dimanche 22 juillet 2012

Been dazed, et puis un peu confused, aussi.





Mon Dieu, Nick Drake. Tellement facile de situer l'instant précis où je suis rentré en contact presque charnel avec l'engin. C'était à l'été 2004, je crois. Je n'étais pas précisément ce que l'on peut nommer communément un volcan de joie, à l'époque. Les Inrocks ont sorti un Hors Série qui s'intitulait "Les trésors cachés du rock". Et ils avaient eu la bonne idée de coller un CD promo dedans, avec, justement, je me le donne en mille, une dizaine de ces fameux trésors cachés. Eh bien, franchement, j'ai beau avoir fouillé dans tout ce que le rock compte de courants, de cases, d'étiquettes, il faut bien reconnaître qu'à l'âge de 32 ans je n'avais jamais posé une petite noreille sur Nick Drake. Mais tout est bien. Tout arrive quand tout doit arriver. En ce moment, je le pense, beaucoup beaucoup.



Ainsi, lors d'un de ces matins blacafards ( le matin blacafard est un matin blafard qui se double d'un matin où j'ai le cafard, c'est clair?), j'ai mollement glissé le disque des inrocks dans le petit poste crachoteux de ma Clio pourrie, après le petit déj, vers 15 heures. Aujourd'hui, j'ai une voiture pas pourrie, avec direction assistée et auditorium où Nick Drake vient chanter sur mes genoux, mais je ne prends plus mon petit déj vers 15 heures. Est-ce vraiment ça, réussir socialement ? Je vais tout t'envoyer péter la comédie et me tirer avec 300 euros en poche pour vivre l'amour, j'en ai plein le cul de la servilité au radio réveil. J'en ai rien à branler de l'ascension sociale, mouâ. Je milite pour l'ascension morale, spirituale, amourale, l'ascension suprême des gens qui s'aimalent. Parce que ça fait mal, des fois. Surtout quand on a l'impressionnante certitude d'être à côté de ses pompes en étant loin de sa moitié. Ce décalage permanent me tue. Physiquement. Je veux dire, ce n'est pas
vivre comme je le pratiquais avant, cerné par plein de trucs de la solitude, qui peuvent être confortables dans une certaine acceptation de son état d'ermite du son et des sensations. On avance, petitement, on n'attend rien, ça tombe bien, on n'a rien, hormis les amis de toujours et sa discothèque. Là, maintenant, ces temps ci, on change de braquet, collègue. On a un jardin d'eden avec une source inépuisable de douceur, et tout à portée de main, de coeur, de corps. Ne pas le vivre au quotidien, c'est improbable, nul, tout con. Merde, je ne suis pas qu'un crâmé du cervelet qui aime les sensations fortes et le paroxysme des pensées. Je veux la paix. L'harmonie. Le foyer. L'équilibre. Le repère. Le home. La niche céleste. Le clair sanctuaire. Je veux tout ça. Et devenir un père attentif, et doux, tétanisé de trouille et boursouflé par le bonheur. Bien. Bref. Reprenons. Nick Drake débarque donc, sans prévenir mon coeur, il entonne "River Man" dans mon garage et je ne démarre pas. Je reste dans la caisse, saisi à la gorge. Je me souviens : je voyais l'ouverture de mon garage devant moi, avec un bout de ciel, et je ne bougeais plus un seul membre. Drake m'avait eu. J'avais des articles à écrire, ce jour là. Ca a du être mignon, tiens, la teneur des articles. L'émotion qu'il y a dans "River Man", c'est comme un voyage avec une drogue très pure, ou une longue séance d'amour physique avec un être que l'on chérit par dessus tout: c'est très spécial. On est au dessus des choses, on palpe encore un peu de soi, mais on est pour l'essentiel manoeuvré par des sensations qui décident à notre place, et qui nous embarquent. Nick Drake fait ça. C'est le comble de la beauté. Proprement ahurissant. Mais où a-t-il trouvé ces mélodies enfantines, graves et sublimes, jamais amères, juste posées sur la tristesse de la vie avec une grande douceur ?? Drake reste un mystère pour moi. Et ça fait huit ans que je l'étudie. Non, d'ailleurs, c'est très con, on n'étudie pas Nick Drake, comme on étudie la géométrie ou la mécanique des fluides. On pénètre dans Nick Drake, ou on se laisse envahir. Ce type a mis à jour en moi des caps d'émotions, d'abandon aux choses de la vie, une très profonde sérénité. Je crois que je commence à comprendre pourquoi il a choisi de quitter l'existence à 26 ans. Lorsqu'on a tout écrit, tout vécu, de manière si indubitablement puissante ( ses disques parlent pour lui, il A vécu, même s'il a vécu au dedans de lui), on peut partir, très tranquillement. Nick Drake dépeint des choses merveilleuses, très indéfinissables, qui approchent d'une perfection mélodique que l'on peut amplement classer au rang des compositeurs les plus inouïs. Sa musique est achevée et très précise. Oui, et complètement folle, aussi. Il y a tout chez Drake : la virtuosité du musicien, si propice à tirer des arpèges incroyables, et une adéquation insensée entre le fond de l'âme d'un homme et ce qu'il peut en retranscrire dans les notes. La vie intérieure de ce type est, avec la plus extrême application, dépeinte en musique. On y voit de grands élans d'espoir, des renoncements insupportables, des sursauts de vie vite submergés par la terreur, tous les tourbillons qui font que nous courons, hors d'haleine, et que nous aimons pour oublier que nous crèverons. J'aurais voulu que Nick Drake trouve une fée qui pose un regard de paix sur ses jours. Il le méritait. Et, très sincèrement, je crois que j'aurais presque pu l'aimer, moi aussi, le grand con brun et brut, tellement il est bouleversant à chaque seconde. Le bougre. Faut dire que ça canarde sévère, dans ses disques. Oh, l'oeuvre n'est pas bien épaisse. Mais chaque chanson pourrait en inspirer dix ou quinze autres, de par sa richesse et sa complexité. Merde, c'est magnifique. Nick Drake, je le pratique de manière très spéciale, parce que l'écouter n'est jamais anodin pour ma petite gueule. Je place souvent TOUT dans une playlist et je me réserve cette écoute pour des moments que j'essaye de faire de sortir de l'ordinaire. Quand j'écris ici, par exemple. Tiens, braves gens, au moment où j'écris ces lignes, il cause dans le poste, Nick. Et vraiment pas pour rien dire. Il touche Dieu, sans se forcer, il tape la discute avec des forces spirituelles qui ne sont pas à l'oeuvre dans ce que nous maîtrisons de notre cerveau. Beaucoup d'avance sur le quotient émotionnel du commun des mortels, le garçon... Mais c'est bien, fort bien : l'écouter fait grandir considérablement. C'est un peu comme entendre une conférence d'Hubert Reeves. Même si l'on ne saisit pas tout dans l'instant, on sent bien qu'on franchit des paliers vachement notables. De toute façon, Nick drake fait de la métaphysique. De manière aboutie. Il travaille au bien et à la perfectibilité de la race humaine. Ce type doit être d'urgence inscrit au patrimoine des choses du genre merveilles du monde. Du monde intérieur, évidemment.

