dimanche 25 avril 2010

King of the Rex, the leather project.







La tournée Floyd de 1994, ça donnait envie de se resservir, vraiment. Gilmour était bien venu, huit ans plus tard, visiter ses sujets français au Palais des Congrès de Paname, mais c'était une mini tournée, pour se dégourdir les phalanges, un apéro qui laisse le fan total et asservi (moi) plein de frustrations. Néanmoins, le DVD tiré de cet épisode me bouleverse: il y a une version de "Comfortably Numb", avec Robert Wyatt au chant, absolument divine (les jolies choses sortent de Wyatt très naturellement, celui-ci peut éructer après un bon repas, hé bien il le fera avec distinction, noblesse, et profondeur). Le "Shine on you crazy diamond" est très bien aussi, Gilmour en livrant une lecture mi-acoustique, mi-électrique, particulièrement délicate. Mais tout ceci ne comble pas mes impatiences: j'attends de l'imperator un vrai disque, l'album de la maturité post-floydienne, et surtout un vrai concept de tournée à la clé, l'armada qui redéboule avec hargne, le vieux Rick Wright à l'orgue Hammond, des lasers et du soufre dans les salles de concert. Restant scotché au plus près des sites des religieux de l'ordre du Pink Floyd, je scrute, excité à la moindre micro-nouvelle (un Gilmour qui se rend en studio juste pour dire bonjour aux techniciens provoque en moi des élans d'espoir légèrement exagérés). Enfin, en 2005, après le Live 8, où il renoue ( de loin, hein) avec Waters et où il joue comme un Strato Angel, David se décide à mettre de l'ordre dans ses démos. Son pote Phil Manzanera, ex Roxy Music, lui file un coup de main. Ils farfouillent, triturent les bandes, sortant de ce grand binz les ébauches de chansons qu'il jugent dignes d'intérêt. Putain, j'aimerais bien être Phil Manzanera, sans rire, me pointer le dimanche chez Tonton Gilmour, après le rosbeef-pommes sautées, pour écouter des démos et préparer un disque. Le dimanche, je me contente du rosbeef-pommes sautées, et après j'écris sur le clavier que je voudrais être Phil Manzanera.
Toutes ces fouilles archéologiques dans les malles du vieux Floyd l'amènent à mettre sur pied son effort solo, ça s'appelle "On an island", et ça sort le 6 mars 2006, jour des soixantes ballets de l'ancien chevelu qui jouait dans "Live at Pompeï", les pieds nus et sales, assis avec la gratte sur les jambes et drogué. Gilmour est devenu un bon père de famille milliardaire, un haut bourgeois de l'empire britannique, respecté par tous les jeunes trous du cul qui aimeraient bien prendre un solo aussi intense que celui de "Dogs". L'album est bon, très nostalgique, empreint d'une sérénité résignée (quiet desperation is the english way, c'est pas fait pour les chiens), et assez émouvant au final, loin des gros tambours et du côté wagnérien du Floyd. La tournée s'annonce mondiale, on évoque deux salles parisiennes, l'Olympia et le Grand Rex, mais faudra jouer serrer pour les places, ça va faire à tout casser 4000 personnes. A Chantilly, on était 70000, c'était sold out comme on dit, alors sur des petites structures, la location va sans doute ressembler à la bataille d'Austerlitz. Le jour où Ticketnet lance les hostilités, j'en chie comme un pauvre clébard, je tombe sur des places pourries, le site sature, je dis à l'ordinateur d'aller se faire visiter le fondement une centaine de fois, et puis, enfin, ouverture d'une légère fenêtre de tir, je dégote deux places pour le Rex, face scène, un peu loin, mais bon, étant donnée la taille de la salle, ça sera toujours mieux que dans un stadium inhumain. Le Rex constitue la troisième date du "Island Tour 2006", il sera bien frais le père David, assez dégagé du trac du premier concert, et suffisamment en état de danger imminent pour livrer une prestation de haute tenue. Je bave d'envie.
Le 15 mars 2006 arrive, je suis déjà dans le concert depuis quelques semaines, allant jusqu'à en rêver lors des deux ou trois nuits qui le précèdent ( l'avant première onirique, c'est assez singulier et très agréable à vivre). Le Grand Rex, c'est beau, très beau, fauteuils en cuir, j'ai l'impression que je vais faire un voyage intergalactique et opiacé, heureusement que je suis pas venu assister au concert d'un connard, je me serais endormi tellement c'est "confortablement engourdi" comme ambiance. Je remarque, tout à côté de la batterie, une cloche en état de marche: ça sent le Division Bell, hé hé... La tension est tout de même palpable, première grosse date parisienne depuis 6 ans, et premier world tour depuis 12, on attend beaucoup du gars et c'est justifié. Lumière rouge, fumigènes, la statue du commandeur s'avance, une chape de bonheur tombe sur le Rex, et il annonce qu'il va jouer l'intégralité de son dernier opus (hummpff, bon, allez, faut être poli avec les légendes), qu'il y aura entracte, et puis qu'il nous offrira du "old stuff". Je tique sur le "old stuff" en question: ça fait vingt ans que j'en écoute du "old floyd stuff", putain, y a intérêt que ce soit heavy old stuff, sinon je monte sur scène pour dicter la setlist, bordel. Le set de l'album "On an island" est plaisant, les chansons passent bien en live, je pensais me faire gentiment chier en attendant la suite, mais Gilmour a cette rare capacité à pouvoir tout rendre intéressant du moment qu'il gratouille sa Fender à quinze plaques. Il nous gratifie d'un instrumental au saxophone, superbe. Je sais de quelle manière il est venu au sax: son jeune fils étudiant avec application l'instrument en question, le papa, intrigué, s'est rendu chez le même prof pour en faire autant et progresser de concert avec le gamin. J'aurais donné chéro pour voir la gueule du prof de sax, voyant s'approcher le sexagénaire bedonnant: "Bonjour, je suis David Gilmour, j'ai fait toutes les parties de guitare de "Dark side of the moon", le monde entier rampe devant mon talent, et je voudrais bien entamer l'apprentissage du saxophone avec vous".
