samedi 17 avril 2010

Binoclard génial ou divin gaucher? The love you take ou the love you make?


A la question (gonflante, à force): "Etes vous Beatles ou êtes vous Stones?", j'ai toujours répondu par un grand éclat de rire. Soyons sérieux deux minutes. Je n'envisage pas une seconde de tergiverser pour savoir qui sont les patrons. Les Beatles ont offert leur premier single aux Stones (un pauvre truc qui s'appelait "I wanna be your man" et dont John et Paul ne savaient que faire), les Beatles ont inscrit sur la pochette de Sergeant Pepper un message qui en dit long: "Welcome the Rolling Stones, good guys", les Stones ont tenté en vain de sortir leur Pepper à eux ("Their satanic majesties request", bof bof), et les compos des Beatles ne boxent pas du tout dans la même catégorie que celles des Stones, que j'adore par ailleurs, mais bon le débat me semble non avenu, sans réel fondement. Les Fab sont en haut de l'Olympe, pour des siècles et des siècles. En revanche, quand je commence à me triturer la gueule pour savoir qui, de John ou Paul, revêt pour moi l'uniforme de patron des patrons, la situation se corse.
J'ai découvert le rock, l'anglais (grâce aux textes), et trouvé une vague raison d'exister avec les p'tits gars de Liverpool. Lorsque j'ai écouté pour la première fois les albums des Stones, ce fut un moment de plaisir, une sensation agréable, je ne me lasse pas de "Sticky Fingers" ou "Exile on main street", mais force est de reconnaître et d'admettre posément que chaque exploration initiale des disques des Beatles a constitué un choc barbare et puissant, avec effet de souffle, séquelles imposantes et tout le bordel. Je pense être capable de citer à peu près les lieux et dates d'achat des skeuds des scarabées, tout ça s'est déroulé en 1987, c'était les 20 ans de Pepper, il y avait une réédition en compact et 33 tours, putain, je me suis refait les sixties en un an. Ma tronche en revenant du centre Mammouth avec le vinyle de Sergeant Pepper dans mes menottes, ça valait son pesant de LSD. Le Graal en ma possession, Seigneur, ayez pitié, j'ai du le serrer jusqu'à en avoir mal, c'te pauvre album, du coup la feuille en carton avec les découpages avait un peu morflé, j'en ai chié pour suivre les pointillés de la moustache du sergent. Pour "Revolver", j'ai d'abord eu une cassette (de qualité, hein, une belle chrome), que j'ai usée jusqu'à la moëlle avant d'acheter le 33 en Allemagne. Mais les albums n'étaient pas tout: il y avait ces fameuses faces B, ces raretés (on disait rarities en rosbeef) que les drogués des Beatles recherchaient avec avidité, voire une certaine confusion mentale. Miracle des miracles, après avoir peiné comme un forçat pour dénicher quelques perles, je fais la rencontre d'un disquaire compréhensif, complètement fondu des Beatles, et qui a du déceler une névrose pathologique de même intensité chez moi. Au fur et à mesure des achats chez lui, le type me parle de plus en plus, il est assez étonné de mon souci du détail quant aux dates, aux titres, même si je n'arrive pas à la cheville de sa culture scarabéénne. Et puis, un jour, il me dit brusquement: "T'as cinq minutes? Je monte vite fait à l'appart et je te redescends un truc qui va te plaire". Je vois le disquaire se repointer avec une grosse sacoche en cuir, remplie de disques. On sent que c'est un trésor pour lui, il a l'air méfiant, il mate si de nouveaux clients se pointent intempestivement... Et là, sur les rayons, il vide la dite sacoche: des dizaines d'albums pirates, du Beatles en répète, des prises alternatives, des lives inédits, les séances complètes de "Get back", les fameux "Ultra Rare Trax". Mes yeux ont triplé de volume, mon rythme cardiaque est en surrégime, tout un océan de splendeur est étalé devant mes quinze ans. Il m'explique que c'est le résultat de toute une vie de recherche et de passion, qu'il ne peut pas me les prêter, mais que je peux les écouter au magasin, au casque, discrètement. Le nombre d'heures que j'ai passées dans les mois qui ont suivi à découvrir ces bootlegs est incalculable. Des heures de bonheur, man. Ce type assez génial, très proche de Volcouve, le président du fan club français, a tout de même eu un geste extraordinaire; un jour comme un autre où je m'interrogeais, le casque sur les oreilles, sur l'utilité d'avoir sorti "Abbey Road" avant "Let it be", le mec me confie: "Ecoute, ce week-end, je vais à Londres, je peux te ramener "Sessions", le pirate ultime des Beatles, l'album qu'ils n'ont jamais sorti, et qui contient tous leurs chansons vraiment inédites". Dans la pile de disques qu'il m'autorisait à écouter, je l'avais jamais vu, le "Sessions", il devait être dans son appart, sous alarme, avec des vigiles et des chiens pour le surveiller. Après une légère défaillance vagale, j'explose de joie dans le magasin, j'embrasse une mamie qui hésite entre Iglesias et Hervé Vilard, et j'accepte avec enthousiasme le deal. La semaine suivante, pour deux cents francs, je suis rentré, avec une immense fierté, en possession de "Sessions", qui, sept ans avant l'avalanche des trois volumes "Anthology", m'a permis de découvrir des joyaux comme "Not guilty", ou "Come and get it". Sublime.
Alors, au fond, Paul ou John? Putain. John a fondé les Beatles, il a porté le groupe jusqu'en 66-67, avant de renoncer un peu, de diluer son ego dans l'acide et l'heroïne, et pour ça , je lui en veux des fois. Mais c'était SON groupe, au départ, et le Paulo il a pris les rênes après Lennon. Bon. L'esprit cinglant de John est puissant, il dévaste tout sur des titres comme "I'm only sleeping", "A day in the life". Le garçon avait un intellect surdéveloppé, du Walrus aux champs de fraises, il a pondu les sommets de la période psychédélique, loin devant Brian Wilson. Sa carrière solo est courte, mais merde, l'album du Plastic Ono Band, c'est miraculeux, une vraie séance d'exorcisme psychanalytique en direct, et des mélodies insensées. Pareil pour "Imagine", je doute que Paul puisse s'enorgueillir d'avoir délivré au monde un véritable hymne durant ses années post-Beatles. Toutefois, McCartney, malgré un indéniable côté gnan-gnan sur certaines compos ( mais on le pardonne facilement), ça reste du très lourd, du baroque qui fait l'amour au rock, une facilité insolente à produire de la musique. Faut pas non plus être une buse pour écrire "Hey Jude", ou les 3/4 de la deuxième face d'Abbey Road. Je m'interroge sur le pouvoir créatif de ces deux mecs en permanence, en essayant au maximum d'éviter tout manichéisme. John n'est pas qu'un génie multiforme, à l'esprit ravageur et précis, et Paul ne se cantonne pas à faire du merveilleux sucre en chansons, il sait élargir sa conscience également. La synergie de ces deux usines a donné lieu à la plus belle aventure de la musique moderne, ils ont juste presque tout inventé de ce que le rock a eu de plus beau: le hard? Helter Skelter. Les concepts? Pepper. La chanson cachée en fin d'album? Her majesty. Le double album fleuve obligatoire dans la carrière d'un groupe? Le blanc. Les grandes messes dans les stades? Le Shea Stadium. Les enchaînements de chansons à la Floyd ou Radiohead? La face B d'Abbey Road. La musique concrète super chiante quand on s'appelle John Lennon? Revolution 9. Etc...
Pour symboliser l'affection immense que je porte aux garçons de la Mersey, un gros plan sur mon visage à bercy en décembre dernier serait adéquat. Au moment où le toujours vert McCartney a entamé "The long and winding road" (qui est bien su-sucre quand même par moments), une vague de larmes est partie de mon bide, charriant d'innombrables souvenirs, des flashes d'enfance, à découvrir "Rubber Soul" à genoux devant la chaine hi-fi, en adoration, à copuler sur "Revolver", pleurer sur "Dear prudence", une vie avec les Beatles, mon pote, c'est suffisant comme nourriture musicale, ça satisfait bien son homme. J'ai donc laissé discrètement filer ces larmiches, heureux d'avoir été en vie pendant le même siècle qu'eux.
Une personne que j'ai beaucoup aimée me disait tout le temps: "C'est vraiment étrange, sans que tu t'en rendes compte, dès que tu ne vas pas bien, tu te mets à chanter du Beatles, c'est comme ça que je vois que tu traverses une mauvaise période". Pas faux.
Ceci dit, quand je vais mieux, j'en chante aussi, pour fêter ça.
La musique sert à tout, elle mène à tout, elle permet de revenir aussi, elle solutionne une grande partie du Tout, across the universe, with Lucy of course.

