samedi 27 mars 2010

Sympathy for the Desir


La bande à Cantat me manque. Je m'emmerde dans le paysage musical français. J'ai traversé la trentaine alourdi de ce vide abyssal laissé par le gâchis lituanien, orphelin du groupe de mon adolescence. Et l'avenir flou du combordelais me glace, ça sent la chape de plomb définitive. Ca me bousille.
La cour du Lycée en 1989, quand "Veuillez rendre l'âme" est sorti, ça ressemblait ni plus ni moins à une bourse d'échanges discographiques, où l'on se refilait les bons 33 tours d'un sac à l'autre, discrètement, avec des airs entendus de conspirateurs. L'album des gars était précédé d'un bouche à oreille phénoménal. Il m'a bien pété à la gueule lorsqu'il a enfin retenti dans mon sous-sol auditorium. Grand oeuvre, brûlot de référence, tout de suite. Putain, faut arrêter de scander que les textes de Bertrand sont ampoulés, que les premiers disques du groupe étaient des mauvaises copies du Gun Club, qu'ils avaient du mal à évacuer Jeffrey Lee Pierce de leur inconscient. Parce que Lennon, hein, lui, tout génie qu'il est, il a toujours eu Chuck Berry dans un coin de la tronche en écrivant, et on ne lui a pas broyé les noix avec ça pendant 30 piges. Merde, quoi, merde. Il est évident qu'on le sent présent, le Gun Club, dans le parcours des Dez, tout comme on voit aussi transparaître Fugazi, les Doors, ça s'appelle des influences, un parcours de vie musicale, de la passion bien assimilée.
En 1990, ils viennent à Bourges, une date au Printemps, à 60 bornes de ma brousse, nous décidons avec Manu, qui m'a initié à Noir Desir, de rallier la capitale berruyère, avec nos copines respectives, pour voir le phénomène sur scène, là où ils prétendent être "chez eux" en interview.
J'assiste alors à un concert de suicidaires, des kamikazes patentés qui frôlent le mur du son en permanence, Cantat est possédé à tous les sens du terme, tremblant, hurlant, couché devant les retours, imposant à ses cordes vocales un martyr permanent et jubilatoire. Putain de claque. Ils balancent "Helter Skelter" des Beatles pour conclure un set ramassé, oppressant à force d'intensité, simplement magnifique. J'ai bien saisi, plus que dans le Double Blanc, la dimension maléfique de ce titre ce soir là. Fort.
Je laisse passer la tournée de 91, celle du "Ciment sous les plaines", l'album est légèrement en deça mais contient des moments prodigieux, et j'accueille avec des triple loots la sortie de "Tostaky", le disque du grand retour aux affaires, la remise en règle des toquantes à l'heure après une sale période de doute. Ca canarde sec, Tostaky, on sent les troupes en formation d'attaque, grosse production de Ted Niceley, figure ultra respectée dans la mouvance bruitiste, je prends mon pied et je danse comme un derviche. Encore une fois, des rumeurs de folie quotidienne sur scène se font jour, tous ceux qui ont vu un concert du Tostaky Tour disent que Noir Dez est devenu une entité incontrôlable, que les shows sont poussés systématiquement dans la zone rouge. L'annonce de leur venue dans la ville où j'étudiais m'a tout de même poussé à quitter une séance de travaux dirigés en petit comité, parce que l'idée que la Fnac soit en rupture de places m'était physiquement insupportable. Bah, il s'en est remis, le prof de maths, l'allait pas nous flétrir le membre avec ses théories sur les matrices, j'allais quand même pas prendre le risque de rater Noir Désir sous un prétexte aussi insignifiant que la bonne poursuite de mes études.
Le concert fut immense, et pourtant z'en avaient déjà beaucoup dans les pattes, les mecs, sur cette tournée. Salle à dimension humaine, billet à 100 francs tout rond, et quelle humanité dans le don total de soi; ils furent géniaux, généreux, cintrés au possible, jouant vite et bien, alternant les uppercuts et les directs, quelle puissance bordel, le climax de leur complicité, un gang déterminé et rageur. En France, les patrons. Nini Barthe et sa frappe sèche, la grosse caisse de la grande fanfare des dégelés de la vie, un monstre de régularité, le diesel de la rythmique. Et Serge "Cheyenne" Teyssot-Gay, le lutin allumé, sautillant d'un bout à l'autre de la scène, torturant sa Strat comme s'il voulait s'en servir comme shooteuse, quel musicien pur et inspiré.
Quant au grand Bertrand, une scène résume tout ce que son public a, au fil des années, voulu ressentir à travers lui, par chanteur interposé, toute cette expérience "borderline / no limit / devildare" que l'on attendait de ses prestations: devant le stand merchandising, des jeunes cons comme moi demandaient à la fille du staff: "Alors, Bertrand, il est en forme?", "Comment il est, en ce moment, il est toujours aussi déjanté sur scène?", etc... On venait voir Cantat comme on venait voir Morrison, on venait palper de près le phénomène furieux, histoire de foutre toutes nos frustrations dans ce catalyseur et qu'il nous les fasse exploser une bonne fois. Vecteur humain des névroses du public, réceptacle d'ondes sous pression. Ses nerfs ont morflé. No comment.
Après cette cérémonie à haute température, les concerts suivants m'ont forcément paru différents, mais le concept de la locomotive musicale impitoyable, j'avais donné.
La tournée "666 667 club" fut plus en nuances, avec d'autres territoires dorénavant explorés, une volonté intelligente de ne pas se cantonner à la pure violence scénique. De très belles choses tout de même, mais une ère de transition nécessaire. Le concert de cette tournée ayant eu lieu dans une salle proche de l'appartement où je vivais, j'ai tout de même patrouillé des jours durant autour de l'endroit, pour voir les tour bus arriver, les roadies décharger le matos, etc.. Parfois, j'ai vraiment une conscience aiguisée de ce que je suis réellement: un brave abruti.

