vendredi 7 octobre 2011

Contre visite de l'usine à Bühl




Ca fait deux ans et des prunes que l'album de Sylvia fait partie de ma vie. Je peux, à loisir, me remémorer avec une précision que d'autres m'envieraient le moment exact où j'ai entendu pour la première fois le premier titre ( putain, et quel titre !!) de ce disque: c'était un vendredi soir, j'avais deux cents bornes et cinq jours de boulot dans les pattes, et il m'attendait bien sagement, avec mon courrier de la semaine, dans une enveloppe à bühlles ( ha ha ha). Depuis, je le pratique, je le maîtrise, je l'écoute, je le rentabilise au niveau émotionnel, j'en ai même fait une note sur ce foutu blog, j'en ai racheté quelques autres à Sylvia pour les offrir à des proches ( proches contre lesquels j'ai un peu pesté en silence, eu égard à l'intérêt qu'ils y ont porté, parce que j'aurais vraiment voulu qu'ils ressentent le même truc que ma gueule au sujet de ce disque, c'est à dire un enthousiasme sautillant et primesautier). L'oeuvre, séparée en ses douze chansons, est dispatchée sur la clé USB qui accompagne mes trajets maison-travail, périples automobiles pendant lesquels je grille de nombreuses Marlboro en écoutant, dans la mesure du possible, des bons titres ( parce que l'expression "du bon son", faudrait voir à pas trop compter sur moi, c'est à chier, on n'est pas sur le dance floor de Guetta la buse cosmique). C'est ainsi que les songs de Mademoiselle Hanschneckenbühl arrivent, en lecture aléatoire, au milieu des comptines des Kinks, entre deux Beatles psychédéliquiens, ou coincées entre "Kashmir" et "Street fighting man". Parfois, le matin, flirtant conjointement avec le cancer du poumon et les 80 km/h, je me dis en me marrant: " Tiens, bordel, c'est "Ending music", elle débarque juste après "No expectations" du Beggars, si la mère Bühl elle entendait l'enchaînement elle serait quand même fiérote et tout". Du coup, je rallume un cylindre à métastases et je monte le son, guilleret. N'empêche. Ben ouais n'empêche.

N'empêche, l'autre jour, c'était un jour de merde. Un vrai jour de merde. Un putain de lundi en forme de karma démoniaque, où tout avait été soigneusement préparé par je ne sais quel oeil malin durant la dernière nuit du week-end pour me rendre le passage des 24 heures qui allaient suivre proprement insupportable. Et ce fumier de lundi avait pris son envol sans peine, sûr de sa force et de sa capacité à me faire chier quelques interminables plombes: les emmerdes avaient commencé le matin, le pot de yaourt qui tombe du frigo ou autre connerie de ce genre magistralement réjouissante, le minuscule détail qui n'aurait que fort peu d'impact sur l'existence d'un humain normalement constitué, mais qui prend en moi des proportions diluviennes, post apocalyptiques, armageddonesques, et qui devient annonciateur de la puissance de la journée en terme de chienlit. Méthodique, implacable, martial. Je ne m'étais pas gourré sur l'affreux présage du yaourt volant: tout a été au diapason, une vraie symphonie de la merde, chaque chose pourrie à sa place dans une suite ininterrompue de feux d'artifices de la scoumoune. J'ai enquillé les entrevues avec des personnages saugrenus et désagréables, j'ai vu précisément tous les collègues que je ne voulais pas croiser et que j'arrive d'habitude à éviter grâce à d'ingénieuses astuces dont moi seul maîtrise les méandriques recettes. Bon, on va pas en faire une choucroute non plus, et il me semble inutile de préciser ici ce que constitue en détail une journée de merde, étant donné que j'espère bien ne pas être le seul bipède à en bouffer régulièrement en punition de je ne sais quelle faute que c'est même pas moi que je l'ai commise m'sieur. Ladite journée devait finalement se conclure par une visite de contrôle chez mon cardiologue, cerise ô combien appréciée par l'auteur de ces lignes, l'hypocondrie étant comme chacun le sait ma troisième passion après la musique et les journées de merde sus-décrites. C'est donc avec la mine d'un taulard qui vient de voir sa demande de remise foutue aux chiottes par le juge d'application des peines que je montais dans ma bagnole sur les coups des environs de 17h08 GMT, heure à laquelle j'ai l'insigne honneur de quitter quotidiennement mais temporairement mes fonctions de serviteur zélé de l'Etat. Une heure de route pour rejoindre ce cher cabinet médical et les ventouses maléfiques de l'électrocardiogramme se profilait donc devant moi.

