dimanche 1 janvier 2012

Forty Licks, Sigmund, forty licks...



Paraît que l'heure est grave. Indéniablement qu'on dirait. Pour quelqu'un qui passe sa vie à compter les jours, à être obsédé par l'âge de ses idoles au point d'en connaître maladivement les dates de naissance par coeur, de compulser fiévreusement les biographies des musiciens et artistes pour y trouver les irréparables et inévitables outrages du temps, avoir quarante balais doit normalement constituer un choc violent. Ca fait longtemps que ça me trotte, que ça m'érode, que ça me lappe. Alors, par pure terreur, j'ai fait de ces quelques dernières années un grand festival de plaisir, en essayant de voir le maximum de concerts, d'ingurgiter des disques, des films, des bouquins, on sait jamais, si je ne voyais pas la suite des évènements, autant avoir amassé de belles choses au fond de moi. Et puis voilà, doucement, le cap est arrivé, ça m'a fait un peu mal au cul le matin même, je suis allé au resto avec mes proches, on a bu une coupe, j'ai déballé des cadeaux, soufflé une bougie, eu un coup de blues, rebu une coupe: j'ai eu quarante ans. Oui. Moi. L'imbécile heureux fasciné par le club des 27, épris de destins fragiles qui virevoltent comme des novas de cristal avant de s'éteindre violemment dans une explosion dont tout le monde se souvient, amoureux des histoires slaves, des tragédies antiques, des westerns de John Ford où tout s'achève vite et bien, eh ben moi aussi je suis passé de l'autre côté du miroir aux crétins. C'est pas si grave, Dude. Je ne me renie pas non plus. Et puis, à bien y réfléchir, cette fascination infantile et romantico-niaise pour la mort, c'est avant tout une immense frousse. Une putain de pétoche qui m'irradie de frissons tous les jours de ma vie d'ici. Alors faut pas trop se la ramener, faut la jouer humble face à ses démons: comme tout un chacun, j'ai bien envie de préserver le modeste capital santé qui est sur mon compte vital, oh y a pas bien lourd et puis je l'ai entamé pas mal, par moments, j'ai foutu quelques coups de schlass au contrat de la sécu, hein, on va pas se mentir, mais j'ai quand même envie d'aller voir plus loin. C'est pas de l'appétit, c'est pas de la curiosité, c'est de la trouille.

Et puis j'ai encore des disques à me foutre dans la gueule. Parce qu'une fois que je serai refroidu, comme dit l'autre, je n'aurai plus le loisir d'écouter les paisibles séances de travail de Led Zeppelin à Bron-Y-Aur en 1970 ( album pirate "A tribute to Johnny Kidd and the pirates", sublime, immensément sublime). Je ne pourrai plus sauter dans le Téoz en gare de Nevers pour partir à l'assaut de Paris, histoire de faire le plein de live et d'entrecôtes bleues. De ça je ne suis pas encore rassasié, pas du tout. Après avoir consacré ma vingtaine à l'amour, j'ai voué ma trentaine aux concerts, et c'était bien, aussi.

Il est assez regrettable que les deux décennies n'aient pas fusionné, d'ailleurs, parce que j'aurais bien signé, sans rire. J'aurais apprécié, quoi. Mais les choses sont ainsi. Let it be.

Cette quarantaine tout juste naissante, j'ose l'espérer tapissée d'un désespoir apaisé, serein et lucide.

Il n'empêche que la fin d'année a été assez étrange, un peu comme si je m'oubliais, comme si une partie de moi perdait sa portion consciente, émergée, et enfouissait un je ne sais quoi de vivant dans des tréfonds marécageux, très intimes et glauques. Un vieux malaise latent, un truc qui rôde, une saveur morbide, un appel au noir, assez précisément. Alors, forcément, et comme je me devais logiquement m'y attendre, j'ai somatisé ce truc, ce renoncement si profond et pas du tout verbalisé. J'ai flanché. Viré par dessus bord, collapsé, sombré momentanément. Deuil singulier et bizarre de ma jeunesse chérie. Ce fut violent, extrêmement, ça m'a attrapé le corps et bien secoué, ça m'a collé la gueule par terre, le nez dans ma merde. C'était le choc vagal âme, concrètement, un truc fort et flippant. Mais c'est fait. Après deux évanouissements aussi impromptus que puissants, des dégâts collatéraux conséquents dans la maisonnée, je suis revenu parmi les traîne-godasses du monde réel, je suis remonté à la surface des choses, au concret, au non abstrait, au figuratif. Et je reste intrinsèquement persuadé que mon corps a renoncé à vivre, l'espace d'un instant, parce que qu'au fond de lui et moi, ça lui semble vachement dur, de vivre. Je le comprends, vraiment. Mais ça le fait. Je suis ici, de nouveau bien ici, et là aussi.

