dimanche 20 novembre 2011

Nantchester Meadows




En 1995, à l'automne, j'ai pris du galon. D'objecteur de conscience dans un foyer de jeunes filles majeures, je suis passé, à la fin de mon service, au statut d'éducateur stagiaire dans un foyer de garçons. Un an sous contrat à essayer de contenir la violence et le mal de vivre d'ados à la dérive: épuisant, intense, et au final relativement passionnant. Tout naturellement, le foyer où j'étais nouvellement nommé se devait d'avoir lui aussi son objecteur de conscience, qui en général avait pour fonction d'apporter un soutien scolaire aux gosses dont l'histoire familiale ne laissait que peu de temps à l'épanouissement estudiantin. Le directeur du foyer, sachant que j'avais auparavant exercé ce rôle pendant vingt mois, m'a en conséquence sommé de "tester" deux objos en puissance, avant de trancher, tel le Salomon de l'aide à l'enfance, sur le choix du mec qui allait faire ses classes dans le lieu de vie. Deux soirs de suite, donc, j'ai eu à jauger deux types, entre 17 heures et 22 heures, de scruter leur éventuel potentiel éducatif en milieu professionnel ( et patati et patalère). Le premier soir, un mec déboule, je ne me souviens plus trop de sa tronche à vrai dire, je l'observe agir avec les mômes, ouais, bon, sans plus, faut voir, affaire à suivre, j'sais pas trop. Pendant la soirée, l'air de rien, je tends quelques pièges musicaux de factures élémentaires: "Et sinon, y a quoi dans ton walkman, là?", "Tiens, j'ai entendu le dernier Indochine, tu as un avis?" ( cette dernière question constituant dans mon mode de chasse un double piège: si le type répond qu'il a entendu le dernier Indochine, il se vautre dans le premier piège, s'il ajoute qu'il a beaucoup aimé, je le bute par strangulation). Dans mes souvenirs, le brave gars a consciencieusement grillé tous les stops de mon mauvais goût, on aurait dit qu'il connaissait exactement ce que je détestais et qu'il prenait un plaisir sadique à égrener des noms de groupe qui me foutent une gerbe de femme enceinte qu'a englouti trois banana-splits à la choucroute. Test bien évidemment non conluant. De ses qualités éducatives, j'en avais un peu strictement rien à cogner. Mais un an avec un neuneu qui ne crache pas sur Bon Jovi, c'était no way, directos.
Le deuxième soir, le second larron se pointe. J'suis sûr qu'il est arrivé un peu en retard, ça faisait déjà dix points de plus d'office pour atteindre le score qualificateur. Le gars est barbu, on a l'impression qu'il émerge d'un long sommeil après une bringue qui suivait une autre bringue, hop, trente points de plus. Le mec n'a pas commencé son test, il est à quarante tranquille, je me dis qu'il peut commettre deux ou trois impairs dans le déroulement des épreuves, je serai forcément indulgent, il part avec un anti-handicap, quoi. Le travail scolaire des petits belzébuths se poursuit, je croise le mec dans les couloirs, il fait bosser les gamins, je le toise, le sens, l'observe à la dérobée, tout est normal. Un peu plus tard, les démons se dirigeant peu à peu vers leurs puciers après un dernier joint dans le parc du foyer ( ils fumaient précisément derrière le deuxième sapin, c'était cool, certains soirs ils avaient de l'eau écarlate aussi), l'équipe se retrouve dans la salle à manger, c'est l'heure où l'on dépose les armes, où on fume une tige en soufflant profondément, on relâche la pression mentale avec de la nicotine et de la tchatche. Je me colle en face du type. Florent. Innocemment, je pars sur un sujet bateau, une connerie à ma disposition dans ma tronche, et je procède à la technique très précise du name dropping musical à effet rétroactif: "Putain, qu'est-ce qu'ils en chient, les adolescents, de nos jours, quand même. Ca donne envie d'écouter du Led Zep, cette époque de merde, non?". "-Oui, t'as raison, c'est pas simple, je leur conseillerais volontiers le début du deuxième disque de Physical Graffiti, avec "In the light" en intro". Florent n'a sûrement pas répondu ça avec précision, mais toujours est-il que j'ai eu envie de tambouriner à la porte du dirlo en hurlant "Lui, lui, c'est lui qu'y faut prendre, il aime Led Zeppelin, sa carrière d'éduc spé est forcément assurée, prenez le tout de suite ou je me mets à dealer du brown à tous les gosses de l'étage!!". Il va sans dire que ce fut Florent qui eut le poste d'objecteur de conscience, avec toutes mes bénédictions, un poster d'Alesteir Crowley et mon numéro de téléphone...