2 commentaires:

  1. Frangin, j'ai presque honte de laisser un commentaire après ce que je viens de lire...
    Décidément, malgré notre décennie d'amitié, je suis bien loin de te connaître...
    Que dire de plus face à un tel article ? Que tu m'en apprends chaque jour ? Que je suis fasciné par la manière dont tu mets tes tripes sur la table ici ? Suis-je un "Jealous Guy" de ta connaissance encyclopédique ? Non. J'ai seulement envie d'écrire que je t'aime comme un frère et que mon admiration pour toi est infinie.
    Apprends moi encore et encore et encore très cher Enfant du Rock...

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  2. JJ, une fois de plus, un article magnifique !
    Sur la question Beatles ou Stones, je suis d'accord, il n'y a même pas de question.
    J'ajouterais que Paulo est le meilleur pour les ballades sucrées, mais c'est aussi une bête de rock, nom de dieu !
    Sans être très original, c'est inouï que deux monstres comme Lennon et McCartney se soient retrouvés dans le même groupe. Chacun aurait pu faire son groupe de son côté, mais je pense que ça aurait été largement moins bien. Leur compétition était vraiment très créative.
    Au fait, le grand Neil Young a repris "A day in the life" pendant le rappel de son concert de 2008, une version méconnaissable et bien sûre très youngienne, sublime.

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