vendredi 23 avril 2010

Fifteen days and five years.



J'accueille un correspondant allemand en avril 1987. Il paraît que les profs français et teutons se sont concertés, ont étudié les profils des uns et des autres, et ont désigné les binômes en fonction des affinités de chacun, des tempéraments, au feeling. Je ne serai mis au courant de cette sourde machination que bien plus tard, lors du voyage retour d'Allemagne, au hasard d'une conversation avec mon prof d'allemand dans le train. Pour l'heure, j'échange des missives avec Hans-Werner, qui a l'air bien sympa au demeurant, et dont je ne décèle à priori aucun goût douteux pour la musique de merde (un mec qui prétend se pointer chez moi pour quinze jours en voulant m'infliger du Bon Jovi serait juste tué de mes mains). Le jour fatidique de la rencontre arrive. Je vois débarquer du bus un grand type, avec une classe folle, somptueusement habillé, toisant ses congénères avec bienveillance et mépris (faut pouvoir), et je me dis: "Merde, on dirait Bowie, l'a l'air d'avoir tout capté le gars, va falloir que je m'accroche". Le jeune homme me tend un paquet qui a la forme d'un 33 tours. Un bon point, un. C'est à dire qu'il m'aurait donné un bouquin sur les Porsche, je lui aurais dégueulé sur les Converse en signe de protestation. Je déchire le papier: le dernier Bowie. Ben voyons. Le clone m'offre un album de l'original. Bon, c'est dommage, il a voulu bien faire en m'achetant le dernier en date, "Never let me down", qui contient 3 chansons écoutables maximum (je l'ai lu dans Rock'n'Folk, ouarf, je lis tout dans RnF, je peux citer le nom du responsable pub de l'époque, sans forcer), mais je suis content. D'autant plus qu'il m'explique qu'il a voulu marquer son arrivée en France en achetant un disque de l'année en cours, des fois que celle-ci reste comme un grand cru dans son existence. Pas con. Visionnaire surtout. Nous passons un séjour sympatique en France, je vois bien que le pauvre Hans s'emmerde un peu dans ma province, qu'il doit avoir d'autres horizons en tête qu'une bourgade de merde au milieu de nulle part, mais il a l'extrême délicatesse de n'en laisser presque rien paraître. Et puis il maîtrise l'anglais aussi bien que moi, est aussi nul en français que je le suis en germain, ce qui occasione pour nous deux des progrès linguistiques phénoménaux dans la langue de John Lennon. Hans-Werner est fou de musique. Il est fou d'art aussi, féru de peinture, cultivé que j'en ai l'air abruti avec mes disques des Beatles accrochés au mur. M'enfin, les conversations sur le rock durent tard dans la nuit, nous écoutons Sgt Pepper religieusement, en grillant les bonnes Camel de l'adolescence.
Deux mois se passent, je décroche mon billet pour la première, et les vacances d'été débutent par le voyage en Allemagne, histoire de rendre sa visite à Hans-Werner, courageux aventurier qui s'est morfondu deux semaines dans le centre de la France. L'ambiance que je découvre sur place est radicalement différente: les parents de Hans ont une bicoque qui fait passer le pavillon des miens pour une cabane de jardin, il y a une piscine intérieure, un sauna, la surface de sa chambre avoisine celle d'un terrain de tennis, ouch.. Pourtant, à aucun moment Hans n'a étalé son pognon en France, il l'a joué respect et ami, et c'est du même acabit chez lui. Classieux. Je commence à me dire que les quinze jours qui arrivent risquent fort de se révéler géniaux, pour peu qu'on puisse sortir un peu et que je me dégote une belle allemande à embrasser sur la bouche et ailleurs. Ainsi donc, la prophétie tant espérée par ma petite gueule se réalise au délà de mes espérances: les parents de Hans sont des anciens Babas devenus Bobos, fric tendance gauche permissive, qui nous laissent quartier libre au sens premier de l'expression: on fait ce que l'on veut, à l'heure que l'on veut, avec qui on veut et dans l'état que nous souhaitons. Nous allons voir des concerts de rock, des groupes locaux, mais ça passe, nous sortons dans la ville jusqu'à point d'heure, je connais tous les pubs de cette putain de cité, il m'arrive même aujourd'hui de téléphoner au seul qui existe encore pour juste entendre la serveuse décrocher et dire "Café Populär, Guten Tag". Et puis surtout, il y a un truc merveilleux, mirifique, extraordinaire: les distributeurs de clops. Des machines placées dans les rues, et qui en échange de quelques marks, délivrent un paquet de tiges. Lorsqu'on arrivait en rade de tabac aux heures avancées de nos nuits sauvages, Hans disait: "Ok, i'm going to buy some cigarettes", et il se repointait avec deux paquets cinq minutes plus tard. LE REVE. De nos jours, il faut demander la permission pour s'en griller une en pleine nature, des fois que ça incommode les avions. Présent de merde. J'encule 2010 et sa pétoche généralisée. Il fait froid, bordel.
