vendredi 15 octobre 2010

Episode 61: où l'on rappelle à toutes fins utiles que Dylan n'est pas qu'un prénom de merde.


Je vais parler de Bob Dylan. J'entends déjà mon inconscient me murmurer: putain, seulement maintenant? Tu as réellement mis huit mois pour oser causer du vieux schnock à capuche? Ben ouais, quoi. J'ose pas. Ca me paralyse, le génie, ça m'ote du flux, ça fait hoqueter ma syntaxe. Prenons David Hallyday, par exemple ( c'est un exemple frappant). Eh ben je n'aurai strictement aucune difficulté à développer une argumentation solide et formelle pour exprimer le fait que sa "musique" ne me touche pas, que ses textes sont navrants ( mon pote Jérôme, en 5eB, écrivait beaucoup mieux que lui), et que je me branle de ses méandres artistiques comme de feu mon prépuce.
Pour Bob le Dyl, ça va sans doute être plus long à venir. Et de toutes façons, je n'aurai ni le temps ni l'énergie pour tenter de décrire de manière exhaustive tout ce que peut remuer en moi la musique du barde en chef. Ce que je peux affirmer avec précision, c'est que mon premier contact avec le gars remonte à environ 1983. Au moment de la sortie de "Infidels". Il y avait un magasin de cassettes VHS à Nevers, où j'ai eu le loisir de louer mes premières vidéos de concert. Un jour, bien avant que mes parents ne possèdent un magnétoscope, je trainais dans l'échoppe, en rêvassant devant les premières sorties de lives ou de docus sur les Beatles ( il faut bien se rendre compte qu'en ces temps précambriens, le fait de découvrir ses chanteurs préférés en images animées relevait de la pure expérience de transe. J'ai connu un vertige incroyable lorsque j'ai vu le clip de "Strawberry Fields Forever" pour la première fois). Et, bordel de Dieu, en ce putain de mercredi après midi anodin de collégien, j'ai entendu la voix nasillarde du vieux entonner "Jokerman" sur une téloche du magasin, et ma vie a bifurqué, pour ne plus jamais revenir dans l'avant Dylan. Ce fumier a l'immense capacité à accrocher l'oreille de l'auditeur moyen de douze ans, qui n'a qu'une année d'anglais dans les pattes, et de le scotcher pour l'éternité. Je me suis planté devant l'écran, qui débitait le clip de "Jokerman", et j'ai TOUT saisi. Oh, bien sûr, pas un traître mot d'anglais: les formules alambiquées, les textes à étages, la finesse de son écriture, son cache cache permanent avec lui même, j'aurais été bien incapable de les appréhender malgré l'effarante puissance de mon intelligence, déjà proprement fulgurante à l'époque. Il n'empêche que l'ersatz que j'étais, paumé dans ma province, grillant des gauloises brunes piquées à ma tata pour échapper un peu au couvercle spleenien qui régirait ma vie en toute logique, ce gamin là a été pris en main par Dylan. "Jokerman", j'y ai rien pané, dans le texte, mais dans l'intention, l'émotion, l'intonation, ça m'a submergé, envahi, collé sur une autoroute, comme une putain de maman fauve chope ses petits par la nuque pour les remettre d'équerre. La chanson n'est certes pas la meilleure de Bobby la seringue, loin de là, mais c'était bel et bien la première fois que je ressentais une telle adéquation millimétrée ( calculée ou pas, voulue ou balancée avec douze kilotonnes de talent?) entre la mélodie, l'interprétation, et l'effet produit sur mon cerveau en formation. Magnifique. Puissant. D'une évidence, d'une cohésion à mouiller ses Kickers avec de grosses larmes de pré-ado. Je me permets ici de citer à nouveau le cas Sylvia Hanschneckenbühl, qui pratique ces épousailles artistiques très bien dans son premier album, où la mélodie de "The old drunk song" s'unit au texte comme si les deux s'étaient rencontrés dans un rade au moment de la fermeture, et ne s'étaient plus quittés. A ce jour, ma gueule et moi attendons le nouvel EP de Sylvia H, prévu pour dans pas longtemps mais ça fait long quand même, et, putain de merde, ça fait chier et c'est bien aussi, d'attendre beaucoup d'un disque.
Toujours est il que suite au visionnage de "Jokerman", syndrome de plaisir intense chez le revendeur de vidéos, rush vrombissant de mes neurones à l'unisson, la notion de temps qui passe m'est apparue soudainement comme distante, sans intérêt, floue, à chier. Thank U, Bob, jusqu'au restant de mes jours, tu m'as pris la main, j'avais pas trop de buts, ni grand chose à foutre ici bas, et c'est bien bon de penser que tu as fait pareil pour des millions de kids, vrillés de terreur dans leur grisaille de mouflets mal dégrossis, avec leurs deux poils à la bite et un grand vide en guise d'avenir. Depuis le sacro saint jour béni où j'ai rencontré ta gueule sur un tube cathodique, j'ai vraiment moins peur de tous les trépas.
