dimanche 15 janvier 2012

Te renconter dans le monde suivant

Je suis venu à Hendrix en toute logique, parce que mon humble parcours de jeune homme troublé par les émotions dites "à guitares" ne pouvait que m'y mener. Arrêt obligé, pierre angulaire sur la route, temple à visiter de façon péremptoire. Et puis dans le fameux hors-série Rock de Libé de 1988 où j'ai pioché mes premiers projets d'achats en disque compact, faut dire que "Electric Ladyland" arrivait troisième du classement, c'est à dire juste derrière "Abbey Road" et l'album blanc. Ca impose un certain respect avant de connaître le monsieur, forcément.
C'est ainsi qu'animé par cette interrogation métaphysique quant au talent du divin frisé, je profitais d'une visite familiale à Bourges pour me rendre chez un bon disquaire. Aparté: à toi, jeune rejeton des années 2010 qui lit peut-être ces lignes entre deux plages de ton MP3 préféré, je me permets d'insister sur ce que le substantif disquaire pouvait renfermer, il y a plusieurs décennies, comme trésors d'humanité, de conseils, et de promesses de découvertes. C'était un éclaireur, un mec qui te guidait dans tes premiers pas, comme un mono de ski, t'évitant par deux ou trois phrases des albums trop difficiles d'accès pour tes oreilles de puceau, ou t'intimant l'ordre, parfois, de te lancer tout schuss pour te prendre "Bitches Brew" dans la gueule, avec les dommages que cela pouvait causer sur des goûts en formation. Eh ben le disquaire de Bourges, juste au dessus de la FNAC, c'était une disquaire. Une nana qui faisait tourner du Stooges dans son échoppe, avait des 33 tours très beaux, et des éditions en compact disques à se toucher le prépuce. J'aurais pioncé dans son magasin si j'avais pu, j'avais envie d'y déposer mon urine à chaque coin de comptoir tellement je me sentais chez moi, bien , serein, dans mes éléments vitaux. Elle avait un exemplaire du "Electric Ladyland", la gonze. Superbe. Un double cd, avec les deux boitiers collés, des petits coussinets en mousse pour protéger les disques MCA, et la pochette mirifique, pas la photo insipide de l'édition américaine, nan, la vraie pas censurée, pleine de femmes nues qui tenaient des disques d'Hendrix avec des sourires aussi apétissants que leurs seins juste en dessous. C'est à dire qu'à 16 ans, la simple vue d'une jeune femme dénudée sur un album avait des répercussions foudroyantes sur ma timide libido. Electric ladyland... Le pays des femmes électriques.... Putain de beau programme. L'objet en main, et orné d'une protubérance inquiétante au niveau du caleçon, je quittais le magasin de la fille, fier comme peut l'être un blaireau qui vient de s'acheter une grosse cylindrée. J'eus le loisir d'étudier le disque avec application pendant le voyage retour. En ces glorieux temps, pas de Deezer, de Youtruc, pas de flash immédiat comme une bouffée de crack frelaté, il fallait attendre, se faire des films, s'imaginer des montagnes de notes, des morceaux incroyables, avant de pouvoir poser une oreille sur un album. Entre l'achat du Hendrix et la dépose délicate du disque dans ma platine, il y eut facile deux heures. Mais God knows que ce fut bon... Cela dit, God knows i'm a voodo child, aussi, comme l'eut dit si bien James Marshall.
D'emblée, les onomatopées ( la sono m'a topé?) spatiales et syncopées de l'intro "And the gods made love" m'ont transbahuté très très loin au delà de notre bon vieux système solaire. Hendrix fait une musique totale. Puissante, d'une richesse pratiquement infinie, et aux teminaisons harmoniques à la complexité surhumaine. C'est très beau et très pur, relevant à la fois d'une simplicité éclatante et d'un travail sûrement énorme sur les textures, les mélodies, sur des couches de musique empilées comme des strates de quartz. J'ai jamais eu de mal à entrer dans Hendrix, ça éclate trop fort pour laisser sur le bas côté, ses chansons sont très étincelantes, elles swinguent, elles bondissent, elles claquent.
