samedi 21 août 2010

Gimme shelter from the army


Pour partir aux "3 jours" (les 3 jours étaient 3 jours ignobles où l'armée française testait ses futurs appelés), j'avais longuement hésité sur la cassette de référence à glisser dans mon walkman pour m'aider à traverser cette chienlit nationale et obligatoire. Le MC5 et son joyeux penchant anar-subversif-gauchiste-libertaire m'avait un moment tenté, Bob Dylan tenait bien la rampe aussi, alors que Barbelivien pas du tout, mais finalement c'est Lennon et son vieil "Imagine" qui décrochèrent la timballe pour m'accompagner chez les mecs en uniforme. Autant dire que pour un type dans mon genre, la visite chez les soldats de Chalon sur Saône constituait une épreuve comparable à ce que pourrait ressentir un palestinien dans une synagogue (ou l'inverse). J'suis pas très armée, comme gars, les marches militaires ne m'accrochent pas du tout l'oreille, c'est un peu répétitif et martial à mon goût, jouer à la guerre j'ai pas trop pratiqué étant gosse, je donnais plus dans la découverte de trucs genre songbook des Beatles, ou 33 tours de musiciens chevelus; en clair j'ai le pressentiment étrange que je vais détester au plus haut point, la mascarade des casqués en chef.
L'arrivée sur site a lieu dans la nuit en gare de Chalon, je suis transbahuté en autocar marron crotte jusqu'à la caserne, avec des types de mon âge, personne ne parle, on irait à Treblinka pour le week end, y aurait une ambiance du même tonneau, à coup sûr. Accueil rapide par des officiers, on nous mène jusqu'à nos chambres, avec des lits en ferraille, un papier peint d'un goût étrange sur les murs crasseux (perso j'aurais mis des photos de Keith Richards en pleine défonce, à la place du caca d'oie), et on nous dit que la sonnerie retentira à 5 heures du matin. Ma poitrine est oppressée, ça fait seize minutes que je suis chez les bidasses et je somatise déjà, il y a manifestement un problème mutuel d'accoutumance entre eux et moi. Ca passe pas. Je laisse mon sac à terre, je défais même pas mon super lit mécano, et je me colle tout habillé sur ces couvertures de merde, les yeux ouverts et John qui me répète "don't wanna be a soldier, mama, i don't wanna die". Quelques "don't wanna die" plus tard, je remarque que le gus juste à côté de moi s'est foutu sur le pucier sans se départir de ses fringues, lui non plus. Je retire le casque du Sony ( c'est le seul casque que j'aimerais porter à l'avenir, que ce soit bien clair, mon général), et j'engage la tchatche avec le type. Il vient de la même ville que moi, il ne veut pas faire l'armée, et il fait partie intégrante du seul "groupe" local qui a un poil de cul de succès dans ma France profondément profonde: les Tambours du Bronx. Je ne suis pas ce que l'on peut appeler un grand fan de leur boum-boum sur les tonneaux, mais bon y a pire, et puis ça doit drôlement les défouler les mecs. C'est ainsi que le Bronx man et moi avons échangé une grande partie de la nuit sur la musique, les tournées sud américaines et mouvementées des Bronx, et sur notre objectif commun de nous tailler de cet enfer militaire au plus vite.
A cinq heures, comme par un enchantement délicieux, une superbe fille pénètre doucement dans la chambrée, pose délicatement "What's going on" de Marvin Gaye sur la platine, allume un spot rouge pour pas nous brusquer, et propose des expressos, des croissants super frais, des bisous, et des bonnes Marlboro pour commencer la journée de sélection en douceur. En fait, à cinq heures, une sonnerie qui fait mal aux dents ( que même les pompiers l'auraient refusée, la sonnerie) nous bousille les oreilles, et un type à la voix de Rambo ouvre la porte en hurlant "Debout", tout en allumant la rampe de néons ( j'suis pas fan, non plus, des néons blancs).
