dimanche 30 mai 2010

Welcome to the dirty machine ( pour vomir, première à droite)

Très paradoxalement, l'album "Animals", de nos amis les Floyd, m'aide à vivre au quotidien alors qu'il constitue une montagne de détresse, un monument érigé à la gloire cramoisie du cynisme des seventies. Le cerveau malade et la tête pensante du projet, Roger Waters, dont les plombs mentaux sautaient consciencieusement les uns après les autres à cette époque, a injecté une telle haine dans ce disque que cela en devient salvateur; n'ayons pas peur de le dire (oui, n'ayons pas peur, allons-y franchement): "Animals" est un putain d'exutoire à nos angoisses sociétales, à notre façon grégaire et soumise d'appréhender l'existence dans ce monde occidental déviant et gerbant. Waters, ayant lu avec application "La ferme des animaux" de George Orwell (Orwell était un sacré visionnaire: avec le personnage de Big Brother, il avait prédit Loft Story, et avec "La ferme", il avait prédit "La ferme célébrités"...), a retranscrit grosso modo la situation décrite dans le roman à clefs. Les Chiens, yuppies esclaves du pouvoir ( prenons un exemple parlant: Jérôme Kerviel), sont dressés par les Porcs ( les mecs qui nous dirigent, donc, présidents de multinationales, chefs d'Etat, chefs tout court) pour asservir et humilier les Moutons ( alors ça, c'est nous, hein, le troupeau, la molle meute, les gens qui bouffent des Big Mac et qui gloussent devant la télé réalité). Le père Waters a écrit ces textes il y a 33 ou 34 ans. Ceux-ci ont fait mieux que se bonifier en quelques décades: ils collent de plus en plus à notre monde, ils tendent dorénavant un miroir pas du tout déformant à ce qu'est notre environnement proche: boursouflé de stupidité et de vacuité, ignoblement individualiste, hautement dégueulasse. Et pourtant, malgré le constat vomitif posé dans "Animals", on peut largement être à même d'y trouver des raisons de rester sur ses cannes, de conserver un esprit de lutte, vigilant, en éveil, désespéré mais hargneux. Le fait d'entendre Waters ( et Gilmour) psalmodier ces vérités définitives, à mi chemin entre la dépression totale et un certain humour sur ce qu'il assène, ça fait du bien à la caboche. Pink Floyd nous exhorte à ne pas rester éternellement des moutons. Et même si, soyons réalistes, on continuera à se déplacer comme des bons citoyens obéissants, en faisant caca où on nous dit de faire, ce putain d'album ouvre une brèche, laisse passer des cris de colère, une violence latente qui se révèle jubilatoire et génératrice de rage positive. La façon dont Waters décrit le parfait manuel de l'homme d'affaires dans "Dogs", c'est fantastique: tu feras ci, puis ça, tu tromperas et tu mentiras, tu baiseras le faible sans aucune retenue ni compassion, putain, ça glace, on a envie de taper dans le mur ( dans The Wall?)...
Et puis bon, musicalement, le truc est vraiment puissant, le disque développe des thèmes mélodiques complètement en osmose avec le propos littéraire. "Dogs" est sec et tranchant, puis se veut planant, avec une atmosphère de renoncement, un abbattement généralisé mis en notes glaciales... En ce qui concerne "Pigs", l'univers sonore est sarcastique, mou et gélatineux comme les gros porcs décrits dans la chanson: au poil, totalement raccord. Quant à "Sheep", c'est le grand swing du désespoir. Les riffs de guitare qui concluent le titre, superbement interprétés par Gilmour au sommet de son art stratocastique ( il est impérial sur tout l'album, le David), donnent un semblant d'espoir de libération aux pauvres moutons. Bordel de merde, il faut écouter "Animals", c'est un putain d'album sincère et triste, la pochette est une merveille de désolation, je suis capable de la regarder longtemps, vraiment longtemps, sans m'en lasser. Entre le talent et les névroses de Waters, j'ai juste pris les névroses, merci.
Lorsque j'étais éducateur spécialisé à Nantes, quand les gamins du foyer s'étaient enfin endormis, je m'installais sur le balcon avec une clope ou autre chose, et je matais l'usine Beghin Say pendant des heures, la nuit. C'était vraiment fascinant. La disposition des bâtiments et de la cheminée lui donnait à peu de choses près le même aspect que la centrale thermique en photo sur "Animals" (la fameuse Battersea Station, que j'irai voir de mes yeux un jour ou l'autre, bordel de merde). Magnifique, froid, sans humanité, et très beau au final. Tout comme les deux parties de "Pigs on the wing", qui ouvrent et ferment l'album: guitare acoustique et grande voix de Waters ( pour une fois, grand con!), et textes encore une fois géniaux. J'ai toujours le sentiment diffus, quand j'écoute "Animals", que c'est une sorte de cauchemar glauque mis en scène et en musique, et que "Pigs on the wing" en est l'épanadiplose parfaite, arrivant des ténèbres pour nous refroidir le moral méthodiquement, et repartant après avoir constaté l'étendue du marasme global. Pauvre planète, pauvre humain, pauvre animal qui a mal tourné.
Bon, c'est vrai que je suis content que le vieux fou de Waters reparte en tournée avec "The Wall", c'est son grand oeuvre, c'est le disque de sa vie, il est incontestable que ça va être grandiose, avec les briques qui tombent et tout le binz qui va avec. Mais un spectacle entier consacré à "Animals", je serais pour, aussi, bien volontiers. Un album de crise pour une période de crise. Synchros, les mecs. Pas très gai, tout ceci. Démoralisant même. J'ai besoin d'un fix: je vais écouter "Animals", immédiatement.

3 commentaires:

  1. Encore une fois, bien joué JJ.

    Je m'intéresse souvent trop peu aux paroles.

    En tant que fan du Floyd, j'ajouterais que lors de la tournée mondiale "Animals", Waters pètait bien les plombs les uns après les autres. Il est allé jusqu'à cracher sur le public canadien. Cette situation dans laquelle la rock star est isolée du public lui a donné des idées pour "The Wall".

    Par ailleurs, je pense t'avoir déjà fait écouter le bootleg "Ivor Wynne" (ma mémoire !), c'est un des tout meilleurs bootlegs floydiens. Si tu ne l'as pas, je te le conseille en intraveineuse à haute dose. C'est à mon THE CONCERT OF THE FLOYD. C'est un concert enregistré en 1975 lors de la tournée "Wish you were here", lors duquel ils ont joué des ébauches bien avancées d'"Animals" deux ans avant la sortie de ce dernier. D'ailleurs les chansons s'appelaient "Raving and drooling" et "You've got to be crazy diamond" avant d'avoir leur nom définitif de bêbête.

    Pour info, la Battersea Station est aujourd'hui reconvertie en gallerie d'art.

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  2. Une précision supplémentaire sur "Ivor Wynne", il y a une version sublime de "Any color you like". A cette époque, le Floyd faisait encore un peu d'impro ...

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  3. Euh, je crois que c'était plutôt "You gotta be crazy" (sans le diamond)...
    Ivor Wynne est splendide, en effet. Putain, pour la tournée 75, ils balançaient souvent "Echoes" en rappel. Le rêve !!!

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