jeudi 21 octobre 2010

Free your mind, kid, and your soul will fly


La première fois que j'ai vu AC/DC sur scène, je n'ai pas à proprement parler apprécié le concert. Pas pu. Blocage. Ca faisait 30 ans que je rêvais de voir Angus Young s'exciter sur sa Gibson comme un trou du cul de môme qui prépare une sale blague, et pourtant, arrivé à Bercy, ça ne le faisait plus, j'étais mal, tendu, crispé jusqu'à l'intestin grêle. Bordel, je m'étais fait d'abord enfler sur eBay, où j'avais été obligé d'acheter des places à un prix inquiétant ( y a un type, à mon boulôt, il ne s'en est toujours pas remis, je suis sûr qu'il réfléchit encore à l'heure où j'écris ces lignes sur le bien fondé de foutre plusieurs centaines d'euros pour voir des mecs jouer de la guitare), mais bon c'était bien fait pour ma gueule. Faut dire que j'ai un gros problème d'ordre compulsif avec les concerts laïve. Si je ne suis pas à même d'acheter des places via les sites officiels, parce qu'une connerie ( c'est forcément une connerie, étant donné que ça ne concerne pas la musique) m'en empêche, eh ben je me connais par coeur, malgré moi, mes doigts vont m'emmener doucement vers les sites de ventes aux enchères, où je vais débourser copieusement mon traitement mensuel pour engraisser des fils de pute professionnels dont l'activité principale consiste à acheter des places par dizaines en se doutant que des crétins comme moi se présenteront, l'air niais et la carte bleue compréhensive. Putain, j'ai peut être un état d'esprit stupidement baba cool, où des idées à la con comme "partageons la musique" me parasitent la tronche, mais je m'en fous: je n'ai jamais revendu une place pour faire du profit, c'est une démarche de pur salaud, de fumier patenté. Je suis vraiment du genre à en acheter un maximum, pour les offrir ensuite à mes potes, non pas parce que je veux qu'ils me lèchent le trou de balle en disant "quel grand bonhomme, quelle générosité, c'est le Christ", mais parce que je souhaite ardemment qu'ils voient un concert que je pressens grandiose. Comprends pas le marché noir. Pas mon trip.
C'est donc nanti de mes places dont le prix au kilo affolerait tout bijoutier normalement constitué que je prends position dans l'arène parisienne, juste à gauche de la scène, dans la ligne de mire directe des hauts parleurs de la multinationale australienne. Et là, assis, tremblant, j'ai tout de suite saisi que je n'étais pas bien: la fatigue du travail qui tombe sur la nuque, une crispation globale de ma personne, et puis une émotion qui charrie trop de trucs, qui envahit mes veines comme une rivière du Var après un puissant orage. Le malaise généralisé. Bon Dieu, je ne supporte pas d'être asservi par une quantité de choses qui viennent parasiter le plaisir que je devrais normalement prendre à un concert. Et pourtant, c'est la règle du jeu, il est tout à fait impossible, avec nos vies de timbrés, où l'on cavale 24/24 après nos royaux émoluments, de faire abstraction totale de l'ineptie ambiante, pour être pleinement dans un show. Ca fait chier, la vie normale, ça use, ça rabougrit nos âmes comme une salope de marée qui viendrait saper notre belle falaise intime très lentement. La pression dégueulasse de la société, elle est lancinante, c'est un supplice chinois, ça fait son oeuvre en loucedé, et nos corps finiront bien pourris avant l'âge de notre non-retraite à force de bouffer des pilules ou de la charcuterie italienne pour tenir le coup. Je m'en fous, je pense au prochain concert, qu'on ne vienne pas me casser les noix avec les précautions d'usage et les posologies, j'encule les papys qui remplissent leurs jerricans de 95 alors qu'ils n'ont rien à foutre d'autre de leur journée, juste parce qu'ils chient dans leur bleu de travail de peur de manquer du sacro saint carburant pour leur Peugeot pantouflarde. La trouille légendaire de l'abruti moyen, les pulsions grégaires du troupeau de blaireaux qui marche au pas, je chie dessus, et même, j'invite des potes parce que notre caca n'en sera que plus conséquent.
Bon, AC/DC, concert foiré, trop fort, trop d'images qui me passaient devant les prunelles, trop plein, trop pas comme disent les jeunes ( j'aime pas les jeunes non plus, surtout les jeunes cons). Je suis arrivé à la fin du gig tant bien que mal, crevé, au bord de l'épuisement, comme si j'avais voulu faire l'amour pour la première fois et que tout ait foiré copieusement. A cet égard, ma première fois, ce fut parfait, l'antithèse exacte du concert des wallabies à Bercy. Prochainement, un post définitif: "Le jour où j'ai trempé ma nouille, j'ai pleuré de bonheur". Putain, c'est vrai en plus.
