jeudi 20 octobre 2011

The Whole Story




Pour 2011, la fameuse dernière année que mon enveloppe terrestre devait vivre avant de pénétrer de force dans ce qu'on appelle le monde des vieux, je m'étais fixé pour objectif d'aller voir un maximum de concerts, et tant qu'à faire des bons. Et puis de vivre des trucs intéressants, d'essayer de changer un tant soit peu, faire une sorte de contrôle technique qui précéderait une autre partie de la route, comme on vérifie l'huile juste avant de repartir en voyage ( métaphore pourrie du dimanche midi). Toujours est-il que j'ai vaguement l'impression que le contrat est rempli. C'est bien. Et parmi tous les shows vus et entendus en cette année de grâce, l'un d'entre eux restera bien évidemment comme la pierre angulaire, le choc émotionnel ultime. L'affaire s'est déroulée en deux temps. Depuis de longs mois, j'avais mes billets pour aller voir Roger Waters, qui devait venir par quatre fois déverser sa bile psychanalytique dans Bercy par l'intermédiaire du titanesque spectacle "The Wall". Le semaines qui précédaient le concert ( les mois d'avant aussi, d'ailleurs) , j'ai été totalement pris par le truc: je craignais de claquer subitement avant le gig, j'imaginais Waters coincé à l'autre bout de la planète avec ses huit cents semi-remorques, une grève surprise des cheminots le jour fatidique, bref tout ce qu'il est humainement possible de mettre en idées pour se foutre la pression. J'ai affiché un compte à rebours sur le PC du taf, sur mon mur facebook, je me suis pas tatoué la date sur l'avant bras gauche mais il s'en est fallu de très peu. Cette approche maladive et désaxée de la musique, ces élans passionnés pas toujours d'une grande finesse, il est bien clair que je revendique tout ceci au plus haut point, avec tout ce que cela comporte de stupidité infantile. M'enfin bon, je fonce sur mes quarante piges à la vitesse d'un Mig sortant de l'usine, il me paraîtrait bien ardu d'envisager une totale refonte de mon moi à ce stade de la compétition.

Le premier concert de Waters fut extraordinaire. J'étais heureux, parce que j'étais avec les miens, mes proches, des gens que j'aime et qui avaient envie d'être là, ce soir précis, à Bercy, parce que Pink Floyd veut dire quelque chose pour eux. Avant le concert, sur l'esplanade du POPB, il faisait beau, on a déconné, on a ri, pris des photos, ils m'ont offert un superbe bouquin de Gerald Scarfe, le concepteur des visuels de l'album ( avec Dieu le Père Roger Waters, bien évidemment - Waters n'est étranger à rien de ce qui touche à The Wall, il a personnellement supervisé le choix du papier à cul dont se servaient les roadies durant la tournée).

