vendredi 8 mars 2013

Ovum in heaven

 J’ai acheté mon premier disque des Beach Boys dans un Conforama, vers mes quatorze ans. Dans un bac à soldes. L’endroit de cette première rencontre aurait pu être un tantinet plus noble, et moins incongru ( toujours pas capté pourquoi et comment un marchand de meubles vendait des 33 tours). Mais là n’est pas l’essentiel du propos. On va pas passer huit plombes à se toucher le pipi quant à cette épineuse interrogation. L’album dont j'ai fait l'acquisition, best of de son état, s’appelait « Twenty golden greats », ou un truc du genre. Vingt francs de l’époque. L’aubaine céleste pour un marmot salarié à l’argent de poche. De retour dans ma caverne, j’ai posé la galette sur la platine Technics. Dont le prix du saphir avoisinait, pour sa part, deux mois de mon argent de poche. Autant dire qu’il me semblait extrêmement important d’éviter soigneusement de lui coller des foutaises sous la pointe ( j’ai des noms en matière de foutaises, plein).
Pour moi, les Beach Boys relevaient de l’inconnu. J'imaginais un peu ce groupe comme une usine à tubes de surfeurs, un truc mou du genou, tout gnan gnan, et sans grande saveur à priori. Mais comme ma détermination à explorer les grandes prairies du rock n’avait d’égale que mon penchant précoce pour la gente féminine, j’étais férocement prêt à entendre ce que les gars avaient à me chanter. Et puis « Good vibrations » a déboulé dans les hauts parleurs. Comme un nouveau né babille ses premiers émois. Ma vie en fut transfigurée. Altérée à tout jamais. Bonifiée. Joyeuse.Gaie. Plus belle. J'ai muté. Ce que j’entendais n’avait radicalement rien à voir avec des chansonnettes niaiseuses pour ados californiens en mal de caresses génitales. C’était l’œuvre d’un immense compositeur, d’un Grand, d’un contemporain dans l’âme de Verdi et consorts. En proie à l’émerveillement abrupt, j’ai déroulé tout la compilation plusieurs fois de suite. Mes oreilles contemplaient le génie. Mon cœur se rafraichissait, mes mains battaient la mesure de la beauté. Putain de Dieu, qui avait pu écrire cette enfilade de joyaux ? Des tubes, certes, à la queue leu leu, des dizaines de tubes, des chansons qui passent superbement bien à la radio, mais avant tout des œuvres puissantes, structurées par la grâce, agencées avec une intelligence remarquable, sans pour autant que l'on n'y sente le moindre vil calcul d'un faiseur de succès. Des chansons qui respiraient l'évidence. Naïveté bouleversante. Pépites grand luxe. Fission nirvanesque de l'atome.
M'a pas fallu longtemps pour chercher avidement qui avait pondu ces oeufs de miel.
Brian Wilson qu'il s'appelait le gars. L'aîné d'une fratrie. Un gringalet timide et gauche, un faible de l'existence, un craintif, malmené par son père, pas bien dans sa carcasse, pas bien sur la planète. Le jeune homme peureux extirpait néanmoins de sa tête des symphonies complètes de trois minutes. Devait avoir sa planète à lui, sans père violent, sans brimades, sans laideur, sans fausses notes. Aucune. L'imperfection chronique de sa situation terrestre ne transpirait pas le moins du monde dans ses saillies pop. Ce n'était que pure splendeur. Wilson ne chiait pas des chansons. Il levait délicatement le voile du paradis.
J'ai dévoré dans la foulée tous les livres sur les Beach Boys que je trouvais à portée de mes jeunes mains. J'ai vu des documentaires, des lives, même des téléfilms biopics un peu foireux. J'ai gobé du Beach Boys à même ma chambre.
J'ai écouté l'intégralité de la production des Boys, des albums les plus majestueux aux accidents de parcours. Car le cheminement erratique du mec, sapé par l'abus de nombreuses drogues et la dépression lancinante, le conduisait parfois à composer en deça de ses fulgurantes dispositions. Pas grave. J'ai tout bouffé. Et même dans ses disques dits "faibles" ( je pèse mes mots), la lueur faisait immanquablement une apparition, le génie absolu passait sa tête défoncée par la porte des sillons pour rappeler à l'audience qu'il n'était pas encore détruit. Le génie ne connaît pas la destruction. Il galope au cul du Brian comme une chtouille tenace, il s'impose, érige ses préceptes, intervient, ordonne, calibre, éructe, vocifère, tape l'incruste. Le génie vit chez Brian Wilson comme la suprême connerie peut habiter d'autres humains pour l'entièreté de leur vie.
Un beau jour, j'ai enfin acheté "Pet Sounds", communément reconnu comme le sommet incontesté de la carrière des Beach Boys. Bordel, que dire là dessus? Putain mais qu'est ce qu'on peut bien torcher des mots pour traduire la perfection? Le divin, ça s'explique, ça s'adapte au langage humain? Le Requiem de Mozart me laisse sans voix, tarit mon débit, assèche mes conceptions. "Pet Sounds" opère le même office. Inutile de tenter de rajouter quelconque phrase. Ce serait amoindrir l'orgasme.