Le feeling se veut radicalement différent au retour de l'entracte: le trip va commencer, chacun en est bien conscient, on piaffe pour savoir par quoi l'ancêtre va débuter le voyage floydien, on chuchote à qui mieux mieux dans le cuir du Rex... La réponse est évidente, cristalline, pure comme la neige: les synthés de "Shine on" montent doucement, il la refait un peu comme en 2002, pas du tout à la cool, il la balance à l'émotion, à la hussarde, Stratocaster en avant et Syd Barrett dans le cerveau, bien évidemment. Je fonds, mon état est à présent devenu liquide, ça doit lui faire drôle au cuir. L'hommage au psychotique fondateur de Pink Floyd est somptueux, magique, la chanson est depuis des lustres ancrée dans le hit parade des saintes écritures du rock, chaque parcelle de ses douze minutes est un déchirant cri d'amour à Syd, pour qu'il brille encore et encore c'te vieux barge. Gilmour la porte très haut avec sa voix de roi mage, c'est Melchior qui en appelle à Jésus de NazaBarrett, ni plus ni moins. Touchant, troublant, fantomatique, saisissant.
A ce stade de la compétition, je me dis: "Bon, ok, de toutes les façons, c'est déjà gagné, il a fait "Shine", peut bien nous balancer une reprise de "La chenille" et qu'on se lève tous comme des cons pour faire le tour de la salle en se tenant le bassin, je m'en branle vraiment, le match est plié dans le bon sens". Gilmour ne semble pas l'entendre de cette oreille: le vieux schnock enquille sur des morceaux acoustiques de la grande époque, des trucs obscurs et merveilleux comme "Wot's...Uh the deal", et il m'achève en reprenant du Syd avec "Dominoes". Coup de poing dans le cortex, dans la zone émotion, où l'on ne s'occupe plus de savoir quelle heure il est, où est garée la caisse, qu'il y a 250 bornes à faire dans la nuit pour atteindre le plumard, plus rien à taper de ces conneries de contingences matérielles, je suis avec David Gilmour et il joue du Barrett, merde.
Il fait "High Hopes", la chanson à la cloche, monstre nostalgique qu'il termine en improvisant sur une Takamine, le tout dans un silence monastique. Un murmure de mon voisin et je suis capable de violence. On a eu du rab, je suis repu, j'espère un bon vieux "Wish you were here" pour conclure l'odyssée, histoire de se quitter copains. Et là, brusquement, sur les coups de 23 heures, une simple note de piano, familière et légendaire, envahit le vieux cinoche au style art déco. Une fois. Un écho. Frémissement du public, je passe en une seconde de l'état liquide à l'état gazeux, me volatilisant dans l'atmosphère parisienne. Deux fois. Nom de Dieu, putain, putain, re-putain, mille fois putain, il va faire "Echoes", le chef d'oeuvre de la seconde face de Meddle, la longue suite de 20 minutes qui pourrait remplacer les moteurs de toutes les navettes spatiales pour expédier les braves gens dans le cosmos. J'ai un enregistrement pirate du concert: à ce moment précis, le mec qui bootlegue le show ne peut se retenir, on l'entend dire "Ouh là" au micro, c'en est attendrissant. Après le concert, j'ai vérifié auprès de l'ami qui m'accompagnait ce soir là, et il en est arrivé à la même conclusion que moi, véritablement inquiétante: on ne se souvient quasiment plus de nos actes et paroles, ou sensations durant "Echoes". Black out de bonheur. Le cul à vingt centimètres au dessus des fauteuils, du light show époustouflant, toute l'existence ( et son mystère merdique et fascinant) résumée en musique, de la fumée, des mouettes bizarres, des arpèges de guitare genre "near death experience", le Gilmour sûr de sa force, faisant geindre les amplis et nos âmes avec détermination. Un souvenir live d'une intensité extrême. Je ne me traîne sur ce putain de caillou terrestre que pour ressentir des choses de cet acabit, du très haut, de l'astralement évolué, de l'ultime, de l'excessif en vente libre aux guichets concerts de la Fnac.
Le Gilm conclut la soirée (où je n'étais désormais plus réellement présent) avec "Wish you were here", et le traditionnel "Comfortably Numb" ( ici fort adapté à mon état post Echoes), avec son double solo qui vrillerait l'estomac même à un réfractaire de premier ordre. Tomber de rideau, et capitulation de ma personne devant la distribution en règle de beauté façon doubles croches.
Nous sommes en 2010, Roger Waters, l'alter-ennemi-ego-ami de Gilmour, a annoncé sa tournée d'adieu, il va refaire The Wall une dernière fois pour dire au revoir à son public, et j'y serai, sans fautes. Toutefois, secrètement, dans le fond de mon petit coeur de grand con, je nourris un espoir comme on couve un fragile poussin (ou un flamand rose, hein): je formule des voeux pour que David lache de nouveau son prof de sax, ses gamins, son cottage britannique molletonné, ses comptes en banque dégoulinant de royalties, et qu'il reparte pour un baroud d'honneur, qu'il fasse un dernier coucou lui aussi, il est grand temps, Richard Wright a démissioné, pour sa part, et bien malgré lui, cet enculé de crabe tueur l'a envoyé rejoindre Syd, Jim, Jimi, John, Janis, et tous les autres fringuants camés des swinging sixties. Ils pointent aux guichets fermés du concert d'où l'on ne revient pas, maintenant.
Ils vont finir par tous s'éteindre, les derniers diamants fous, on n'y coupera pas.
Un jour, un type plein de bon sens a dit à propos de Gilmour: "You can give him a ukulele and he'll make it sound like a Stradivarius".
J'ai pas eu ma ration terminale, Dave, j'en redemande. Please.

