samedi 7 août 2010

You're listening to RMC (Rock Music Council)


John Lennon, allure majestueuse, entre le premier. Il arbore son énorme barbe circa juillet 1969, ainsi que son costume blanc immortalisé sur la pochette d'Abbey Road. Dans cet endroit aux nombreuses particularités, l'une d'entre elles est de pouvoir afficher pour l'éternité l'image de soi que l'on préfère, puisque tout est figé, et que le séjour est - dur euphémisme - parti pour durer. Lennon porte une petite sacoche, dont il vide le contenu sur son pupitre: des dossiers noirs, une seringue, une photo de Julia, sa mère, et un carnet de poésie. Peu à peu, la pièce circulaire se remplit, arrivent dans le désordre Brian Jones ( ivre), Jim Morrison ( ivre), John Bonham ( très ivre), Keith Moon ( no comment), Kurt Cobain, Janis Joplin, Jeff Buckley, Bon Scott, et une dizaine d'autres qui prennent place dans un joyeux merdier où s'échangent vannes, partitions, anecdotes, et fioles diverses. Au bout de cinq minutes de cette agitation adolescente, Lennon relève les yeux, toise l'assemblée derrière ses binocles rondes, et annonce de sa voix nasillarde: "Bien, messieurs, mesdames, le quorum semblant atteint, je déclare ouverte cette 909ème session, et je vous prie d'excuser l'absence de messieurs Hendrix et Zappa, retenus sur Saturne pour le concert annuel des anneaux, ainsi que celle de mademoiselle Nico, qui se repose après une nouvelle overdose. Je tiens à préciser à cette occasion que l'usage de stupéfiants, même s'il est libre et illimité, doit se faire dans le respect des doses et qu'il convient d'espacer un minimum les prises. Je vous remercie". Bonzo, affalé sur son coin de table, part dans un grand éclat de rire falstaffien, et grommelle: "Mon cul, les doses, si on est ici, c'est pour en profiter, lache nous la bride avec tes sermons, le scarabée, on a tous fait des OD et on en refera encore, ce n'est certainement pas à toi de nous fliquer sur l'héroïne; t'as qu'à faire venir les Jonas Brothers pour une prévention qui a du sens".
Le vieux Beatle baisse les yeux et lache: "Ils ne sont pas morts, ils mènent leur carrière en bas", ce à quoi Bonham réplique: "Putain de pauvre planète, le peuple doit sacrément en chier depuis qu'on est ici". Chacun y va de son commentaire, Janis se ressert un Southern et trinque avec Cobain, George Harrison entame une discussion animée sur le blues avec Rory Gallagher, avant que Lennon n'interrompe de nouveau le brouhaha en frappant la table avec un petit marteau en forme de Stratocaster. Il poursuit: "Je vous en prie, ne nous dispersons pas, nous avons tous des répétitions après cette séance, ne perdons pas de temps, je vous propose de commencer les débats avec l'ordre du jour: la situation de notre musique sur Terre. Quelqu'un veut-il prendre la parole?". Nick Drake, que personne n'a vu entrer ( personne n'a jamais vu Nick Drake, où qu'il aille), se lance timidement: "Pour moi, les choses sont claires, nous vivons des temps troublés, l'industrie se meurt après s'être gavée pendant des décennies sur le dos des acheteurs, qui ont trouvé l'aubaine pour ne plus payer les disques en téléchargeant sur internet. Ceci dit, je suis très heureux que les gens me découvrent grâce à la toile, si j'avais eu un média aussi puissant au moment de la sortie de "Fives Leaves Left", je ne serais pas resté dans la confidentialité la plus austère, et je ne me serais pas suicidé. Enfin, pas tout de suite". Bon Scott, l'oeil rigolard et le poitrail gonflé, ajoute: " C'est à double tranchant, les gosses ne vont presque plus chez le peu de disquaires qu'il reste, les majors ne prennent plus de risques avec leurs investissements, on mise sur les valeurs sûres et datées, et dans le même temps internet véhicule une providentielle liberté, les mômes peuvent créer des groupes et diffuser leur musique, et certains passionnés cherchent réellement de nouveaux talents sur le web. Les humains changent d'époque, une ère musicale s'achève, il faut être vigilant, mais il y a de l'espoir aussi, et des bons groupes. Simplement, ils en chient plus. Mais on en a chié aussi".
