vendredi 3 octobre 2014

I believe i can Overfly








Sur la fiche de voeux qu'on remplit à l'école, genre le petit bristol de début d'année où l'on doit noter l'adresse des parents et tout le bordel, à la question "profession envisagée", j'aurais sans doute répondu rock star si j'avais eu un tantinet de couilles. Ouais. C'était mon but dans la vie. Jouer dans un groupe, composer des albums, passer des milliers d'heures en studio, monter sur scène pour tout exploser, taper des poutres de coke larges comme le Grand Canyon, ravager les chambres de tous les Hilton qui se trouveraient sur ma route, secouer des groupies dans les backstages, être adulé par la terre entière, faire le tour du monde en jet privé et dormir un jour sur huit. La suite de l'aventure a été un poil de cul différente : je me suis retrouvé à 35 ans le derche scotché derrière un bureau, à faire les comptes de l'Etat sept heures par jour, le tout en étant obligé d'entendre les commentaires de mes collègues sur le dernier disque de Florent Pagny ou l'adultère du moment qui défrayait la chronique du fonctionnaire qui se fait chier. Je partais de chimères homériques. De Bercy remplis et de d'aventures supersoniques. J'ai atterri dans un marasme gluant de bureaucrate en voie de garage. Que faire d'autre, à part un énorme burn-out et une dépression nerveuse qui ferait passer Kafka pour un joyeux clown?

Mon inconscient a dit stop. Mon corps a craqué. Mon cerveau a disjoncté. Je me suis barré. Loin. Dans la ville de mes années de bonheur. La seule où j'avais eu un groupe, dans les nineties, la ville sanctuaire, le port d'attache qui m'attirait comme un havre de quiétude : Nantes. Ma douce Nantes.
Et puis un jour, quelques mois après mon installation dans l'ouest, on m'aiguille sur un plan : un groupe d'amateurs cherche un clavier, qui puisse aussi éventuellement faire quelques vocaux si le coeur lui en dit et s'il ne chante pas trop faux. Putain, le flip. Je me souviendrai toute ma vie du premier rencard avec ces garnements de ce qui est devenu maintenant Overfly. J'avais tellement la peur au ventre que j'y suis allé sans clavier. Je ne leur ai jamais avoué que ce premier oubli a été sciemment réalisé. J'ai dû mettre dix minutes avant d'oser cogner à la porte de la maison où l'on était censés répéter. La trouille. Le trac. La pétoche nucléaire. Comme aux grandes heures des auditions pianistiques de mon enfance, où je perdais le sommeil une semaine avant la date fatidique. Bref, il a bien fallu que je rentre, au bout d'un moment. Ca aurait fait tarte de passer toute une nuit derrière la porte d'un truc qui pouvait m'apporter du bien-être ( ceci est à peu près l'allégorie de toute ma vie...).
Et donc je suis rentré. Une belle maison, remplie de disques et de musique ( c'est un bon point immédiat pour mes critères, si je rentre dans une baraque où il n'y a pas un skeud en train de tourner, je peux fort bien faire faire un volte face à mon cul et me barrer illico en disant "y sont cons ou quoi, là dedans, y vivent en silence? La musique, c'est tout le temps, le jour, la nuit, même quand on va aux chiottes faut choisir un bon album"). Et puis j'ai vu des gens. Des humains. Des bipèdes de mon espèce. Au nombre de cinq. Trois gars. Deux filles.
Ils m'ont demandé si j'avais apporté mon clavier. J'ai bafouillé que j'en avais pas encore. Menteur.... Couard.... Poltron..... Ils m'ont dit que c'était pas grave, que j'allais chanter avec eux, qu'on verrait bien. On a fait la première répète de l'embryon du groupe Overfly... J'ai chanté. Je me souviens avec acuité que je voulais tellement qu'ils m'acceptent que j'ai hurlé comme une bête dans le micro, me pétant la voix sur le "Message in a bottle" des policiers. Retour chez moi aphone. Ca non plus je ne leur ai jamais avoué. Eh ,les  boys et les girls, si vous lisez ces lignes, vous devez vous dire que ça en fait des mensonges par omission, hein?... Mais bon, je le voulais, le job. Plus que tout autre poste auquel j'ai été candidat dans ma chienne de vie. Je voulais être des vôtres. Je voulais jouer, chanter, vivre avec un band, avoir des répètes, prévoir des concerts, tout le tintouin, quoi.
Ces cinq cocos ont donc acté mon entrée dans leur groupe. C'était assez noble de leur part. Parce qu'ils étaient déjà sacrément potes. Et que je débarquais sans grand talent ( ils s'en sont rendus compte au fur et à mesure, hé hé, trop tard pour me virer) dans leur trip.
On a répété. Joué. Et comprenez moi bien :  tous ces rêves de gosse, la gloire, les filles, etc , au plus profond de moi je m'en cogne complètement. En revanche, me retrouver confiné dans une petite salle de musique au fond d'un jardin, avec des amplis, des micros, des instruments, des êtres humains qui font des notes ensemble, c'est bien ça, mon graal ultime. Mon bonheur. Ma joie. Une joie brute. Eclatante. Limpide. Régénératrice. Une joie soignante.