Après un café au subtil parfum de mazout, les tests commencent: on est en slip, en file indienne, on vérifie notre vue ( des images de "The Wall" et de quelques autres albums anti guerre me traversent l'esprit) , on nous pèse, on nous tâte les parties intimes ( ben si c'était la fille imaginaire au disque de Marvin, ça aurait radicalement changé ma vision de l'armée, putain de merde), et on finit par nous coller à une table pour les épreuves dites intellectuelles. Une heure de conneries à remplir, étant donné que je dois avoir 2 heures de sommeil dans les guibolles, c'est un bonheur, une grâce de la divine félicité. Les examinateurs ( !!!) ramassent nos tests, ils se barrent avec, et un quart d'heure plus tard environ, ils reviennent et m'enjoignent, avec trois ou quatre autres types, à les suivre. Je me chie dessus, presque au sens propre du terme. Ont ils remarqué avec une machine spéciale qu'entre le général Patton et John Lennon, mon coeur n'a jamais balancé? Que j'emmerde leur discipline, leurs lits trop bien faits, leurs fusils pourris et par dessus tout leur musique vomitive? Je me retrouve dans une salle plus petite, avec des gradés semble-t-il, et les quidams qui ont été convoqués avec moi. Un uniforme prend la parole: "Messieurs, si vous êtes dans cette pièce avec nous, c'est que vous avez tous une moyenne exceptionnelle aux pré-tests intellectuels, et nous vous proposons de faire une formation d'officier supérieur". Le mec cite nos noms et nos moyennes extraordianaires ( en même temps, dessiner un cercle à peu près régulier et orthographier "commandant" correctement, c'était dans mes capacités), avant de rajouter, hilare: "Vos moyennes sont excellentes, ce qui n'est pas le cas pour Abdel etc..., Hicham ...., Hakim .......", et le gros con embraye sur une dizaine de noms à consonance étrangère (mais pas italiens comme noms, ni allemands d'ailleurs). Les pignoufs sélectionnés avec moi éclatent de rire, c'est la gaudriole générale, et l'armée peut dormir sur ses deux oreilles, puisqu'il n'y a strictement rien entre ces deux oreilles hormis une xénophobie fière et dégueulasse, nourrie aux hormones et à la post-colonisation, et totalement décomplexée, en pleine forme. J'ai alors pensé à John, au Vietnam, aux parents d'Hicham ou Abdelkrim, envahis par les français et asservis comme des chiens, avant d'être rendus à leur indépendance bancale, puis arrivés en France, scolarisant leurs mômes, mômes qui n'ont pas eu de supers moyennes aux tests des bourrins de l'armée française. Je fais pas d'angélisme, putain, il y a des problèmes partout sur cette putain de Terre, la haine dégueule parfois de Bobigny à la Bande de Gaza, mais la connerie c'est au delà des mes capacités d'absorption, je bascule en mode anaérobie, d'office. Je vais t'envoyer en Russie, ou en Inde, je vais te coller une deuxième culture par dessus la tienne, mon adjudant de mes couilles, et on verra ton score aux tests, gros porc de nazi en bottines. Lennon m'ayant pour ainsi dire envoyé une décharge de courage dans les neurones, je me suis levé, devant toute cette bande de crétins en phase terminale, je me suis dirigé vers la porte. Un connard en chef m'a hélé: "Vous allez où? Vous ne voulez pas devenir officier?". "Non, je ne veux pas devenir officier, je vais rejoindre les autres dans la grande salle". Mon coeur devait se trouver à l'allure extrêmement raisonnable de 230 pulsations minute, mais je l'ai fait, et j'en suis encore fier, comme le jour où j'ai traité d'enculé le caïd de la classe de troisième A parce qu'il avait donné un coup de pied dans le nez de la tête de turc de service, comme ça, pour le plaisir d'éclater le tarin d'un pauvre gars qui n'avait pas les moyens de lui en retourner une grosse dans sa gueule de con.