L'histoire de l'enregistrement de l'album est passionnante. Wilson, de l'autre côté de l'atlantique, répondait avec ce disque au "Rubber Soul" des angliches Beatles, qu'il vénérait. "Rubber Soul" avait enraciné les bases solides d'un rock hautement spirituel, gorgé de ganja et de rêve, tutoyant les nuages de l'amour. "Pet Sounds" enfonçait simplement le clou dans le strato cumulus, en rivalisant aisément avec le "Revolver" des mêmes Beatles, qui sortit aussi vers l'été 66. A cette époque étrange, les disques de chevet tombaient dans les bacs comme des fleurs, quasiment chaque semaine.
Wilson avait beau être un bambin chétif, c'était un monstre du studio, un acharné, un batisseur d'églises soniques qui visait constamment le coeur de l'univers. Il élabora son disque avec tout le sérieux d'un enfant qui joue. "Pet Sounds" est magique, lumineux, royal, direct. "God only knows", avec les harmonies enfantines de Carl Wilson ( une voix d'ange au service de Dieu, quoi de plus normal?), rivalise avec le haut du panier de la musique classique. C'en est étincelant que ça en provoquerait même des malaises. Ton souffle coupé net par la voix d'une entité supérieure, qui te cause en direct depuis tout là haut. La grande partouze du bonheur. Capitulation immédiate. Rends les armes, allonge toi, cloture ton espace onirique, repousse les contraintes extérieures, laisse toi glisser dans la rivière, c'est du beau, du bon, du lait sucré, c'est pas du verre à moutarde, c'est du cristal insensé, mon p'tit bonhomme. Entendre 'Don't talk" à fort volume, c'est la garantie de pleurer dans la joie.
Les Beatles, il fallait logiquement s'y attendre, ont répondu à "Pet Sounds". Avec "Sergeant Pepper". Excusez du peu. Ca a mis la barre un tantinet plus haut. Euphémisme. Alors Wilson s'est enfermé, bien décidé à taper encore plus fort que ses idoles d'outre océan. Résolu à composer la bande son du firmament. Et il est devenu barge. Complètement barge. Perdu pour la raison. Trop seul devant l'énormité du défi. Refusant l'obstacle. Ca peut aisément se comprendre. Faisant et défaisant ses chansons jusqu'à la schizophrénie. Détruit. Anéanti par la pression qu'il s'était imposée. Le projet "Smile" ( quel titre, putain, quel merveilleux titre, ça reflète exactement l'effet produit sur l'auditeur) est resté dans les cartons durant des décennies. Oh, bien sûr, ici et là, des bribes en ont été disséminées sur des albums, et puis des pirates des sessions de studio sont sortis sous le manteau ( je les ai tous achetés, étonnant, non?) , mais le disque dans sa globalité n'a jamais vu le jour concrètement. Et la pauvre Brian a traversé de tristes années,psychiatriquement atteint, ballotté de médecins véreux en managers marrons ( et inversement). Accro et malade. Oui mais bon. Il y a, je le crois, une étoile bienveillante pour les personnages de ce calibre. Enfin, des fois quoi. Pour un Syd Barrett enfoui définitivement dans ses limbes mentales, il fallait bien un Brian Wilson ressucité d'entre les dingues. Débarassé de ses sangsues mais pas de sa belle folie, il s'est remis, à l'aube des années 2000, à l'ouvrage du sourire. Aidé dans la douceur, soutenu cette fois par des gens biens ( ça existe, j'en ai rencontrés), l'enfant roi a enfin parachevé son chef d'oeuvre. Il a repris ses musiques de l'époque, les a enregistrées pour de bon, et "Smile", version Wilson solo, a explosé à la gueule de la race humaine. Génial. Et quelques années plus tard, le disque original des Beach Boys, qui devait sortir en 1967, est lui aussi arrivé dans les bacs. Re-génial. Le solde de tout compte des sixties était cette fois d'équerre. Je suis intimement persuadé, comme plein d'autres, que si cette bombe avait explosé à l'époque voulue, elle aurait pulvérisé de joie tous les afficionados de ces années bénies. Et tenu tête à Pepper. Cela n'est pas advenu. Mais c'est pas grave. L'histoire se termine quand même vachement bien. "Smile" existe. Dans mon coeur et dans tous les autres, aussi. Oh oui, il existe fort. Je suis heureux pour Brian. Et pour l'humanité toute entière.
J'ai vu Wilson au Grand Rex, il y a quelques années. Il a toujours le regard perdu des grands noyés, des enfants scotchés ad vitam sur leurs névroses. Un naufragé touchant qu'on a envie de serrer fort, de protéger en collant des beignes à qui lui voudrait du mal. Il est resté un paumé au plus haut point, c'est avéré. Brian est échoué sur des rivages psychologiques dont lui seul connaît les contours étranges. Mais bon Dieu de merde, quand il emmanche "Good vibrations" au clavier, c'est un chef d'orchestre plein d'assurance qui s'adresse au monde avec autorité. C'est la musique de l'Olympe qu'il nous donne à entendre, et rien d'autre que cela.
Mon étude approfondie des Beach Boys ne s'est jamais arrêtée. Comme pour le Floyd, Zeppelin ou les Beatles, je n'ai de cesse de tout décortiquer, d'examiner avec la plus stricte attention les chutes de studios, les ébauches, les concerts pirates, les séances de travail ratées tout autant que celles où la facilité est de mise. Pour toucher de mon petit doigt l'essence intrinsèque de la musique, encore et encore. Réaliser l'exégèse perpétuelle de mes bibles. Je suis un forcené. Un entêté. Une vieille carne. Un pur toqué de la mélodie. Mais un tendre. Je vous aime.
   
 

https://www.youtube.com/watch?v=scIncjf0y0E
     


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