Peu à peu, nous nous sommes mieux connus. On traînait, le soir, dans le foyer, échangeant des disques et des Camel, pinaillant sur des albums, argumentant, rigolant, faut pas se mentir: Florent est devenu un ami, pas un pote. Il gratouillait assez joliment sa guitare sèche tandis que je m'échinais la santé sur un vieil orgue pourrave racheté à une ancienne jeune fille du foyer d'avant. On aimait les mêmes groupes, on vouait un culte commun à Cure et Zeppelin, et puis un jour une sorte de miracle se produisit: un chef de service de notre organisme social, guitariste soliste de son état, la trentaine bien tapée, me proposa de monter un "social rock band", avec un pote bassiste, ma gueule aux claviers, et un guitariste rythmique pour pimenter la chose. Je proposais Florent avant que le type ait tout bonnement pu finir sa phrase. L'affaire était lancée.
De mon pauvre Bontempi enrhumé comme un orgue aux camélias, je passais à un Korg dernier cri, avec séquenceur, ampli et tout le bordel, j'avais de la puissance et du son, le mec avait trouvé un local de répète décent, insonorisé, avec du matos et de la cambrousse autour, cétait le bonheur. Et puis y avait Flo, je risquais rien, concrètement. Le samedi, vers dix heures, je déboulais chez mon gros, la tête en dérangement ( lui aussi), les yeux gras et bouffis ( lui aussi), et en environ 42 minutes, Florent réussissait à enfiler un jean, un tee shirt improbable, à me faire un café et sauter dans ma vieille Citroën dont l'état de santé global était à rapprocher de celui de mon Bontempi. On partait, la bagnole chargée de partoches, de guitares, et de musique soigneusement sélectionnée ( parfois au prix d'engueulades matinales courtes mais violentes).
Et puis après on jouait, pendant trois plombes, jusqu'à quatorze heures, avec une pause clope au milieu des hostilités. Le guitariste qui avait monté le projet avait néanmoins un gros souci, inhérent à pas mal de ses collègues gratteux: il jouait très, très fort, et il jouait beaucoup, de manière à ce que l'on n'entende principalement que ses parties, tout le temps, le plus souvent possible, pénible Narcisse de la six cordes. Et puis il fallait rester dans les clous, c'était un peu chiant. Alors qu'avec notre répertoire, en majeure partie composé de classiques de Pink Floyd, on aurait pu prendre des chemins de traverse, partir dans des contrées bizarres et nous laisser porter par notre état comateux, le type nous foutait les glandes et la pression, fallait bosser les morceaux avec application et les jouer comme c'était écrit. Quelle chiotte. Flo et moi, racourcissant souvent la pause clope, on se magnait pour rentrer jouer tous les deux, et profiter ainsi de trois ou quatre minutes de liberté avant de retrouver le grand joug du guitariste despote. Enfin, on fermait notre gueule, pas mal, aussi, parce qu'on avait 22-23 piges, pas une thune, et que jouer dans de bonnes conditions nous était généreusement permis par le Mussolini à la Strato. Après la répète, en général, nous prolongions la journée avec des kebabs et des bières, on sortait, parfois, le samedi soir, avec nos greluches de l'époque, et à vrai dire, on était vachement heureux et on était vachement jeunes. Fauchés, raides, mais heureux. Ma bagnole tenait à peu près le coup, enfin certaines fois elle a fumé, sur le chemin de la répète, je me suis entendu dire à Flo: " Si je te le demande, tu sautes de la caisse, aujourd'hui elle fume". Elle fumait de l'intérieur, c'te pauvre cocotte.