C'est alors qu'une idée me vint ( oui, aussi étrange que cela puisse paraître, il arrive qu'une chose se rapprochant de la notion d'idée se forme dans le noyau de masse gélatineuse et improbable qui trône au dessus de mes sourcils): c'était le moment idéal pour faire passer un test héroïque à l'album de Sylvia ( qui, me disais-je sardoniquement, au vu des heures ignobles que je venais de traverser avec un courage admirable, n'avait pas trop intérêt à la ramener avec ses douze chansons et sa guitare en bandoulière ou pas, parce que ça pourrait vite fait se terminer en pain dans sa gueule à elle aussi la nénette). Je pris donc l'album rouge/rose dans ma boîte à gants. En effet, et ce me semble utile de le notifier ici, un conducteur un minimum prévoyant et respectueux des consignes de sécurité devrait toujours selon moi avoir à portée directe de la pogne, en cas de pépin impromptu, de panne subite, ou de blizzard intempestif: un gilet jaune, un triangle rouge, une boite de biscuits, une carte routière, une bouteille d'eau, le quatrième Zeppelin et le premier album d'Hanschneckentrüc. Dont acte. Je partis donc, l'âme en grande peine, sur les routes nivernaises, en direction de mon futur infarctus, non sans avoir glissé le disque de Sylvia dans mon bon et fidèle Clarion. Pour toi, mon p'tit pote, pensais-je en regardant la pochette informe, c'est l'heure H, bordel, c'est là où les albums à couilles d'auroch vont sortir des tranchées et monter au front la fleur à la Gibson: si tu arrives à baumer mon âme usée en 42 minutes et 13 secondes, si tu accomplis l'exploit de parvenir à me rendre un peu meilleur, ou plus burné, en tout cas plus armé avant d'affronter the heart doctor qui va encore me passer une soufflante parce que je ne fais pas attention à ma pompe à sang, eh bien tu seras un disque mon fils, aussi vrai que "Fun House" est un disque aussi, ni plus ni moins.


Autant le dire tout de go: quarante minutes plus tard, je roulais nonchalamment dans les rues de Nevers, le bras gauche à la portière, reluquant avec gourmandise les jeunes femmes vingtenaires qui profitent des derniers rayons de l'été qui se meurt pour montrer leurs gambettes bronzées par l'astre roi, ayant une envie violente d'embrasser les flics de la police municipale, faisant des clins d'oeil ravis aux clodos et aux passants de toute engeance, fumant clope sur clope en me disant que le toubib ne m'effrayait pas plus que ma première cuite de lycée, que tous les crétins que j'avais croisés durant ce black monday étaient à la réflexion des petits êtres exquis, au phrasé finalement délicieux et à la sensiblité artistique en devenir prometteur. L'album de Sylvia Hanschneckenbühl avait fait son oeuvre, sans forcer lui non plus, de la même manière que cet enculé de lundi avait si efficacement détruit mon énergie vitale, lui avait su et pu me redonner un semblant de pep's, une once d'allant, ce que l'on appelle plus communément et très bêtement l'envie de vivre. Une chose est avérée: mon cardio m'a trouvé en pleine forme, 12/7 de tension, électro de nourrisson, artères bien nettes que même Usain Bolt ferait bien de s'en inspirer s'il veut avancer un peu plus c'te larve, et il m'a félicité pour mes récents efforts en terme d'hygiène de vie ( oui, qui l'eut cru, je fais depuis très récemment, et je l'espère pour pas trop longtemps, gaffe à moins martyriser mon organisme - surtout pas moi que j'y aurais cru mes p'tits amis). Le disque de la Schneck il m'a soigné la pile, foutre Dieu, j'ai tout revisité, comme à la parade, l'intro de "Welcome to a new town", la saine méchanceté, l'humour, la détresse, l'alcool, l'espoir un peu, "Salt and wine" et sa grande beauté, "Untitled" que j'emporterais à l'hosto ou à Kaboul ou au cimetière ou au tribunal correctionnel pour me regonfler les veines, un déroulé parfait, l'exact opposé d'une journée de merde quoi, son inverse tantrique, le yang de la merde. J'aime et je vis ce disque depuis deux ans, ce n'était pas un vague coup de coeur pour une artiste qui selon la formule consacrée et bébête se débat dans les arcanes haineuses de la musique pour imposer son univers. Ben l'univers de Sylvia Machin il vous emmerde drôlement, les mecs, parce qu'il sent toujours les nuits blanches et une certaine approche du désespoir de la manière la plus classieuse et sincère qui soit, il continue sa route vachement bien, et je ferais bien de coller des tartes à mes fameux proches jusqu'à ce qu'ils le comprennent une fois pour toutes, bon Dieu de merde.