Le groupe s'est peu à peu étoffé. On a constitué ce que l'on peut appeler un répertoire de reprises rocks et de tubes divers. Et puis il y a eu le premier concert. Très bizarrement j'ai eu le trac, mais un trac différent de celui de mes années de pianiste en culotte courte. Le groupe donne une force. Il y a toute une entité prête à couvrir tes pains. On n'est pas seul devant son putain de clavier. L'union musicale fait la force des mecs maladivement timides comme moi...
Notre petite aventure s'est  donc mise à suivre son chemin paisible, on a choisi Overfly comme nom de scène parce qu'on a le sentiment de survoler les chansons plutôt que de réellement les jouer parfaitement. Et c'est très bien comme ça. Je crois fermement que les boursouflures d'ego et la prétention sont fondamentalement absentes de ce groupe. Comme quoi c'est possible. En revanche, le facteur humain positif, l'envie de donner, l'envie de s'éclater, l'humour, et une certaine camaraderie d'un type très délicat, que j'aime tout particulièrement, tout ceci innerve cette formation de manière profonde. Je trouve ça sain. Et beau. Overfly, c'est vachement bien,  putain.

Ceci étant, 2013 ayant apporté son lot conséquent et lourdingue de merdes dans ma vie ( ce n'est point la peine d'y revenir ici, c'est derrière ma gueule et c'est tant mieux), il est arrivé un moment où j'ai encore dégringolé du faible promontoire où j'étais en équilibre psychologique déjà fortement instable. Pour la faire courte, la dépression nerveuse s'est muée en pulsions suicidaires particulièrement intenses. Avec autodestruction de masse à la clé. Vers le mois de novembre-décembre de l'année passée, la personne qui écrit ces lignes était dans un état de délabrement psychique et physique extrêmement avancé. Et dans l'incapacité totale d'assumer son rôle de membre du groupe. J'étais devenu une sorte de grosse loque gavée de psychotropes, gras comme un loukoum boulimique, bouffi par les tranquillisants à haute dose et les cubis de vin rouge. Une épave. Un mec au bord de la calanche. Putain de Dieu, je sais pas à quel moment j'ai donné le coup de rein salvateur, mais heureusement que c'est arrivé, parce que j'étais vraiment au bord de passer définitivement de l'autre côté. Pour avoir la paix. Pour en finir avec la chienlit. Pendant cette période de noirceur absolue, les membres d'Overfly m'ont attendu, affectueusement soutenu en m'envoyant des mails très gentils, ils m'ont pas éjecté de leur projet ( ce qui, au vu du peu de temps que j'avais passé avec eux, eut été logique et n'aurait absolument pas constitué un coup de pute de leur part). Cette marque d'attention m'a touché à un point assez gigantesque. Et puis un beau jour du début de janvier 2014, j'ai dit stop. Je sais pas trop comment. C'était le 3. Ca fait exactement neuf mois aujourd'hui. Que je suis clean. Que j'ai regagné les rives de l'humanité.
Et j'ai réintégré le groupe. Leur exprimer ma gratitude, ce serait trop chiche par rapport à ce que je ressens : ils ont été impériaux. De classe. Je crois fermement que tous autant qu'il sont, ce sont des gens bien. Foncièrement bien. On est en 2014, la société et le monde sont gravement malades. Et moi, le dépressif qui a fait de sa pathologie quasiment une activité à temps plein, j'ai trouvé des gens bien. Il en reste. Ca existe encore. Y en a. Qu'on ne me les prenne pas, bordel, je serais capable de buter pour rester dans leur entourage, tout dépressif que je suis.  C'est une denrée rare. Ils sont rares. Chacun à leur manière. Je ne vais point ici détailler les différentes personnalités, de même que je ne vais point citer leurs noms, ni mettre une photo d'eux, parce qu'ils ont le droit à la préservation de leur image. Mais que le monde sache ici que leur image est belle. Tout comme leur âme. Merci. De moi. De mon vieux coeur qui bat une fois sur deux, merci à vous cinq. Merci merci merci.

