dimanche 17 octobre 2010

Le gros, c'est quelqu'un.


Le gros et moi, on a été mis en présence dans la même pièce par un ami commun, il y a une bonne dizaine d'années. L'ami en question m'avait appelé en me disant: "Viens, j'ai quelqu'un à te présenter, entre vous ça sera tout ou rien". J'ai débarqué dans l'appartement à la hussarde, ouvrant la porte en lançant: "Bonjour, je m'appelle Jean-Julien, et j'en ai pas honte". Le gros était là, assis dans un coin de la cuisine, avec ses cheveux longs et sa gueule d'enculé, à la fraîche. Je connaissais des bribes du personnage, des fragments épars d'information: passionné de musique, personnalité imposante, pas commode au premier abord, une force en mouvement, une énergie qui ne se laisse pas foutre en laisse. Fallait donc que j'y aille au bluff, aux couilles apparentes, éviter à tout prix de me faire mordre au premier contact. J'avais le trac, sacrément. Je me suis assis en face du gros, et depuis, notre conversation ne s'est pas interrompue. On a entamé la tchatche sur la musique, bien sûr, nous nous sommes reniflés comme deux clébards, et j'ai immédiatement compris que ce mec serait un roc, un promontoire, un port d'attaches essentielles dans ma vie. Ca doit arriver moins d'une dizaine de fois dans l'existence ce genre de sensation immédiate, ce putain de flash d'évidence, ce claquement de doigts qui fait entrer quelqu'un dans le parcours de quelqu'un d'autre en huit secondes. J'ai ressenti ça pour les quelques histoires d'amour qui ont marqué mon curriculum, et pour les trois ou quatre amis qui tiennent encore la rampe aujourd'hui. C'est du brutal, il faut savourer ces moments, c'est pas du Meetic ou du Msn, c'est de la vie avec des burnes et du matériau humain en fusion, des disques et du whisky, des éclaircies et du rire en cataracte.
Après cette rencontre en terrain neutre, le gros et moi, on a appris à mieux se connaître à la faveur d'un hasard géographique bienfaisant et protecteur: nos deux appartements étaient séparés d'une cinquantaine de mètres, tout au plus. Je pense avec certitude que durant l'année 2001, on a du passer au minimum trois soirées par semaine à refaire la planète chez l'un ou chez l'autre. Nous n'avions pas trente ans, et très sincèrement, j'aurais beaucoup de mal à décrire avec précision ce que pouvaient être nos nuits à cette époque barbare. Faut dire que le gros et moi, on était plutôt du genre à tenter des expériences en apesanteur, à jouer avec les ordonnances, à montrer notre cul au diable pour voir sa tronche; le tout en musique, avec une avalanche de DVD, de disques, de bouquins, de sensations, de discussions sans fin sur les qualités comparées des gratteux qui ont fait l'Histoire, et d'enormes séances de poilade. Car le gros a un sens de l'humour et de la formule qui pourrait dérider les macchabées les plus revêches. Et il n'a peur de rien, ou en tous les cas il le dissimule sous une carapace de noirceur qui fait bien écho en moi, une certaine propension à cracher sur la mort avec défi, ça me plaît, c'est mon frère le gros, vraiment. N'empêche que certains toubibs auraient eu des sujets de thèses super intéressants en étudiant de près nos organismes sur les coups de 3 ou 4 heures du matin, il y a quelques années de cela. Nous avions pour très saine habitude de nous raccompagner ( plus prudent) mutuellement et de nous séparer, fort joyeusement, sous un porche de la préfecture, habilement nommé par nos soins la "porte de la perception". Nous nous quittions, blafards et l'âme cramoisie, et nous signions généralement le porche en pierre à l'aide d'un marqueur ( on notera au passage ce besoin naturel et pubère de délimiter son territoire à 29-30 ans, alors que d'autres ont déjà des gosses et une bonne mutuelle à cet âge). Les formules ésotériques ( et animées d'une certaine révolte) inscrites à cette époque ont malheureusement disparu, effacées dans un triste jet de karcher par les services de la ville, qui ont du longtemps se demander quels étaient les deux abrutis qui salopaient toutes les nuits une propriété de l'Etat avec des sentences aussi définitives que: "Allez tous vous faire mettre" ou "Le monde est à nous", "Seule la mort est réelle", ou encore "Satan vous nique". Grande époque, en vérité, moments de feu et paradis païens à volonté.