4 commentaires:

  1. Trop de concert où je n'étais pas...
    Surtout celui-ci en présence de notre frère...
    J'espère un jour assister à une version "extended" de "La Chenille" par David, tel un dernier bras d'honneur à Bezu qui, lui, a mis trop de temps à disparaître...

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  2. Là JJ, c'est trop bon.
    Le Live 8 était fabuleux, ils l'ont fait, cette putain de reformation, sous la torture, ils ont un peu fermé leurs grandes gueules grâce à Bob Geldof (lequel les avait fait tourné en bourique lors de l'enregistrement de la BO du film The Wall in the early eighties).
    Chatilly, c'était énorme, mais Versailles en 1988 avec 80000 personnes, à 17 ans la veille du bac de français, c'était monstrueux. J'ai vraiment flaché la première fois sur "Us & Them" à Versailles. Le lit de la pochette qui s'écrasait sur scène, en clin d'oeil à l'avion des 70s, ça c'était du bon vieux gros barnum floydien.
    Le Grand Rex, c'est aussi pour moi Mike Oldfield en 1999, donc deux des tout meilleurs concerts de ma vie de fan.
    Comme tu le sais, j'étais aussi au Grand Rex, au premier rang à gauche en face de Phil, je n'ai pas réussi à me poster en face de Dave. Ca fait du bien une tournée plus intime et moins barnumesque. J'avais rêvé depuis Versailles qu'il joue "Hey you" et 'Echoes". Il a joué "Hey you" en 1994, et "Echoes" en 2006. Peut il frapper plus fort qu'avec "Echoes" ? Pas sûr. Sinon, le final "Confortably Numb" debout collé à la scène devant Dave, ça fait tout drôle.
    D'ailleurs, si mon fils s'appele David, c'est n'est pas un hasard ...

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  3. Au fait, je ne me souviens plus de qui est la citation avec le ukulele. C'est de qui ?

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