J'ai passé tout le samedi à découvrir "Electric..." dans tous les sens, comme on peut être saisi par un casse tête, un truc énorme, un gigantesque devoir à la maison à rendre pour le lendemain même. Bientôt 25 ans après, j'étudie toujours la chose. J'y reviens par vagues, comme on revisite régulièrement les Lieder de Schubert ou les concertos de Mozart, pour tenter d'y découvrir à chaque fois de nouveaux et minimes détails, des petites touches délicates et sophistiquées, des participations infimes et monumentales à l'intemporel chef d'oeuvre. Toujours pas lassé d'Hendrix, et je n'aurai certainement pas assez de mon existence terrestre pour venir à bout du mec et des sons de barges de sa guitare. Bon Dieu, quarante piges après, le monstre a laissé une kyrielle de morceaux essentiels et insurpassables, il a juste ouvert environ 6000 portes à la musique moderne et tendu des centaines de ponts d'amitié décomplexée entre le free jazz, le classique, le rock brutal et primaire, les élans psychédéliques, la musette, la chanson à boire, etc... Hendrix a fait de la musique, tout simplement, sans se soucier de savoir si telle chanson était un poil trop pop ou s'il devait partir dans des arrangements comme ci ou comme ça. Dévoré par son oeuvre le type. Timide vecteur de propos musicaux qui le dépassaient de beaucoup. C'est très, très beau. Hendrix boxe sur le même ring que Bach, Stravinsky et Rachmaninov réunis. Ca me fait souvent très chier qu'on se branle abondamment sur ses prouesses incroyables sur le manche de Strato. Bon, oui, c'est bien, il jouait vite, avec une inspiration et une dextérité incroyables, tout le monde fait d'accord de la tête, mais bordel, Hendrix aurait été un piètre guitariste que j'en aurais aimé tout autant ses juteuses compositions, ses pépites célestes. M'enfin, je me demande si l'on peut vraiment dissocier le compositeur sublime de l'instrumentiste exceptionnel, tant les deux sont liés, se nourrissant l'un l'autre et gorgeant de beauté la courte carrière du cherokee interstellaire. Hendrix, c'est un immense tout, ça va plus loin que la conscience de l'humain, on n'est pas tout à fait équipé pour saisir vraiment l'entièreté du propos. Putain, à certains moments, sur Ladyland, notamment sur "1983..", on atteint les confins d'un drôle de truc, en tous les cas j'ai vraiment l'impression d'entrapercevoir des sensations que mon corps ne m'autoriserait pas dans son état de base. Je crois vraiment, avec ma tronche de ravagé, qu'Hendrix a très simplement mis en musique tout l'éveil métaphysique que peut procurer la prise de LSD, ce sentiment diffus et intense jusqu'à l'extase que toutes les choses, quand bien même on vit sur un monde de merde, sont quand même et bien malgré tout en harmonie. C'est pas compliqué, mec: avec Hendrix, tu apprivoises un peu la représentation par trop matérielle que tu peux avoir de ta propre mort. Ben c'est pas rien, quoi. Tandis que bon, par exemple, si l'on veut être plus terre à terre, l'écoute prolongée et à haut volume de "Ma liberté de penser" peut procurer certaines sensations aussi, mais qui auront plus trait à l'améloriation notable du transit de l'intestin grêle. Avantage gastrique dont, somme toute, je sais gré à Florent Pagny, et à ses deux prolifiques auteurs, messieurs Florence et Obispo. Mais revenons donc à Hendrix. Après m'avoir vrillé et fait jouir les neurones pour plusieurs décennies, le garçon continue à m'apporter beaucoup de choses: je m'adonne à sa musique lorsque j'ai envie et besoin d'une force de vie primale et surpuissante, d'un accès direct aux choses que l'on ne voit pas, et c'est très agréable d'avoir un mec capable, avec quelques autres dans ma discothèque, de me procurer ce genre de feelings extrêmes avec rapidité et efficacité. Avec les années, je me suis spécialisé sur un