Toujours est-il que dans toutes ces aventures absolument incroyables ( j'insiste, c'est dingue quand même d'obtenir sa mutation pour la Nièvre et de s'y apprêter à y fêter ses quarante ans) qui me sont arrivées depuis deux ans, j'ai tout de même eu la grande joie de voir the Schneck girlie sur scène, au début de ce si bel an 2011. Il faisait vachement froid, c'est le soir de janvier où je devais rejoindre Max ( une autre rock star) et les autres à Bastille pour dîner, et je me suis offert, fou dangereux que je suis, un concert de Sylvia en apéritif. Ben quoi, c'était super, ouais, j'ai presque pissé dans mon froc quand elle a investi la scène, je ressemblais à une pucelle angliche à un concert des Take That, la même tronche d'abruti que lorsque j'ai vu Jimmy Page arriver sur les planches des Eurockéennes avec son air satanique et ses yeux si noirs ( revolvers comme l'a divinement chanté Marc Lavoine, quoi). Je me suis calé avec mon neveu au fond de la salle, essayant de ne pas lui faire trop honte ( pauvre môme) à force de chanter avec une idiotie interstellaire toutes les paroles par coeur et en ronronnant de plaisir à l'écoute d'une magnifique version lente de "Nationale 3". J'assume, je vis ça merveilleusement bien, merci, depuis plus de 39 ans mes meilleurs anxiolytiques se situent dans les disques qui me tiennent chaud au cul , je ne vais pas opérer un changement en profondeur de ma perception de l'existence maintenant, la machine est lancée, j'suis un con de fan, un incurable, un admirateur en phase terminale, je fais chier personne, qu'on ne vienne pas me les secouer non plus. D'ailleurs, un soupçon de savoir vivre a fait que je me suis éclipsé discrètement à la fin du concert de S.H, parce que très sincèrement je me voyais difficilement approcher de la scène, son disque à la main et les yeux sur mes pompes, bredouillant: "M'âme Hânschnukenbellüh, euhhhh, merci d'avoir écrit un si bel album, vous savez j'ai tous vos disques hein, vous voulez bien signer là et écrire bien amicalement pour Jean-Julien" -"Ben oui pauv' con t'as tous mes disques, en même temps, c'est pas l'exploit humain de la décennie vu que j'en ai fait qu'un de disque, et puis moi de toute façon faut que je range mon matos parce que le taulier il nous donne genre 26 secondes et une motié de bière chaude pour débarasser le plancher, alors ça plus le fait que je honnis tout ce qui peut s'apparenter de près ou de loin à un fan, t'es gentil barre toi vieux crouton". Elle aurait eu diablement raison, faut reconnaître l'insoutenable évidence. Alors je suis parti, le coeur léger quoi qu'il en soit, en fredonnant la reprise de "Big Balls" qu'elle a faite avec une certaine adresse, et je m'en suis allé bouffer avec Max et la clique, puis faire une bonne bringue avec les mômes parisiens. N'empêche again: j'ai vu Sylvia Hanschneckenbühl sur scène, et c'était super les copains.

Ceci étant, j'attends avec fébrilité et une émotion indicible la suite que je subodore forcément intéressante de ses aventures musicales: elle a beau avoir fourni un single à Noël dernier, j'ai un peu faim quoi. Je crois qu'il y avait un EP dans l'air, mais mon cul l'air, ça fait quelques mois que c'est rase campagne tout ça. M'enfin je me la joue discrétos, je harcèle pas l'artiste. Je me fais chier en silence. Avec une abnégation fort digne, une douloureuse patience. Mais j'admets penaudement que j'aimerais bien sacrément un jour pouvoir appeler un pote le samedi matin en disant: " Ouais, c'est Jean à l'appareil, ça va? T'es rentré tard hier? Ben ouais, pareil. Bon dis donc, histoire d'enjamber ce samedi gueuledeboitesque avec témérité ça te dit pas qu'on aille à la Fnac acheter le dernier Schneck, paraît qu'il sort aujourd'hui, et qu'elle revient aux racines du premier album, tu sais celui avec lequel je vous faisais tellement chier à l'époque? Ok, je passe te prendre, on va boire un café, puis une bière quand ce sera l'heure raisonnable, vers 10h15 quoi, et on va acheter son nouveau disque à l'autre, et puis aussi elle fait le Batacloche en novembre, je m'occupe des places, mec. Bises, adtal connard". Ca aurait une putain de gueule, sérieux.

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