J'ai longuement tenté d'analyser les paramètres qui ont fait que je suis passé à côté du concert d'Angus et de ses amis. Les bribes de réponses que je puis ici apporter sont les suivantes: outre le téléscopage asynchrone entre une vie professionnelle chiatique et une envie de live débordante, je crois que les gars véhiculaient une telle force pour moi, et suscitaient une telle attente que la concrétisation ne pouvait constituer un moment parfait. Forcément: "Back in Black", l'album noir, la pierre tombale en vinyle du Bon Scott, mon frère l'a acheté en 1980, et j'ai été biberonné à ce disque depuis mes huit ans. N'écoutons pas toutes les conneries de poncifs qui peuvent circuler sur ACDC: ce ne sont pas des grosses buses assoifées de bière et de rock primaire, ce ne sont pas des misogynes qui aiment baiser à bite rabattue toute la maudite journée, ces types sont exactement le contraire. La paire Angus et Malcom Young sont des batisseurs de riffs dotés d'une grande délicatesse, les frérots aiment le blues des origines, la vraie plaie hurlante des esclaves blacks, ils se gorgent de Howlin'Wolf et de John Lee Hooker, et sont des garçons très posés, qui écrivent leurs chansons face à face, en vis à vis sur deux fauteuils cossus, avant de les dégueuler dans des stades ivres de joie. Et puis j'aime profondément la détermination de ces mecs, qui ont déjà fait chier leur manager jusqu'à la corde parce qu'ils exigeaient de pouvoir honorer un concert alors que toutes les routes d'Angleterre étaient prises par la neige. Ils ont mis 5 heures pour faire 100 bornes, et ont livré une prestation survoltée ( fallait s'y attendre). C'est beau. Je m'extasie devant ça, j'aime bien ces histoires qui circulent dans le microcosme du rock, parce que même si je ne suis plus un minot naïf qui croit que les groupes jouent gratis, j'essaye encore de faire vibrer la cordelette délicate qui fait remuer les cheveux et abreuve les canaux lacrymaux. Il ne me reste que ça, et quelques autres trucs, et je suis bien, peinard, qu'on me laisse mes disques, mes bouquins, et quelques cigarettes, et je n'aurai plus jamais aucune inclinaison à faire la gueule, à tout découper en froides tranches de cynisme pré-quarantenaire, parfaitement ridicule dans mon rôle très travaillé de Woody Allen nivernais branché sur Mesa Boogie.
N'empêche qu'avec ACDC, j'avais une revanche à prendre, je me sentais humilié, bouffé tout cru par le sytème par capitalisation et les logiciels de comptabilité. Cette année, mon honneur a été lavé. Au Stade de France, dans une ambiance tout à fait détendue, avec le grand air, la bière à 16 euros le dé à coudre, je me suis totalement laissé porter, sans émettre le moins du monde la volonté d'être bien, mais restant ouvert aux choses, fourguant toute la merde que j'avais amené avec moi à la consigne, et j'ai pris un putain de pied. J'ai chanté pendant deux heures, j'ai dansé sur mes papattes ( moi, j'ai dansé, le type qui ne supporte pas les déhanchements à la con et les boites de nuit de merde), j'ai sué et crié, et j'ai purgé l'affront de Bercy avec une rage et une pugnacité vengeresses, putain de merde. Et le boogie blues rock des gars a été implacable, simple, direct, certes porté dans un écrin de fric et de merchandising honteux, mais bien là, couillu, vachard et mauvais comme la teigne d'Angus Young. Dans cet état de Bouddahisation latent, j'y suis même allé de ma larme sur "For those about to rock", juste parce que les canons qui pètent à la gueule c'est d'une puissance magique, et parce que le texte de la chanson colle au plus près de ce qui m'anime vraiment, de ce qui meuh meuh: être présent, en chair dégoulinante, simple mortel avide de musique à décibels, pauvre hère perdu dans la meute des innombrables craintifs, mais qui entend des soli de SG comme on entend la voix d'une mère, d'un guide, d'un GPS du karma.
Quand j'étais étudiant, et que je ne voyais ma belle que le week-end, les dernières heures du dimanche étaient d'une douleur sans nom. Je faisais mon sac pour la semaine avec des envies de mort à mon égard, mais j'avais un rituel libérateur, un geste de survie sans cesse renouvelé, et qui m'a vraiment aidé à tenir le coup: avant de partir à la gare, je foutais le putain de 33 tours de "Back in Black" sur ma platine Dual, je montais l'ampli à huit ( j'avais fait une marque très précise sur l'ampli, pour ne pas dépasser ses limites et le griller. J'ai souvent dépassé la marque...), et je mettais "Shoot to thrill", à fond, la gueule dans les enceintes, je me nourissais au sens premier du terme, j'absorbais les quantités d'énergie délivrées gratuitement par la bande à Young. Même que mes parents comprenaient que l'heure du train approchait parce qu'ils entendaient les infra basses bousculer les murs porteurs du pavillon.. Ca a duré une année scolaire. D'ailleurs non, ça a duré toute une vie, parce que j'ai toujours la morve au nez et que je me shoote encore et encore aux notes pour affronter tous mes départs en guerre.

2 commentaires:

  1. Tu parles de bouquins, que lis-tu ?

    RépondreSupprimer
  2. Beaucoup, beaucoup de choses consacrées à la musique ( essais, biographies,etc..), des romans aussi, avec une préférence pour des gens couillus ( Djian, Despentes, entre autres), et hormis les bouquins je dévore pas mal de magazines, et même des conneries du genre Voici parce que ça détend. Voilà voilà.

    RépondreSupprimer