Je me remémore un dimanche d'avril dernier, où une personne particulièrement chère à mon coeur me manquait de façon cruelle ( la routine). Avec acuité, force, au scalpel dans la rétine. Je me suis allongé, vaincu par les morsures, non sans avoir au préalable concocté la traditionnelle playlist "Nick Drake Moments Particuliers". Et les deux heures qui ont suivi ont été assez féériques. Semi-conscience, torpeur magique, et la sensation de celle que j'aime dans une brume rêveuse assez langoureuse, avec toutes les chansons du frêle anglais qui venaient assaisonner nos retrouvailles oniriques. On peut très bien passer du temps à se réjouir de l'acquisition d'une grosse totomobile avec moult options, ou d'un placement réussi en bourse, ou d'un doctorat en économie. Je me contente d'être juste heureux d'avoir vécu ces instants étranges, la douleur partiellement estompée par un jeune homme qui n'a pas vu la trentaine mais qui a écrit des textes de sage moyennâgeux, de vieillard alchimiste de l'amour. Drake est avec moi depuis mes 32 ans. Jusqu'à la fin, c'est juré. Peut être fier, le coco, car il est beaucoup plus qu'un artiste que j'admire profondément. Il est un soutien massif, un aide de camp, un veilleur, un mecton qui part en éclaireur dans les ombres et qui revient me dire: " Eh, Jean, tu sais, je suis allé voir par là, sans déconner, t'inquiète pas, poursuis ta route, t'es qu'un gros con de faible, un né meurtri, un pleutre chialeur et caractériel, mais roule, ma poule, roule, il y a un sens à tout ceci, le grand TOUT veille sur nos vies, sois confiant dans le risque". J'ai l'inconsciente fatuité de mettre ses préceptes en action. Je continue. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. Vous non plus, comme dit Mark Everett...