axe assez précis concernant le gars Hendrix: j'étudie avec application et sérieux toutes les versions de "Voodoo Child ( slight return)" qui me tombent sous la pogne. Bordel, chaque soir c'était une approche renouvelée de la chanson ( mais peut on encore parler de chanson, mes frères?), il appréhendait la chose de mille manières différentes, étonnant son petit monde ( qui, à vrai dire, était vraiment trop petit pour sa perception universelle), envoyant sa gratte dans des contrées inexplorées, merveilleuses, âpres, dures, rougeoyantes et très, très chaudes. Forcément, parmi toutes ces versions du child, il y en a une qui m'a toujours plus parlé que les autres, du jour où je l'ai captée sur mon transistor intime: pour être précis, celle du final du concert de San Diego du 24 mai 1969. Pour toi, jeune lecteur imberbe et vierge, qui a je l'espère retiré tes écouteurs d'iPod et décidé d'acheter un vrai disque comme le vieux con qui écrit en avait l'habitude de son vivant, il est possible de trouver cette version sur le coffret Stages, qui regroupe quatre concerts répartis sur les quatre courtes années de carrière de l'autre taré de comète, là. Bon, concrètement, je sais pas ce qu'il avait ce soir précis de mai 69, pépère, mais le truc qu'il sort sur la chanson est ahurissant, on a presque l'impression que Mitchell et Redding s'arrêtent quasiment de jouer pour l'écouter, tellement qu'il est parti loin, la capsule électrogène. Exceptionnel. Dix minutes de pureté. Inatteignable avec aucune drogue. Ou alors avec, en même temps. Le coffret magique, la boîte à speed comme je l'appelle, on me l'avait offert pour mes vingt ans ( je ne vais pas de nouveau revenir pour la vingt cinquième fois en ces lieux sur la personnalité de celle qui me l'a offert, ce putain de coffret, parce que j'ai la très légère impression que je m'oriente vers un certain comique de répétition tragique). Bref, frissons garantis, orgasme pour pas cher avec "Stages", ouais. Et puis entre cette version de "Voodoo Child" et moi, il y a un vache de joli souvenir, une sorte de petit contentieux qui me fait toujours sourire ( les choses qui me font sourire se comptant sur les trois premiers doigts de ma main droite, faut drôlement en profiter): le jour où je devais aller chez la jeune fille sus-citée pour y fêter ses vingt ans, quelques mois après les miens, j'ai collé ma version favorite circa 1969, donc, dans ma bagnole, version enregistrée en boucle sur une cassete de 60 minutes, et j'ai pris la route la fleur au fusil. Fortement absorbé par la joyeuse perspective d'avoir des relations sexuelles consenties avec cette personne dans la soirée, après de nombreuses coupes de champagne, et de fêter ses vingt ans à poil avec elle dans un état alcooliquement euphorisé, j'ai donc omis de noter que la voiture qui me précédait avait eu recours aux freins, dans le but avoué de marquer un stop à un feu rouge urbain. J'ai percuté le cul de la bagnole dans un fracas incroyable, Hendrix hurlant ses larsens d'enfant vaudou à un volume ahurissant alors que mon radiateur rendait l'âme dans des volutes que n'auraient pas renié les spécialistes des plus grands shows de Pink Floyd. Crétin comme pas deux, tout ce que j'ai trouvé à faire dans l'immédiateté de l'accident, pendant que le mec de devant sortait de sa caisse avec des pulsions meutrières tout à fait justifiées, c'est de contempler l'avant de ma bagnole depuis mon volant tordu, avec un sourire béat de contentement sardonique, et de me dire au fond de moi-même, intensément, puissamment, en y croyant dur comme plâtre, avec une conviction dont j'espère avoir conservé quelques miasmes pour mes vieux jours: bordel de Dieu, ça c'est un putain de moment de rock'n'roll.
Hendrix finissait juste son solo.

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