En marge de 666667, il me revient en mémoire un coup de fil impromptu, un dimanche de juin 1997: "Réveille toi, espèce de sac, il paraît que les Noir Dez sont dans la région, il se murmure qu'ils donneraient un concert surprise sur le site d'une future centrale nucléaire pour s'opposer à sa construction". A quatre dans une voiture minuscule, on a trouvé ce putain de site, marché longtemps pour atteindre une sorte de scène un peu carton, et hop, ils ont donné un set acoustique délicat et vibrant. Souvenir somptueux. Le Cantat et les siens nous ont laissés après une heure en disant "Pour vous, courage, bonheur, et tout ce que vous voulez". J'essaye depuis.

Et puis vint "Des visages des figures", grand disque à nouveau, une splendeur noire et vénéneuse. J'ai eu trente ans peu après, et le groupe est venu jouer dans mes terres, à un festival de la chanson française. Tous les gens que j'aime étaient à ce show, très symboliquement et en guise d'adieu à ma prime jeunesse: les 3 ou 4 amis qui sont indécrottables de mes entrailles, et puis la jeune femme qui hante ces lignes, et à qui je ne vais pas de nouveau dédier ma bafouille approximative, malgré tous les concerts de Noir Dez qu'on a vécus ensemble, parce que ça va faire grande symphonie Nostalgia Repetita en vieux con majeur.

Mais bordel, les Bordeaux gadjo, je les aime fort fort, leur royaume est bien esseulé, c'est la ménopause du rock français putain de merde. A leur étoile.

3 commentaires:

  1. A propos du concert du Carnet , je ne sais pas si tu te rappelles du groupe qui précédait nos vieux briscards bordelais ? Un groupe de vieilles guimbardes breton-Nantes , s'échinant les phalanges - en légion - sur quelques binious et autres cornemuses désaccordées. Le public -dont nous même d'ailleurs- sifflait et braillait à qui mieux mieux afin de faire comprendre aux bardes ringards qu'il était temps de laisser la place aux jeunes ! Je tiens à leur rendre ici un hommage ému car ils sont restés jusqu'au bout les pauvres. Sinon Nini Barthe nous a fait le concert entier au djembé!

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  2. Oui, il est utile de préciser qu'avant d'être des vieux cons, nous avons été des petits cons.

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  3. C'est vrai, quel groupe français a fait mieux qu'eux ? Ils avaient le niveau d'un grand groupe de rock international. J'aimais bien leur rejet du show biz system.
    Je viens de ré-écouter "Veuillez rendre ..." après une très longue période. Ce disque est vraiment excellent et très fort (compositions, arrangements, interprétations, feeling, inspiration), il n'y a rien que du bon, rien à jeter. Bertrand avait une niaque de fou, c'était un fils spirituel de Jim Morrison.
    Je garde un souvenir fort de leurs concerts. A la fin de celui de 1997, Serge serrait les mains des fans en restant sur la scène, et je l'ai fait. Depuis, je ne me lave plus les mains ...

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