Lennon se tourne vers Joplin: "Janis, tu as un avis sur la question, ou tu préfères poursuivre ta dégustation de malt?". Pearl lance un regard assassin à John, et rassemble les quelques idées lucides qui restent dans son cerveau en flotaison dans le bourbon: " Vous me faites rire, les mecs, avec vos questionnements sans fin sur le pourquoi du comment du fonctionnement du businnes, et patati, Mercedes Benz, oh Lord, tout ça, ça me seringue, pardon ça me serine, bon Dieu de merde, recentrez vous sur l'essentiel et faites confiance au talent, putain, la bonne musique trouvera son chemin comme un fleuve, c'est inéluctable, par la radio, le live, internet ou mon trou du cul, le putain de génie est toujours reconnu, quoi qu'il arrive. Cheers Lennon". Une trace blanche au coin de la narine droite, Miles Davis soupire: "Pas toujours, Janis, pas toujours. Des gamins souffrent en bas, parce que l'artistique a foutu le camp des préoccupations des maisons de disque, et que des merdeux bardés de diplômes dirigent ces putains de firmes comme des magasins de quincaillerie. Un album comme "Bitches Brew" ne serait pas sorti de nos jours, parce que ça ne rentre pas dans les cases économiques du coeur de cible de la Warner ou d'Universal. En revanche, on nous vent de la rebellion et des poses pseudo rock comme on fourgue de la lessive sans phosphates, adroitement, avec un packaging étudié et des lancements markettings très précis. Vous avez vu la France? Des péteux qui s'appelent les Vaast ou les Naast ont été jetés en première page alors qu'ils n'avaient pas de chansons valables, pas une once d'inventivité et de hargne, merde, heureusement qu'ils se sont vautrés avec fracas. Maintenant, les frenchies ont les BB Brunes, c'est à peine plus évolué, enfin soyons sérieux, leur album est digne de l'école primaire, et pourtant ils bourrent les Zenith. Qu'ils aient du succès me peine pour ceux quil le mériteraient vraiment". Bondissant sur son fauteuil, Keith Moon éructe: " Miles a raison, le public a droit à de la musique puissante et ravageuse, c'est ce que l'on a essayé de faire pendant quinze ans avec les potes. J'espère que le bon goût instinctif des gens l'emportera, et que le sommet des charts s'ornera de personnalités singulières et pas formatées. Putain j'ai soif. Let's leave and get drunk". Entwistle opine du chef et allume un joint démesurément long. Le débat se poursuit longuement, il est bientôt quatre heures du matin, en temps lunaire, et les faciès commencent à prendre des allures cramoisies, un peu comme en sortie de show, lorsque le backstage n'est pas loin et que la bière fraîche tend ses petits bras aux idoles.
Les yeux myopes de Lennon parcourent la salle dans un mouvement circulaire, John s'arrête sur certains visages, distille des sourires, fronce les sourcils en voyant Kurt chauffer sa cuiller discrètement sous la table, et annonce: "Je propose pour clore cette réunion, puisque Monsieur Moon a visiblement besoin de s'hydrater le foie, de prendre des mesures drastiques: nous tenterons, chacun à notre niveau, de faire que la qualité et la sincérité de notre musique se pérennise au mieux, en intervenant par exemple dans l'inconscient des humains, pour leur souffler deux ou trois mélodies significatives. Que tout le monde se mette au travail par petits ateliers. Bonzo et Moonie, vous éviterez de vous joindre au même groupe, car votre dernière séance s'est soldée par deux comas éthyliques de huitième catégorie". Harrison serre les dents et assène: " Me demande bien quel est l'abruti qui a pu souffler "Yesterday" à Paul". Les regards se tournent vers Mozart, qui siège depuis peu en tant qu'auditeur libre, et qui rétorque: "Ah non, merde, pour une fois c'est pas moi, je veux bien admettre que j'ai bossé sur Pet Sounds, sur la deuxième face de Pepper aussi, que j'ai écrit deux ou trois harmonies pour Revolver, mais pas Yesterday, non, non, c'est pas digne de moi, et ni de lui d'ailleurs". Le ton monte subitement, Brian Jones se plaint pour la énième fois de n'avoir pas été crédité sur certains titres de Beggars Banquet, Ian Curtis lance sa corde sur Freddie Mercury, et Ike Turner se fait traiter de brute misogyne par le duo Tim et Jeff Buckley. Lennon hurle: " Stop together, right now ! I am the Walrus, motherfuckers. Instant Karma's gonna get you si ça continue". Les esprits s'apaisent, Moon n'y tient apparemment plus et pique la bouteille de Janis, le petit groupe se dirige lentement vers la sortie, on entend clairement Bon Scott dire "Finalement, hell ain't a bad place to be", et le père Lennon crie une dernière fois à son cheptel: " N'oubliez pas la séance de vendredi prochain, nous y aborderons les reformations à répétition et leur mainmise sur la scène internationale. Monsieur Jones, vous nous parlerez à cette occasion des projets de vos amis Richards et Jagger. Bonne semaine et give peace a chance".

1 commentaire:

  1. Encore un bel exercice très cher !
    C'est marrant de voir Jim, John, Nick et les autres discuter de la musique et de leur héritage. Et quel bonheur de retrouver Wolfie, avouant être à l'origine des deux monuments de la pop !
    Divertissant, frais. Encore !!!

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