vendredi 13 août 2010

Tentative d'explication de Next


"Who's Next", c'est un ami. Un vrai, franco de port, fidèle et réglo. Un tuteur, un repose tête, une canne, un baxter de morphine, une aire d'autoroute avec du coca frais, une paire de béquilles, un lit d'infirmerie, et caetera aussi.
Je le fréquente depuis vingt cinq piges facile, et pas une esquisse d'engueulade, pas l'ombre d'une prise de distance entre lui et moi, nos rapports ont du être au maximum espacés de quelques semaines durant cette longue relation intime que nous avons, lui, et moi. J'ai fait l'acquisition de l'objet en disque compact lorsque j'étais encore au lycée, et ce assez rapidement après l'arrivée de la platine laser dans ma chambre. Faut dire que je m'étais fixé un cahier des charges très précis en matière d'achat de CDs à l'époque; le prix étant prohibitif pour un ado de 17 ans, j'ai vite recentré mes préoccupations digitales sur l'essentiel: Beatles, Stones, Who, Zeppelin, Floyd. L'album des mods est donc arrivé en cible d'achat très vite, mon argent de poche mensuel se retrouvant tout entier englouti avec délice dans les 150 balles de l'époque ( tu m'étonnes qu'on télécharge, maintenant, j'ai nourri ces gros enculés des majors avec mon fric de môme pendant si longtemps qu'ils ont sûrement pu s'offrir plusieurs séjours aux Bahamas rien qu'avec ma participation).
La pochette de "Who's Next", c'est beau, c'est la classe, ça dégage sec. Les quatre gars se la remettent dans le futal après avoir uriné sur un monolithe, et j'y ai toujours vu un symbole anti Kubrick: vous savez ce qu'on en fait, nous, de 2001, de l'origine de l'humanité, des valses de Strauss qui accompagnent les ballets des vaisseaux spatiaux? On pisse dessus, on s'en branle, on s'en frappe l'instrument sur le béton, seule la vérité primale du rock'n'roll nous importe, cette brillante anarchie, ce cri perpétuel qui vous chie à la gueule pour les quinze mille siècles à venir. Les Who nous disent ça, ils l'affirment la queue quasiment à la main, j'adore, y a comme une confrérie des pisseurs quoi, l'achat de Next nous y initie sans grand cérémonial, comme ça, tout naturellement en mettant le disque. D'aucuns prétendent également que Townshend a voulu cette photo provoc car il avait un vague projet avec le Kub, projet qui a capoté comme bon nombre de ceux qui sont sortis du cerveau du Pete. Eh ben il a au moins le délicat mérite de penser des concepts, de vouloir bâtir une oeuvre cohérente, de manier des idées qu'il souhaite puissantes. Pagny fait ça aussi très bien.
Putain, lorsque les machines infernales de "Baba O'Riley" débutent leur mantra électronique, on sait qu'on est déjà parti, cette satanée intro a le pouvoir avéré de s'aggriper aux neuro-transmetteurs pour les faire basculer en mode plaisir dans l'nstant, c'est fort, ça se respecte bon Dieu de merde. Que dire de Baba? Tout est parfait, justement, y a rien à en dire, de l'arrivée de la batterie de Keith ( genre tracto-pelle qui cherche une place dans un parking de voitures en porcelaine), au texte libérateur et magnifique de Townshend, ce morceau est juste un hymne à la révolution acnéique, au teenage wasteland où tous les gamins resteront des gamins colériques et drôles, violemment décidés à mourir en Moon, comme il se doit. "Bargain", c'est l'affaire, ouais, c'est le coup de pied dans le nez alors qu'on a déjà été mis au sol par la chanson d'avant. Moi, perso, le pont avec la voix de Pete, quand il dit "One and one don't make two, one and one make one", j'en pleure sur le lino, putain, il peut repasser vingt cinq fois dans un après midi, j'y suis, fidèle, présent, attentif et ému. Après, c'est facile, on peut dérouler, tranquille, en toute sécurité, c'est pas un putain de disque, c'est une main de poker où toutes les cartes sont des reines; "Love ain't for keeping", sautillante, vivace et plus fine qu'il n'y paraît (tout est affaire de doubles illusoires et de portes cachées chez Townshend, il a l'art de pondre une apparente petite chanson dont l'album ne pourrait plus se passer subitement, ses messages sont à tiroir et son cerveau est d'une force insolente); Entwistle distille son génie sur "My Wife", il largue des parties de cuivre inspirées, altières, je me demande toujours pourquoi ce type n'a pas plus composé.. Par flemme peut-être. Ca me va, même la supposée flemme d'Entwistle en devient grandiose.