En tout état de cause, je fais la connaissance d'Henni, que j'avais déjà repérée en France. Elle est belle, c'est la meilleure amie de Hans-Werner, et, chance des chances, elle en pince pour moi. Nous "sortons" ensemble, comme on disait à l'époque, et j'envisage sérieusement de plaquer ma famille, le lycée, mes études, tout un avenir de plouc, pour m'installer en Allemagne avec Henni, histoire de fumer des clops, discuter musique et peinture avec Hans, tout en embrassant mon amoureuse dans le cou avec tendresse, le tout jusqu'à la fin de mes jours. La quinzaine est idyllique. Des faits bibliques laissent leur empreinte dans ma modeste saga: au sortir d'une fête outrageusement arrosée au Cola-Wein (du coca avec du gros rouge, y savent y faire là-bas, y a pas à chier), Hans et moi repartons dans un état qui impressionnerait des marins polonais. Les flics (uniforme vert, je me souviens, j'avais envie de vomir) nous serrent avec courtoisie mais vigueur; il faut dire que je tentais d'imiter Icare avec mes petits bras à l'arrière de la Vespa de Hans, ça a du interpeller the german cops cette propension nocturne et subite à se détacher de cette foutue pesanteur. La visite au poste de police fut drôle, Hans se tenant fort bien, plein d'humour, une vraie rock star habituée au gnouf, alors que c'était ma première arrestation (la dernière aussi, notons). Ses parents vinrent nous chercher tout à fait détendus, vers 5 heures du matin, me promettant de rester discret sur ce fait d'armes auprès de mes professeurs. I want to get back there !!!!!
D'autres aventures initiatiques parsemèrent ces putains de quinze jours, des choses belles, des putains de bisous avec Henni, des conversations interminables, des virées sublimes, des bières super bonnes, et beaucoup beaucoup de musique. Hans vénérait Bowie à un point excessif, ce qui ne m'étonnait guère, eu égard à ma maladive passion pour les Beatles. Il m'informait en début de séjour qu'il focalisait succesivement sur tous les grands albums de Bowie, ayant ses "périodes" Hunky Dory, ou Heroes. Le fait est qu'en ce beau mois de juin, qu'on se le dise, Hans était scotché sur "Ziggy Stardust". Et, tous les soirs, quand on rentrait, invariablement, nous allumions une clop aux premières notes de batterie de "Five years", et discutions comme des forcenés jusqu'à l'aube, tournant et retournant le 33 tours jusqu'à épuisement de nos organismes. J'ai du dormir une cinquantaine d'heures en 15 jours. Hans aimait vivre vite, intensément, je l'admirais, pour son savoir livresque sur la peinture et les chorégraphes ( son autre passion avec Bowie), et son "rien à branler" way of life. Un putain d'artiste. Il m'a longuement questionné sur les Beatles, je lui ai parlé des fab four à Hambourg, lui racontant que les gars avaient tous perdu leur virginité musicale et physique au contact des bars à putes allemands, qu'ils s'étaient construit leur réputation scénique en jouant des heures et des heures, speedés aux amphets devant des vieux marins ivres morts, etc... Notre curiosité commune pour l'art était usante, colossale, profonde. J'ai vécu un concentré d'existence magnifique, un shoot d'adrénaline en permanence dans le bras et le coeur, et puis, comme dans tous les trips, il y eut une descente, pas forcément en pente douce.
Sentant la fin du séjour de perfectionnement linguistique arriver, (oui, effectivement, j'ai amélioré l'usage de ma langue dans des proportions notables, un grand merci à ma fée allemande), je suis devenu possessif et jaloux envers Henni, chiant comme un merdeux de première, et celle-ci a préféré rompre cette liebe story brutalement, tout ça pour tomber dans les bras d'un connard du groupe des français (Sébastien, il s'appelait, depuis lors j'ai toujours envie de casser proprement le nez de tous les Sébastien que je rencontre, comme ça, par principe). Dire que j'ai alors eu un chagrin d'amour est un léger euphémisme. Les derniers soirs, toujours au son de Bowie et de son "Rock'n'Roll Suicide", je pleurais toutes mes larmes de petit con de frenchie dans la chambre de Hans, qui me fournissait en cigarettes de réconfort et en Ziggy Stardust ad libitum. J'ai eu mal comme une pauvre bête, je suis reparti en France, les adieux sur le quai avec mon vieux Hans furent pleins de cris, de chialeries titanesques, la fatigue aidant, et Henni devait me lancer un putain de "Je t'aime" en forme d'aveu avant que je monte dans le train, avec un regard digne d'un mélo de première. La totale. Un coup à se flinguer. Mais des kilotonnes de souvenir, un pur moment d'extase rock, avec de la douleur et de la chair, une fine trace de coke prise au creux de la main, un aller simple dans le fast lane de l'existence. Quelques semaines plus tard, Hans me réexpédiait une lettre que je destinais à Henni, et que j'avais égarée dans la chambre de mon correspondant. Il y avait marqué: "Anyway, je n'oublierai rien. I love you, Henni". Je l'ai toujours cette putain de lettre. Et lorsque, à n'importe quel endroit de la Terre, j'entends les premières notes de l'album Ziggy Stardust, je jure sur toutes les bibles que je sens un frisson d'imprévu me remonter dans le dos, que j'ai l'impression que la rue va dégueuler des clops par des tirettes automatiques, que les flics me poursuivent pour me faire cracher mon Cola-Wein, et que Hans va se lever pour retourner le disque en disant "Fuck". Hans-Werner est devenu chorégraphe, il habite Berlin et vit de sa passion, je l'ai vu sur Facebook, il a un peu vieilli, il a toujours sa belle gueule, mais j'ai les chocottes de le recontacter. Peur. Je crois que je vais laisser mon Bowie en allemagne. Qu'il en soit ainsi, c'est très bien. We've got five years for ever.

4 commentaires:

  1. C'était un très joli texte- belle histoire bien racontée..

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  2. Sacré expérience ! Mes 2 échanges avec l'Allemagne en 1986 et 1987 ont été très forts aussi, mais quand-même pas autant que le tien.

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