Qu'est ce que je me souhaite pour 2012? Ben rien, je ne me souhaite rien. Ca sert à rien de se souhaiter des trucs, c'est d'une bêtise innommable, c'est faire des paris sur l'avenir, c'est se dire que notre horoscope est super bon pour les douze mois et se retrouver à la morgue deux jours plus tard comme un con. Foutaises. Mais bon, si le concert de reformation de Black Sabbath peut être autre chose qu'une usine à fric fière et florissante, si le père Iommi peut retrouver la satanité de ses riffs, eh ben je serai bien content en juin. Si Springsteen envoie du Nebraska, et du Born to run à Bercy en juillet, avec un E Street en forme et carré, agressif et humain, c'est bon, je serai heureux aussi. Et si le travail de longue haleine que j'ai entrepris avec l'homme du quinzième arrondissement, le fantôme des planches du Théo, trouve sa conclusion de belle manière, si nous sommes capables d'être fiers et pas honteux pour une minute de ce que nous avons écrit, j'en serai très aise aussi, fort bien.

On verra, 2012 c'est devant moi, tout est ok, j'ai quarante ballets pour dix ans maintenant, alors en avant, tout le monde en bagnole, pensez aux clopes, prenez des bons disques et préparez des expressos super costauds, on est parti, on est comme le solo à la slide de Jimmy Page sur les versions lives de "In my time of dying" en 1975: on est une machine métallique unstoppable....

Toujours est il qu'il y a un truc auquel je n'ai pas goûté depuis un certain temps, bien que ma petite personne soit particulièrement friante de cet état, de cette sentation, et des accélérations cardiaques qu'elle procure. L'amour, andouille. L'ammmmûûûûûrrrrrr...... La chose la plus ridicule qui soit, la montagne de connerie suprême, la gloriole stupide des illusionnés professionnels, le grand mensonge de la vie, the arnaque: l'amour, les mecs. Ca va, merci, j'ai pas trop à me plaindre, j'ai vécu des trucs beaux, j'ai connu, goûté, je me suis vautré dedans et je m'en suis fourré plein le pif en y croyant dur, comme les copains, comme les jeunes quoi, comme tous les cons.

Et puis j'ai eu mal à en clamser ma race. A en bouffer des tessons.

Mais je voudrais pas avoir l'air d'en redemander, hein, ne croyez pas, oh Lord, que l'envie de me comporter en sale mioche gâté m'effleure en ce moment, mais bon. Si , par le plus grand des splendides hasards, il y a une femme fulgurante et noble, un être comme on en croise deux ou trois par vie, une incongruité humaine tellement qu'elle est belle, une dame qui colle pas avec la mocheté ambiante des chose, un elfe, une créature, une rareté ultime, et que cette chose m'attende quelque part, faite pour mon déséquilibre, calibrée pour mon grotesque axe de recherche en sciences surnaturelles, eh ben faut me la jouer mignon, faut me la foutre entre les pattes, vite, parce que sinon je vais encore tourner de l'oeil et puis ça va pas aller, quoi. Une grande, grosse et belle histoire, comme avant, un truc d'une force telle que ça va encore me laisser dix ans la langue pendante et les envies au rabais, l'âme grillée et les nerfs complètement bousillés. Parce que le pire dans tout ça, le drame des drames, le sacro-saint paradoxe de la connerie qui m'habite, c'est que je serais prêt à tout sacrifier, les soirées à Bercy, les avant-concerts fébriles et les après-concerts festivement brumeux, la débauche, je revends tout dans la minute pour une histoire d'amour en classieuse classe.

Car, sois en persuadé mon petit Jean-Julien, there's no business like love business.



PS: Franchement, bébé, j'y pense, tu vas avoir quarante ans, nan, c'est ton tour puisqu'on se suit de près?... T'as quoi, deux mioches, t'es avec ton mec depuis combien, maintenant, une grosse dizaine d'années, c'est ça? T'as pas l'impression d'être sur le déclin, honey? Que ça sent l'ignoble routine et la maison à rembourser? Alors souhaite moi bonne chance, j'ai peut-être rien construit, clair, je vis toujours comme un gosse énervé au gaz de Zeppelin, mais bon, s'il se passe un jour des trucs dans ma gueule, c'est pour le futur maintenant, pas pour le passé, nuance.

Ceci dit, je t'embrasse. Et je t'aime. Forcément.


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