Pour les trois suivantes, on reste dans la même très haute qualité d'écriture ( Next est un album qui ne faiblit pas, jamais, Next n'a pas que ça à foutre, le disque enquille les bourre pif jusqu'au dernier cri de Daltrey). Townshend, récupérant les miasmes créatifs du projet Lifehouse, a juste eu à se servir, et il est quand même inouï de constater qu'un disque de cette envergure est constitué de chansons avortées puis retravaillées, pauvres chutes de studio qui ont abouti à un Himalaya de la musique du XXe siécle et des suivants. Jouissif. Les chefs d'oeuvre arrivent par accident, parfois, et c'est bien. Obispo pourrait d'ailleurs à ce sujet étayer mes propos en parlant de ses disques.
Sur la fin de Next, arrivent deux mastodontes. Je n'aime rien de plus que d'en être aux 3/4 d'un skeud et me dire que des missiles sont encore en position de tir, que ça va tomber encore plus fort, et que le bouquet final sera largement à la hauteur des plats de résistance. Il y a certains moments dans le sexe qui se rapprochent de ça. "Behind blue eyes" est épuisante, de ces titres à labourer les souvenirs, à empêcher avec autorité tout essai de juguler son émotion, elle monte en puissance comme on monte certains escaliers avant l'amour, Daltrey est éblouissant, en vol serré au dessus des nuages, peinard, même Robert Plant peut se la gratter sévère quant à être plus grand que Daltrey sur celle-ci. Quand je pense à la reprise qu'en ont fait les Limp Bizkit, je me gausse et j'urine en même temps, parce qu'il sont extrêmement drôles dans leur constante médiocrité, ces p'tits gars.
Et puis, of course, pas la peine d'en faire une paëlla, "Won't get fooled again" compte parmi les quatre ou cinq plus grandes chansons de la musique dite rock, elle tutoie correctement les plus hautes sphères des Beatles et de Zeppelin. Je reprocherai éternellement aux Stones de n'avoir pas composé quelque chose d'aussi puissant, Le Titre, The Song, l'item céleste qui envoie un corps humain dans un mur de sensations épileptiques, une décharge de violence publique, une mer troublée par la sorcière électricité. De la sorcellerie sonore, du tsunami en tranches, mon pote, décale toi un peu pour la prendre bien en face, celle-ci, elle est pire qu'une shooteuse propre, on y revient et on y revient jusqu'à s'en faire saigner la nuque. Il m'arrive d'écouter "Who's Next" et de ne me focaliser durant tout l'album que sur l'un des quatre mousquetaires cosmiques: la voix de Roger, l'invention incessante du Ox, sa présence rythmique lourde et indispensable, la folie de Moonie, sur sa brêche personnelle comme jamais plus après, et la Les Paul inhumainement humaine de Pete ( pas besoin d'être rapide pour laisser une empreinte de génie à la guitare).
Dans mes années teenage (they're all wasted !!!!), j'avais inscrit en gros sur mon plafond de chambre "THE WHO", au marqueur indélébile, parce que je voulais pousser mon petit cri sur cette putain de planète, moi aussi. Et puis, les deux matins des grosses épreuves du bac, j'ai griffoné sur ma porte de chambre ce que j'ai écouté pour me donner du courage: il y a eu "Penny Lane", et puis "Baba O'Riley". Il est 18h12, l'écran de l'ordinateur me fait face, je me retourne, rien n'a changé, les Who sont bien écrits au plafond, ma chambre est là, mon coeur s'affole toujours à l'écoute de Next, que les choses restent ainsi, j'aurais vibré avec des femmes et aimé la musique maladivement, l'essentiel est préservé. Pour le reste, la suite des évènements, l'existence de Dieu, la paix dans le monde, la paix dans mon cerveau, se référer à la pochette de "Who's Next".

1 commentaire:

  1. Un pilier de toute collection discographique qui se respecte ! Le sommet de la carrière des WHO !!!!
    1971 fut une bonne année de bien des points de vue !

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