Après ces longues heures de travail sur les complexes pièces à tiroir du Floyd, nous avons tout de même trouvé une juste récompense à notre labeur: jouer devant des gens, le soir de la fête de la musique. Ce que nous avons produit ce soir là n'étant pas à proprement parler quelque chose que l'on puisse nommer concert, étant donné que le public était constitué de pochetrons avinés de manière puissante, pochetrons réunis en demi cercle sur la terrasse chancelante d'un café pourri d'un village de la grande banlieue nantaise. Cela ne m'a nullement empêché de chier dans mon froc, d'avoir un trac de puceau face aux soulards qui n'entravaient pourtant que dalle aux parties I à V de "Shine on you crazy diamond" ( aux parties suivantes non plus, j'en suis maintenant persuadé). Mais bon, ce fut un beau moment, le soleil était fort, on a sué sur nos instruments, on a balancé la sauce avec nos burnes, Flo et moi étions les glorieux chanteurs du fameux cover band floydien, et cette aventure reste un souvenir super émouvant. En tous les cas, même après avoir quitté Nantes et ses délices, et même après avoir été quitté par la responsable féminine de ces délices, je n'ai jamais perdu Florent de vue, il reste proche, super proche, on se voit peu mais on s'écrit, beaucoup, il a des jeux de mots dont j'espère être le seul destinataire, et un humour excessivement fin. Et puis il joue bien de la guitare, pas trop fort comme l'autre timbré, et incroyablement mieux que moi. On approche d'âges à présent tout à fait respectables ( surtout moi) mais c'est resté mon ami, de manière stable, durable, familiale. Même qu'il a fait de moi le parrain de son récent bébé, un petit Nahele, enfant béni auquel j'ai d'ores et déjà acheté un exemplaire de Sergeant Pepper, en CD, pour qu'il se souvienne comment c'était, avant l'hiver nucléaire et musical, les vrais disques. Alors évidemment, Flo, pour le traîner aux concerts, c'est moins évident , maintenant, parce qu'il a une vie de famille, une carte de papa et tout, et que je l'admire grandement pour ça, parce que ce doit être un chef de clan super tendre et humain ( ben il est fan de Led Zep, il est pétri d'humanité, forcément, c'est automatique). Mais je fomente tout de même des plans guerriers pour 2012, je voudrais tant qu'on voit The Wall ensemble, ou Radiohead, ou Cure, comme en 2008, moi je suis prêt à payer la baby sitter, parce qu'à défaut d'avoir une descendance, j'ai une passion, ça compense, un peu, ça rend la vie de loup un peu moins dure, même si c'est dur, parfois. Souvent. Flo, c'est un type bien, un gros nounours, je suis fier qu'il soit parmi mes frères, et je présente à cette occasion des excuses publiques à toutes les personnes qu'on a pu faire chier pendant de longues soirées, bloqués lui et moi sur la vidéo VHS de "The song remains the same", scotchés sur les cernes de Jimmy Page, opérant des arrêts sur image ( !!) pour les compter ( il arrive à cinq rangées de cernes à un moment, le père Page, juste avant le rappel). Tant et tant de palabres enflammés sur la musique, de discussions voraces et infinies sur Robert Smith, Bonham, Keith Richards. La vie. Merci.
Et merci d'avoir mis ta soeur sur ma route, hombre, un matin de répète où j'ai croisé son ombre en venant te chercher dans ton mini appart du quartier Bouffay. C'est l'un des êtres les plus singuliers qu'il m'ait été donné de connaître. Un jour, j'écrirai un machin sur Hélène.

2 commentaires:

  1. C'est un portrait touchant et rempli d'émotion. 10 ans que je te connais et j'en apprends toujours sur toi.
    Je crois ne plus avoir de "dark sides" pour toi...
    Je ferai mieux la prochaine fois.

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  2. Merci !!
    Ben si, j'ai encore des dark sides: faut que je confesse mon amour honteux pour certains chanteurs français des années 70. Ca viendra.

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