Le gros a une immense connaissance de la musique, un appétit de découverte permanent dans de multiples directions, il vénère Pink Floyd, mais surtout il possède une culture du mouvement métal phénoménale. C'est lui qui m'a appris les arcanes et les sésames de cette tribu de chevelus, qui m'en a fait saisir les finesses, et finalement comprendre que tout ceci était beaucoup plus complexe et élaboré qu'une bande de graisseux en cuir qui font du headbanging. Le gros a une approche quasiment classique ( je veux dire, musique classique) du métal, il en possède les harmonies, les clés, l'initiation qu'il faut pour comprendre les subtilités de certains types qui jouent à mach 3. J'ai trente wagons de retard sur son savoir pyramidal dans ce domaine, mais je m'accroche, j'écoute, je progresse à mon rythme, et puis il est là pour m'orienter vers les bons disques.
D'ailleurs, globalement, le gros est là, tout le temps, et Dieu sait ( non, d'ailleurs, seul le gros sait) qu'à une période ignoble de ma vie, il a donné ses épaules, sans poser de questions inutiles, pour que je m'y adosse, parce que j'étais vraiment au plus mal du plus mal. Le gros, il m'a retenu, par un pied, au bord d'une falaise, avec son putain de bras bardé de tatouages. Ces choses là, ces océans de merde en suspension, nous n'étions que deux à les cotoyer, lui en spectateur, et il a eu l'élégance de ne pas faire étalage de tout ce qu'il a pu voir de moi, dans des situations de détresse infâmes, de tristesse orientée bad pulsions. Merci mon gros, merci à vie. Coup de bol, cette machine de guerre, ce colosse de cobalt a eu assez de forces dans les biceps pour tenir jusqu'à ce que j'arrête de jouer à l'équilibriste au dessus du fleuve noir, et que mes démons fassent une pause histoire de fumer une clope. I'm back from the abyss, thanks to the gros.
Dans toute cette cascade de dithyrambes, cependant, il ne faut pas croire que le gros est un être parfait et exempt de défauts. Putain, y a des fois, il est chiant le gros, c'est pas croyable ce qu'il peut être chiant, sincèrement je l'éjecterais bien de ma bagnole avec un siège à la James Bond, ça lui ferait fermer sa grande gueule pour quelques minutes et ça lui calmerait les muqueuses, comme dit l'autre. Et puis on a eu des des périodes de froid glaciaire, des silences radios, des engueulades homériques et on a sans doute souvent hurlé chacun dans notre coin tout ce que l'autre pouvait être con, ou pénible, ou borné, j'en passe. Mais bon, il n'y a strictement rien à y faire, le gros c'est un hymne, un Panzer, c'est mon putain d'ami, un cataclysme rock'n'roll non répertorié qui ne s'emmerde pas avec les fioritures de l'existence, et puis c'est le seul type sur Terre capable de nager en rond dans la Loire, pendant une heure, tout habillé, avec un seul bras, pour finalement rejoindre le bord où son con de poteau l'attend (transi de peur pour lui) et reprendre pied paisiblement pour allumer une Marlboro.
Etre ami avec quelqu'un, c'est le connaître à fond, et réussir à l'aimer quand même.
Le gros, c'est tout ça, et c'est vachement bien.

2 commentaires:

  1. C'est beau... Tu es le quatrième gars de la famille et je pisse à la raie du premier spécialiste qui en comparant nos ADN pourrait dire "Fake !"

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  2. On doit avoir des chromosomes en commun, les mecs !!
    Le trio que l'on forme avec le gros, c'est une des plus belles choses qui me soient arrivées dans le style friendship.
    Vous m'êtes chers, les deux connards.

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