Avec les années, j'ai appris, ligne après ligne, avec application, comme on étudie la Pléiade, les écritures du Dylan, autant de versets mirifiques d'un ogre de vie, qui se fait drôlement chier lui aussi, mais qui sait en faire des chansons, nuance des nuances. En 1989, gros choc, la dérive eighties d'un artiste pas trop à l'aise avec l'ère MTV se termine avec un retour du style "c'est qui le patron, bordel de merde?": l'album "Oh Mercy" m'a déchiré la gueule, ouvert la veine cave en plusieurs endroits, mis à jour des vélléités extrémistes en moi, donné envie de brûler mon passeport et de renverser la chaise où je bouffe. Grand, grand disque. Cette période 1989-1990 fut à bien des égards magique dans mon parcours dylanien ( on a tous notre parcours dylanien, hein? David Hallyday aussi, si ça se trouve): la Fnac proposait des coffrets avec deux albums, en promo, l'affaire quoi. Je peux donc ici affirmer que rentrer dans son studio pourri, après les cours de maths sups, avec un boitier plastique contenant à la fois "Blood on the tracks" et "Highway 61 revisited", ça a de quoi foutre une putain de soirée en chantier, poser des fondations de pure déjante, mettre un beau bordel dans une vie d'étudiant. J'étais programmé pour prendre des mesures de géomètre ou discuter du cours de l'acier, et un abruti ricain me parlait d'un coup de son divorce douloureux et de son goût prononcé pour les drogues douces. Bon dieu, va prendre du plaisir avec un compas et un double décimètre, après. Mon cul, oui. Tu fais ton baluchon illico et tu prends de suite les escaliers qui te poussent dans la tronche, t'occupe, le vieux est un maçon démoniaque, il construit les marches au fur et à mesure, à l'aveugle, sans fil à plomb mais avec du surréalisme et des allitérations étourdissantes.
En 2006, je me rue au Zenith de Clermont Ferrand, l'archange y fait une halte, le mois de juillet est chaud et beau, et le gosse triste que j'étais est toujours en moi, il piaffe, il tape des pieds, il veut voir son idole en vrai et lui dire son amour, que "Jokerman" c'était vachement bien, et les autres chansons aussi, qu'il lui pardonne ses errements idéologiques, perdu dans le christianisme ou ailleurs, parce que c'est idiotement rassurant de savoir une fois pour toutes que les génies se paument aussi, qu'ils l'ont aussi leur jambe de bois et que c'est fichtrement dur pour tenir debout au quotidien. Le Bob a déboullé sur scène comme on va pisser, il s'est collé derrière un clavier, raide comme un magistrat de Digoin, et il a envoyé ses 20 chansons sans décrocher un mot, un sourire, un signe de vie, un souffle. J'en aurais pleuré. Mais bon, je connaissais la réputation scénique du mec. Pas facile, hombre. Pas du genre à faire trois rappels en jouant la comédie de l'éternel retour à la James Brown, pas du genre à donner ne serait ce qu'un gramme de sa personnalité au cirque ambiant de la faux cuterie du spectacle, je vous aime, je n'oublierai jamais l'Auvergne, ce soir a été si spécial pour moi, etc... La vaseline très peu pour c'te vieille carne à chapeau.
Malgré tout, il a été grand, forcément, parce que ça bouleverse tout de même d'être face à la bouille qui a pondu un vers aussi définitif que "How does it feel to be without a home, like a complete unknown, like a rolling stone". J'ai pris ce que j'ai pu, et je laisse le génie à ses chimères déçues, ses colères, son cynisme, sa tournée sans fin et son appétit des gens qui l'a peut être quitté. Je m'en fous qu'y s'en foute, et c'est aussi pour ça que je l'aime.
Tant que j'y suis, il y a là bas, dans l'ouest de notre bonne France, cette gamine de 30 ans, cet esquif qui se fait souvent esquive, ce brin d'herbe nantais mille fois plus couillu que moi, qui a choisi la musique comme étendard céleste, et qui s'y tient, parce qu'elle vous emmerde. Eh ben, j'ai du la voir vingt heures en tout et pour tout dans ma chienne de putain de vie, mais bordel de merde, ça a compté quadruple, facile, ça m'a fait exactement le même effet que le jour où j'ai découvert le clip de "Jokerman" dans ce magasin à la con. Elle est rare, Hélène, et puis costaude, parce que depuis dix piges, elle reçoit mes sms les plus morbides, les plus désaxés, les plus stupides et grotesques, les plus tardifs des plus tardifs que même des fois il est vraiment tôt. Qu'elle soit ici remerciée de me subir en tant qu'ami, jour après jour, un tel degré de patience doit se respecter au plus haut point, ça devient rare les gens qui n'en ont strictement rien à battre de facebook, de l'année 2010 et des suivantes, qui vit, qui vit, et qui bousille les obstacles comme peut le faire un Bob Dylan à travers son never ending tour. Living bolide glimmering machine.
Dire que tu m'es chère, c'est une connerie d'euphémisme, un Perrier tranche par rapport au maxi shot que tu représentes, petite. Le quotidien, les français moyens, la tempérance, tout ceci est à exploser contre un mur, nous ne le savons que trop bien. L'autre nuit, tu m'as dit avec force pour me sortir la gueule de la peur ignoble de vieillir: tête folle ne blanchit jamais. Y a intérêt. Bon Dieu de bon Dieu, j'espère qu'on va continuer à écrire cette putain d'histoire bizarre et singulière à quatre mains. Merci.

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