samedi 3 juillet 2010

Apprendre à gérer le con en soirée


Partons tout d'abord d'un postulat relativement simple, mais malheureusement très avéré: en soirée, lors d'un mariage, une fête, un arrosage quelconque, même s'il y a une majeure partie de gens intéressants, avec lesquels on aurait pu nouer une discussion enflammée sur l'hédonisme persistant de Keith Richards, eh bien le con nous sera immanquablement destiné, voire attribué, comme si notre présence l'attirait inéluctablement. Cette sorte de fusion naturelle avec le con de service amène ici deux chemins de raisonnement que pour ma part je trouve périlleux: le con vient-il à nous parce qu'il a reconnu un "con"génère ou au contraire parce que, comme je le souhaite ardemment, on représente ( dans des proportions somme toute mesurées) une entité anti-con qui fait office d'aimant inversé. Laissons ici ces hypothèses de travail pour nous concentrer sur l'approche que le con met en place pour nous aborder. En général, il attaque avec une phrase mythique, qui pourrait aisément passer à la postérité si le con avait un destin historique à sa portée: "Tu connais machin ou machine, toi ?". Il convient en ce moment précis de ne pas se laisser aller à une saillie du genre: "Moi, je suis violeur en série, je viens de bousiller une petite vieille dans la rue d'à côté et comme les flics font le tour du quartier, je me planque ici avec une coupe de champagne". Le con, en toute logique, composerait le 17 pour dire qu'on a retrouvé le fuyard et qu'il va le maintenir à terre s'il trouve d'autres cons pour l'aider. On préférera donc placer une phrase passe partout, sans viol, sans crime, une bonne vieille réponse de con ( fort adaptée en cette circonstance).
Psychologiquement, il faut alors se préparer à deux bonnes heures de souffrance. Le con a un métier, il a une voiture, une famille, des marmots qui piaillent et renversent les petits fours au saumon que j'avais repérés en entrant, le con a en général un appareil photo autour du cou, et il aime le football. Il va donc falloir supporter, avec une patience que ne renieraient pas les plus grands yogis, que le con aborde dans l'ordre pré-cité tous les pans de sa vie. Le con est chef d'atelier, il a 30 mecs sous ses ordres. Le con a un monospace pour les gamins, mais il possède également un bijou, son bébé, sa voiture de sport chérie. Le con est marié à une fille superbe ( normalement, à cet instant, le con devrait y aller de sa remarque sexiste et macho, s'il suit son mode d'emploi), et il a des enfants très sages et qu'il a élevés avec poigne ( les enfants en question ont démoli le buffet, répandu du coca sur les murs, et se balancent des "putain" à la gueule en guise de "s'il vous plaît"). Le con a pris un reflex parce qu'il aime bien peaufiner les réglages de son Fuji ou de son Canon, et enfin, le con trouve qu'il y a trop de noirs dans l'Equipe de France. Si, avec l'aide du champagne et des toasts au fromage de chèvre frais ( y a plus de saumon), on a surmonté la première partie du discours ( et il faut bien se représenter l'exploit que cela constitue), si on a hoché la tête en signe d'approbation à chaque énormité proférée par le con, si on s'est coltiné sans moufter le spoiler arrière, le Clarion qui crache du 200 watts, la puissance des six cylindres en V, la perfection qui caractérise le parcours professionnel, humain, familial, et politique du con, alors il faut en général faire face à LA question ultime du con, celle que l'on redoute depuis deux plombes, comme une sentence, une douleur encore plus vive que la peinture rose de la Golf GTI ou la prise de photos en rafale: "Et sinon, qu'est ce que t'écoutes comme musique?". Temps mort. Pause. Stop. Je veux bien prendre sur moi un maximum, entendre que les radars c'est de la merde, qu'on devrait rouler à la vitesse que l'on souhaite, me faire traiter de fainéant parce que je suis fonctionnaire, de quasi malade social parce que je ne suis pas marié et que je n'ai pas de gosses, mais vivre une heure de plus avec la perspective d'un discours sur la musique aussi profond que les côtes belges chères à Jacques Brel, ça va être monumentalement compliqué, je vais basculer dans la pure performance sportive si je tiens le coup. Mais cela dit, le challenge, malgré la sueur qui perle dans mon dos, mon état d'épuisement général, et la coupe de champagne qui est devenue de la soupe, peut se révéler excitant.
