dimanche 7 mars 2010

A l'est, une putain de grande soirée.


A cette époque, les setlists des tournées ne se trouvaient pas encore sur la toile, les téléphones portables ne crépitaient pas durant les incontournables "tubes" des groupes (avant de filmer les chansons comme des cons, important de penser à les vivre, à profiter de l'instant unique à en avoir mal, humer l'air électrique ambiant), bref à cette époque j'avais quinze piges de moins et mon discours ne se résumait pas à une chiasse passéiste. Le 9 juillet 1995, j'ai vu Jimmy Page jouer de la guitare devant moi, avec une belle chemise en satin rouge. Tellement peur d'être mal positionnés pour le concert final des Eurockéennes, que ma dulcinée et moi avions délaissé la scène où jouait Jeff Buckley avant la fin de sa prestation pour rejoindre la grande scène. Un concert de Page et Plant, l'ossature de Led Zeppelin, le groupe qui me dévore, m'emplit, me pose question, me met régulièrement en position de dévot, ça ne se voit pas dans de mauvaises conditions, à 300 mètres de la scène avec les glands qui ne s'exciteront probablement que sur "Whole lotta love". Et nous avions beau avoir les trois jours de festoche dans les pattes, l'adrénaline a pulsé, pas de fatigue apparente. Les deux semaines qui ont suivi le festival furent en revanche parmi les plus étranges de mon existence: une sourde fatigue, une neurasthénie farouche, un brouillard épais et tenace. Jamais vécu à ce point cette sentation depuis. Le fait d'avoir vu Jimmy Page a dû créer en moi un choc post-traumatique... Pauvre garçon.
C'est assez singulier de voir sur scène quelqu'un pour qui on éprouve une vénération au delà du raisonnable. Les minutes semblent à la fois figées, elles prennent un poids émotionnel assez dur à gérer, et dans le même temps, une accélération des particules se fait sentir puissamment, on est dans un tourbillon de musique à fort potentiel cinétique: le lieu du show devient l'endroit où tu te perds, où les choses terrestres deviennent lointaines, abstraites, mais il constitue également ton point d'ancrage sur la planète, une notion solide, un futur repère auquel il sera conseillé de se raccrocher les jours de tempête intime. Alors bien évidemment, les chansons ont défilé comme à la parade, et vas-y que j'attaque le gig avec "The Wanton Song", monstre d'énergie qui orne "Physical Graffiti", "Since i've been loving you", un "Gallows Pole" galopant et insolent, j'ai vibré à tout, les sens totalement en symbiose avec les vieux routiers du dirigeable. Un medley ahurissant, où "Light my fire" des Doors est venu cotoyer, putain de nuit parfaite, "Break on through (to the other side)", repris en choeur payen par 30000 personnes. J'ai mis une dizaine d'années à trouver l'enregistrement pirate des deux zigotos sur les terres de l'est français. J' accorde une importance immensément plus conséquente à ce bootleg qu'à une liasse de 500 euros, un bulletin de salaire, ou un éventuel plan de carrière.
Sur la fin de la prestation, après un ravitaillement en bière et une ingurgitation violente de deux pintes, mon corps et mon cerveau répondant de moins en moins, j'ai entraîné ma moitié au plus près de la scène, pour ressentir "Kashmir" et "Black Dog" au plus fort dans nos tympans de jeunes adultes. Le reste, un retour au parking dans un état d'hébétude proche de celui que j'ai pu ressentir au sortir de Pink Floyd, le trajet vers le Formule 1 de Belfort, la douche en intense communion avec la femme que j'aimais, ce reste appartient à mon modeste panthéon, un bel endroit bourré de nostalgie, de rappels, d'encores comme on dit, de bis, de codas, d'allées chatoyantes et lysergiques qui n'existent pas dans la vraie vie. Alors, tout connement, je dédie ces lignes de souvenirs à celle qui a partagé ces moments avec ma gueule, parce qu'elle et moi c'était pas de la grenadine, c'était du live aussi. Ouais.

2 commentaires:

  1. Article émouvant frangin...
    Tu écris avec une telle passion que la moindre virgule, le moindre point virgule traduisent parfaitement les sensations, les frissons, les coups de flippe que tu as ressenti lors de ce fameux soir...
    Encore, encore, ENCORE !!!
    Comme je te le disais récemment, tu es un musicien; et je n'en connais pas beaucoup d'aussi passionnés que toi.
    Soit fier de toi Mec !

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  2. J'y étais aussi avec Alain Bornet. C'était un très grand concert.

    Je comprends ce que tu ressens, car j'ai ressenti la même chose en voyant David Gilmour et Mike Oldfield.

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