Entrer dans la grande arena pour y découvrir le gigantesque mur en construction, qui s'étalait littéralement d'une extrémité à l'autre de la salle, fut un beau moment, très fort, très spécial. Le concept du Wall se matérialisait devant moi, la folie de Waters prenait concrètement corps sur une scène, j'ai trouvé ça magnifique. Fallait s'y attendre, en même temps. Le risque pour que je me fasse la réflexion que sa mise en scène sentait le manque de moyens, d'ambition, de grandeur, que ça puait le réchauffé, que l'ampleur de ses idées avait plus à voir avec un concert acoustique de Yannick Noah ( alors, ça, ça va être LE grand truc de 2012, le crétin à raquette qui va nous la jouer eunepleugueudeu), ce risque là était fort mince, mes chers petits amis. Donc, premier parpaing, le mur dans ma gueule. Gigantesque, démesuré, le Cecil B.De Mille du rock'n'roll, toute la dinguerie floydienne en polystyrène blanc, sur trente mètres par dix. Ca bouscule... Et puis vint le concert, dont j'avais, avec grand peine, évité soigneusement toutes les previews qui circulaient sur Youtube et consorts. J'avais déjà acheté un superbe DVD pirate, filmé en HD et tout le tintouin, mais c'était pour l'après concert, pour se refaire un fix tranquilou à la maison. Pendant l'intro avec les extraits de "Spartacus" ( j'avais, à ce moment précis, tous les symptômes d'un schizophrène en pleine crise, on peut dire que j'étais physiquement hors de mon propre corps, pas ressenti une telle vibration de rush depuis...Pink Floyd à Chantilly en 1994), il y a une grosse crétine qui s'est interposée entre le mur et moi. La très délicate connasse, bras chargés de bières et bide en avant, cherchait visiblement sa place dans les travées du palais, et manque de bol sa place était vraiment pas loin de la mienne. Je me suis alors entendu hurler: "Faut pas rester là, maintenant". Réflexe d'hystérie, saillie névrotique, étrange réaction du sur-fan qui ne veut pas voir gâchée l'intro d'un des concerts les plus importants de sa piètre mascarade de vie. Dans ces cas là, je me trouve très, très con. Dans un nombre incalculable d'autres cas aussi.
Le set fut brillant, puissant, somptueux, débordant d'humanité et de noire détresse, le tout dans une atmosphère à la fois très apaisée et très violente, sublime point final à la carrière de Waters, qui offre son chef d'oeuvre comme testament à la face du monde, j'applaudis, vraiment. Mais bon, c'était un peu comme lorsqu'on fait l'amour avec une femme et que ça atteint des sommets de complicité et d'intensité ( mais si, souviens toi, Jean): y en avait partout, je débordais tellement de bonheur que ça frisait la perte de conscience, mon cerveau et mon corps ne traitaient pas toutes les infos correctement. Il n'y a qu'aux concerts que je ressens ça. Quand je baise et que je suis très amoureux, aussi.
L'analyse à froid de toutes ces données m'amenait naturellement à un dessein des plus logiques: revoir le show lors de son deuxième passage, un mois plus tard, au même endroit. Avec la même équipe resserrée autour de moi, si possible. Dans ces moments d'intense quête de la place, dans cette recherche dénuée de toute logique du sésame alors qu'il n'en reste qu'un nombre infime, je deviens une sorte de prédateur, un mec animé de pulsions basses et animales, je reste scotché à l'écran de l'ordinateur, un filet de bave de rage à la commissure de la lippe. Une bête. Un con de fan. Enfin si c'est pour aller voir un concert comme on va au Franprix du coin, et passer son temps à commander des bières en s'excitant un tantinet quand le groupe va balancer le seul tube que l'on connaît, je m'en branle, je préfère ma condition d'abruti à moitié cintré. A mort les fonctionnaires de l'émotion.