Mon fait de "non armes" a du parcourir les coursives de cette caserne à bestiaux, parce que très rapidement après, on me convoque de nouveau, cette fois pour m'envoyer direct chez le psychiatre. Eh ben, l'image d'Epinal du psychiatre de l'armée, avec sa tronche binoclarde et ses yeux cruels, son air pédophile et sa taille ridiculement lilliputienne, elle est vraie. Le médecin du cerveau m'a asticoté pendant une plombe, me harcelant de questions: "Pourquoi ce refus subit? Que voulez vous faire de votre vie? Avez vous une copine?". Ouais, pas de problèmes, j'ai une copine, tu verrais mon p'tit Freud d'occasion, ce qu'elle est belle, elle est faite comme une déesse, on est très amoureux, je fais une fixette sur son petit cul, et dans notre cercle de potes, pas mal de personnes nous jalousent parce qu'on ne fait qu'un, alors tu vois, l'armée, pan pan, envahir l'Algérie avec tes potes lepénistes, je m'en branle à deux mains en pensant à ma douce qui m'attend, donc là j'ai pas trop le temps pour la grande muette. Et puis, ce que je veux faire, dans la vie, c'est rock star, baiser des groupies au kilomètre, me poudrer le cartilage avec de la très pure, et jouer de la guitare comme Pete Townshend, façon doigts-barbelés et urgences ORL.
J'ai quitté cette putain de caserne, en cochant la case "objecteur de conscience", tonton Lennon m'a bien aidé sur ce coup là, si j'avais embarqué un bon vieux Sardou belliciste, mon histoire avec l'armée en aurait peut être été tout autre, j'aurais sans doute dézingué des tchadiens avec mon char télécommandé, en bavant de plaisir à la vue du sang arabe. Et puis j'ai quitté mon école d'ingénieurs aussi, parce que j'en avais plein le cul de leurs tests, également. J'ai tout rasé, quoi, sauf mes putains de cheveux lennoniens.
L'objection de conscience, ce fut un eldorado païen, un sanctuaire de joie inoubliable ( bien que diversement apprécié par ma famille et belle-famille, "y veut pas défendre son pays?", hé hé, j'aurais du faire des Bed-Ins comme mon vieux John): pendant vingt mois, j'ai donné des cours de soutien à des jeunes filles de 17 à 22 ans, en difficulté, hébergées en foyer sociaux, et certaines n'avaient aucunes difficultés d'ordre mammaire; mon travail commençait à 16 heures et se terminait à 22, j'étais modestement payé mais c'était mirifique cette putain de vie d'avant. J'ai jamais trompé la femme de ma vie mais j'ai imaginé pas mal de scènes dans le style réveil à la Marvin... Je vivais la nuit et j'étais heureux. Maintenant, la nuit, je récupère de ma journée de travail, je traverse dans les clous statiques de l'existence et fait caca à heure fixe, mais quant à virer de mon mur les photos de tous mes Keith préférés dans des états altérés, ou renoncer à ces putains de braises d'adolescence qui grouillassent encore un peu dans mon ventre, que dalle, peuvent toujours se gratter les mecs, il n'est pas exclu que je quitte de nouveau la salle des tests pour objecter deux ou trois trucs de ma conscience. A bientôt quarante ans, je sens le backdraft de la midlife crisis gronder sourdement, son ire approche, et je commence à être drôlement impatient, bordel de merde.
"One thing you can't hide, is when you're crippled inside"

3 commentaires:

  1. Les trois jours se passaient à Mâcon et non à Châlon, révise ta géographie bourrrrrrguignonne, mon cher JJ.
    Remarque, tu n'étais pas loin, les deux villes sont proches et en Saône et Loire.

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  2. Une ville de cons, quoi qu'il en soit.

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  3. Oui, elle porte bien son nom. D'ailleurs, j'adore les noms qui commencent ou finissent par con, cela permet de faire des blagues faciles et légères.
    Tu est concentré, en combien de mots ?
    Grosse poilade garantie ...

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