vertige inouï dans les splendeurs étourdissantes des arpèges de piano, en oubliant mon saumon fumé et l'inévitable fin du dimanche qui devait, comme tous les putains de belles choses de cette chiennerie d'existence, s'achever inexorablement et me voir rempiler au turbin des mômes, repointer à la dysenterie scolaire du lundi matin. Fort heureusement, Paul se préoccupait beaucoup de mon éducation musicale, et pas seulement de celle du dimanche, mais également de celle de la semaine, de ces jours beaucoup plus normaux où je tentais vainement de reproduire les roucoulades de Don Juan auprès de mes conquêtes de la primaire d'Imphy. En conséquence, le génial Paul prévoyait toujours une cassette chrome qui attendait patiemment que je lui attribue l'enregistrement de mon choix, ce qui avait pour effet parfaitement imparable de me plonger dans d'ignobles hésitations. J'avais l'impression qu'on me demandait juste de choisir entre mes garder mes couilles ou mes oreilles, ou tout autre dilemne du prisonnier impossible à gérer. Vers 17 heures, il fallait trancher, j'avais l'impression de me muer en Sisyphe et de pousser mon rocher musical avec une sourde douleur. Finalement, je lançais la machine, immortalisant sur petit support des merveilles de la musique classique, et ces chefs d'oeuvre me suivaient dans la voiture parentale, où j'adorais regarder à chaque retour de Gien les lignes téléphoniques danser derrière les vitres latérales, tout en m'envoyant l'intégralité de la Flûte Enchantée dans mon walkman. Temps bénis. Pur paradis.
Paul a bien vieilli, il ne fait plus le siège nocturne de la Fnac Bastille pour gauler les meilleures places pour Pavarotti, mais il est toujours fou de musique. Papa, lui, est parti rejoindre son cher Duke Ellington. Je poursuis pour ma part avec le plus grand sérieux mes recherches pour retrouver une paille rigide et tordue, parce que ça se marie super bien avec les symphonies de Beethoven. Il y a un mois, le Stabat Mater de Dvorak était donné à la cathédrale de Nevers, et j'ai appelé Paul, désormais soixantenaire et bien malade, pour lui offrir la place, parce que je lui devais bien ça un millier de fois. Nous nous sommes retrouvés, style vingtième siècle, comme dans l'ancienne époque, assis sur nos deux chaises en paille à discuter des mérites comparés du volume physique des cantatrices et l'impact que cela pouvait avoir sur leurs voix. L'érudition de Paul, malgré les ans et les douleurs, est demeurée intacte, son acuité est d'une vivacité incroyable, et je suis un bien piètre analyste face à sa foudroyante connaissance des grands compositeurs. L'heure avançant, l'orchestre tardant à s'installer, et Paul m'ayant confié avec un sourire malicieux que la soprano avait, selon ses dires, une surcharge pondérale qui donnait un turbo notable à sa puissance vocale, celui-ci finit par lâcher, en pleine cathédrale, et devant un parterre médusé de pseudo bourgeois incultes et surfaits: "Bon, allez, envoyez la vachette !!". J'ai immédiatement plongé ma tronche dans mes deux pognes, rouge de rire, et tous ces putains de génialissimes dimanches me sont remontés en feu d'artifice, promis, juré, à la gueule en une seconde chrono.
Je ne suis définitivement pas seul. Il y a les notes.

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