La fin du mois de juin arrivant, nous nous retrouvons tous à Bercy, pour la construction du deuxième mur, pour les finitions, quoi... Cette fois-ci, je le vivrai en fosse, au plus près des vibes quadriphoniques, avec les morts de faim, les ultras, les malades chroniques des briques. Les potes. Chose assez surprenante, le concert commence et je n'émets pas ce hurlement terrifiant qui s'empare de mes entrailles lorsque je vois des choses du calibre de Jimmy Page, ou McCartney, ou Pink Floyd. D'habitude je pousse un cri qui ferait passer Charles Manson pour un communiant puceau, et là, j'intériorise, je savoure, je malaxe ce que mon cerveau reçoit, tiens, j'analyse, presque. En tous les cas, j'aborde le show du père Rog différemment, avec sans doute plus de profondeur, de faux calme, d'apparente sérénité. La première partie est comme d'habitude incroyablement riche et directe, c'est la construction du mur, ça pète sec, ça disserte sur l'enfance, la guerre, l'absence, l'éducation, la folie du monde du rock et du monde tout court, "The Wall" c'est un manuel de philosophie anarchiste mis en notes, c'est splendide, rien à rajouter. En revanche, le deuxième pan de l'histoire est plus hermétique, le mur est dressé, faut se le fader le truc qui barre toute la scène, les chansons sont moins accessibles, elles sont encore plus tarées. Peu-être même plus belles encore que les roquettes évidentes du disque one. Lors du premier concert, j'avais déjà franchi un pas significatif vers elles, je m'y étais ouvert quelque peu, j'étais content, alors que d'habitude sur le disque je zappais souvent vers les trois ou quatre qui retenaient plus facilement mon attention. Et là, je plonge. Je me souviens avec une exactitude chirurgicale à quel moment j'ai basculé dans la pure démence: c'était juste après "Hey You", au tout début de la seconde partie. J'étais collé à la rembarde du bar, pour avoir un soutien dorsal, pile face à la scène, et nombre d'abrutis m'avaient reluqué pendant l'intermission parce que je ne bougeais pas un cil ni un membre, tétanisé contre ma rembarde, le regard fixe vers le mur. Personne n'aurait pu me gauler ma place, j'ai pas pissé, j'ai pas bu, j'étais en train de voir The Wall, putain, j'étais pas à la fête à Neu-Neu, deux euros la merguez et un tour gratuit pour deux achetés. Ainsi, pendant "Is there anybody out there?", j'ai concrètement, physiquement, véritablement senti un frisson de larmes et de douleur me remonter le dos depuis mon fondement. Et c'était parti, jusqu'à la fin. Tout est sorti. Je suis devenu une fontaine à souffrance, un geyser de peines, le jet d'eau salée de tous mes carcans mentaux qui sautaient un à un. La perte de mon père, bing, le départ de la femme qui me tenait vivant, bing, les flirts nocifs avec les edens chimiques, bing, la dépression lancinante, bing, la neurasthénie quotidienne des grises journées, bing, la peur permanente, bing, la douce et perverse présence oppressante de la mère, bing. Bing, bing, bing. Waters ne chantait plus, il me parlait, il m'intimait l'ordre de vider ma merde dans la fosse de Bercy, histoire qu'on fasse le tri et qu'on y foute le feu, putain de bordel de merde. Je ne me suis pas fait prier, j'ai chialé, chialé tout mon saoul comme un gamin qui purge son gros chagrin, areuh, il a tout craché son bobo, le petit Jeannot qu'avait mal à ses névroses. Ce fut un moment extraordinaire, j'étais débarassé du premier choc qu'avait constitué le concert du mois de mai, j'ai pu me laisser aller à vider mon résevoir à noirceur, ce fut d'une intensité inouïe. Les autres autour de moi l'ont remarqué, parce que j'avais de gros spasmes de sanglots qui me secouaient, je me tordais comme un mec à qui l'on assène les électrochocs de la liberté psychique. Géant. Inoubliable. J'ai fini le show heureux, à sec, nettoyé.

En ces jours, il y a des rumeurs persistantes selon lesquelles Roger Waters viendrait reconstruire son satané mur au Stade de France, oui m'sieurs dames, le 29 septembre 2012, avec une mise en scène encore plus démesurée, le plus fou pari de sa carrière: adapter un show ultra-clostro à une configuration stadium. Le dingue en est capable. Autant dire que j'y serai, sans aucun kleenex, l'âme à vif, la truffe au vent, pour vivre avec application ma deuxième séance d'exorcisme radical.
Merci Roger, bien sincèrement merci.
Mon mur est brisé.

3 commentaires:

  1. Tu me donnes des frissons quand tu écris.
    N'arrête jamais, construis nous une muraille. There will always be somebody outthere for you...

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  2. Thanks again. "All alone, or in twos
    The ones who really love you
    Walk up and down outside the wall"...

    J'avoue que la perspective du concert de Waters au stade me fout la flesh, vraiment.

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  3. You are a true master of the quill! This reading was the so absorbing! Write more and thank you!

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