Les matins où je sais qu'il y a répète le soir, je me lève de ma nuit blanche tout guilleret, j'embrasse ma pelouse, je danse à poil dans mon jardin, je dis à ma boulangère que la vie est belle, je sifflote toute la journée, je regarde mes factures en rigolant benoîtement, et quand arrive 20 heures, j'ai déjà le cul dans la bagnole. Je suis tellement en avance que je m'arrête souvent sur un parking pas loin de chez eux pour fumer deux ou trois clopes avant de débouler avec ma boutanche, mon clavier et mon envie de jouer. Eh ben j'ai beau faire en sorte de retarder mon arrivée au maximum, j'suis toujours le premier dans la place. Comme un clébard affamé de notes. Et lorsque je fais le trajet retour, vers une heure du matin, j'ai le corps bourré d'endorphines, on dirait que j'ai pris un fix de mammouth. Junkie à la musique, le gars. Addict. Oh, bien sûr, je rentre dans une maison vide, alors que mes potes d'Overfly ont des enfants magnifiques, des vies de famille que je contemple avec envie, parce que l'amour est dans leur foyer alors que chez moi y a que des albums et des cigarettes. Mais bon, faut pas se plaindre. Je joue avec eux, déjà. C'est un putain de privilège. Peut-être qu'avec un peu de bol, moi aussi j'aurai un jour des enfants et une douce à mes côtés.
Toujours est-il que je n'ai pas envie de brûler les étapes de l'amitié avec eux, parce que ces choses là se construisent sur la durée, et pas après deux ou trois embrassades de musicos. Mais de plus en plus je les considère comme des proches. Et se découvrir tout doucement de nouveaux amis à quarante balais passés, c'est un pur délice. Ca se fait posément. C'est un nectar. C'est suave et ça fait du bien au cul.

Voilà, je ne sais pas trop ce que va devenir ma vie dans les années qui s'annoncent, mais je commence à me dire que ma quarantaine est correctement entamée, que le prochain cap à franchir sera un 5 et un zéro, et que ça me fait suprêmement chier.
Mais qu'importe !!  Nevermind les couilles !!! L'expérience Overfly a constitué une immense thérapie pour me permettre de naître aux choses, de me libérer de de plein de trucs nauséabonds qui polluaient ma tronche. C'est un bonheur, et rien d'autre. Je paye mon psy 43 euros pour 30 minutes d'entretien. Overfly, ça dure trois ou quatre heures et c'est gratos. Fais le calcul, mon p'tit gars. Il te faut une répète par jour et dans six mois tu seras totalement guéri.... Overfly the top !!!

Cette fameuse aventure Overfly, elle prendra forcément fin un jour ou l'autre. Parce que. Parce que la vie fera que. De toutes façons tout ceci aura un terme ( c'est rien, c'est juste mon côté optimiste qui revient avec son galop de connard). Mais pour le moment je profite. Je me goberge d'eux. Je me gave de leur présence, de la musique que l'on fait ensemble. Et je veux qu'ils sachent que quoi qu'il advienne dans le futur, ils m'ont apporté des choses immensément belles, à moi, l'handicapé existentiel, l'hyper émotif, le funambule foutraque, la chose inclassable chez les normaux. Vous êtes des gens que j'aime. On n'est pas les Stones. On joue pas toujours exactement dans le temps. on fait des fausses notes, on oublie des couplets.  On fait ce qu'on peut.

On s'apelle Overfly. On vous emmerde. 

1 commentaire:

  1. Overfly est une belle aventure musicale et humaine, qu'il est fortement recommandé de poursuivre à mon avis ...

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