Je choisis, en temps normal, la franchise la plus totale pour ouvrir le bal: "J'écoute tout, j'aime les Beatles et le rock en général, mais je donne aussi dans la musique classique, les grands de la chanson française, et même la musique contemporaine, traditionnelle, j'écoute des disques avec rage et frénésie". Le con réfléchit. Puis, neuf fois sur dix, il va commettre sa première erreur, en lachant avec désinvolture: "Ouais, moi aussi, j'écoute de tout. Tiens, d'ailleurs, j'ai vu Scorpions en concert l'an dernier, c'était génial". Après avoir reçu cette information cruciale, on peut tout à fait fourbir ses armes, préparer sa riposte, un peu à la Dark Vador dans "L'empire contre-attaque", avec minutie diabolique et haine totale. La fatigue aidant, je me suis vu partir dans des guerres de tranchée méthodiques, relevant point par point les erreurs grossières ou les contresens musicaux du con, avec appétit, détermination, et délectation sadique. Au bout d'une heure de pilonnage intensif, le con, vaincu, s'éloigne avec lenteur, penaud, triste d'avoir appris brutalement que Glyn Johns était aux manettes sur "Who's Next", et qu'il y a des influences manifestes de Bach dans le "Blackbird" de Macca. Moment fugace de joie intense, on peut alors, allégé du con, se mettre en quête de champagne plus frais, et aller taper voracement dans le peu de feuilletés à la saucisse qu'il reste sur les tables.
Mais je ne suis pas un adepte de la guerre totale, loin de là. Le plus souvent, j'adopte une méthode de gestion du con beaucoup plus sournoise, et qui, à la fin de l'impérissable conversation, peut aussi apporter son lot de bonheur éclatant. Détaillons cette tactique un peu plus avant: je laisse le con s'embourber, je le regarde débiter ses énormités en l'encourageant, lui ouvrant les portes, les sas qui mènent à la connerie suivante, je lui déblaie le chemin pour qu'il puisse s'épanouir à son aise pendant que je me poile intérieurement. Il faut le lancer sur des groupes merdiques, des chanteurs en dessous de tout, dire tout le bien que l'on pense de Michel Sardou, que ses shows à Bercy étaient pharaoniques, super ambiance, et très bons musiciens dans l'équipe à Michel. Le con approuve, il en remet des louches, il se risque même à des analyses sur les albums des Rolling Stones ( il en connaît deux: le bestophe et le bestophe volume tou), il détaille le light show de la dernière tournée d'Indochine, qu'il adore comme groupe ( le con !!!!!); durant soixante bonnes minutes, le con n'aura aucun élan de bon goût, il ira de vautre en vautre, dans une dégringolade sans fin vers le néant musical, un abîme de bêtise répété à l'envi. Et il concluera son brillant discours par une phrase de cet ordre: "Ben dis donc, ça fait plaisir de parler avec des gens qui s'y connaissent en musique, parce que j'ai du mal à en trouver, allez, à plus tard, on reparlera des Simple Minds, vieux". Le con part, triomphant, bombant le torse à l'idée d'écouter " 3 nuits par semaine" avec la sono mutante de son tacôt de pignouf. Ensuite, tout naturellement, lorsque je suis débarassé de cette putain de plaie, lorsque le pansement a décidé d'aller déverser sa toute puissance sur un autre territoire, j'ai une pensée pour Nick Drake, qui n'a jamais eu les ressources nécessaires pour gérer les cons, et qui s'est foutu en l'air à 26 ans, alors qu'il aurait pu sortir quinze disques de plus, albums que le con n'aurait jamais écoutés, cela va de soi. Je vide ma coupe en l'honneur du Drake, je colle une demi douzaine de petits fours salés dans une serviette, et je me faufile discrètement, parce qu'il y a ma bagnole pas loin, que je me branle éperdument de leurs soirées de merde, de leurs mariages truffés de cons, et qu'il y a "Led Zeppelin II" dans mon Clarion à moi, certes pas très puissant, mais qui a la faculté sublime de rejeter violemment les albums d'Indochine.

1 commentaire:

  1. Comment fais-tu pour mettre des mots sur nos expériences personnelles ?
    Tu as encore visé juste, cible touchée en plein centre !
    Que c'est bon de te lire !!!

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