C'est tout de même assez étrange, à ce point de ma vie où je suis rendu, avec tout ce qu'il est advenu de merveilleux ces derniers mois, de me dire et d'admettre qu'un torrent d'espoir me porte à présent sur des eaux plus accueillantes qu'il y a ne serait-ce qu'une pauvre année. Mais bon Dieu que c'est bon. La récolte, quoi. Je n'ai pourtant pas semé grand chose. Ou si tant est, ce n'est pas à moi de le dire. Il se trouve que désormais, tous les gens qui ont compté dans ma putain de vie connaissent l'existence de ce lieu d'écriture. C'est un peu vertigineux. De me dire haut et fort que les Nicolas, Florent, Jonathan, Lionel, Nathalie ( bon ben toi, à ce qu'il paraît, c'est récent), Fanny, et Hélène vont tous, à un moment ou à un autre, parcourir ces lignes en se disant: "Tiens, il a encore frappé, l'autre, il a bafouillé sa prose hystérique en restant bien fidèle à ce qu'il est : une grande tornade de n'importe quoi". J'espère juste ne pas trop vous avoir importuné de ma présence perturbante. Vous m'êtes tous chers, dans des proportions qu'il me serait difficile de chiffrer. Avec ma reine sur l'immense trône qui lui est réservé depuis toutes mes vies antérieures. Le chevalet, le piédestal, le sommet de l'achèvement des sentiments qui vivent en moi depuis quarante ans et plus.
Je ne sais que trop ce que je suis. Tout ce qui fait que je ne suis pas adapté au canevas de la quiétude, que mon coeur bat trop vit et trop fort, que cela ne me portera peut être pas jusqu'aux confins du grand âge. Je jure que je ne suis pas un sale fumier, une teigne irrécupérable, un parfait égoïste qui fait de ses caprices des priorités vitales, sans penser aux siens qui morflent. J'ai été élevé dans l'amour, un amour gros et lourd, trop lourd, alors maintenant je distribue, enfin j'essaye quoi. Le cynisme et la lucidité sont des notions qui me traversent souvent, trop souvent, le caractère inepte de l'existence c'est pas tous les jours facile à se trimballer. Mais bon ben voilà, quoi, j'aime la vie, bien sincèrement, et depuis peu je suis en mesure d'aimer ma vie. Parce que mes journées à côté d'elle, cet être sublime que j'épuise parfois, trop souvent, de mes nerfs inqualifiables, c'est exactement la même chose que d'écouter Nick Drake. C'est être d'accord avec la vie. Profondément d'accord. Sans oublier que c'est un océan de dureté, qu'on en chie tous, non, ce n'est pas affirmer style méthode coué que tout est beau pour l'éternité. C'est juste échapper, grâce au visage pur et à la beauté luminescente d'un être de chair, à sa condition de mortel. Ca n'a rien à voir.
La playlist de Drake s'achève tout doucement, toujours pas de chansons moyennes à l'horizon, que du chef d'oeuvre au kilomètre, il est 16h35, je vais sortir, comme d'habitude, aller caresser les chevaux, hébété et stoned comme à chaque fois que j'ai écrit, c'est un état que j'aime bien, et puis je vais me persuader que je te vois dans cinq jours, compter et re-compter sur mes petits doigts les heures et me dire que j'aurais pu aller retirer mon billet à la gare ce matin plutôt que d'aller m'acheter une casquette d'été qui ne me va d'ailleurs pas du tout.

Merde, c'est long, cinq jours. Je souhaite véritablement à tout le monde, avec la plus profonde des sincérités, d'aimer un jour quelqu'un de la même manière. Vous devriez vivre ça, sérieux. C'est au delà des termes passion, gentillesse, intensité, noblesse, force, ou bien d'autres mots frelatés par l'humain, des expressions du bon français, du correct, du sensé.

C'est beau. C'est aimer.

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