vendredi 19 mars 2010

A shelter from chantilly pigs ( and how to pee Floyd also)


Sometimes, il y a un alignement cosmique, une alchimie qui vient d'on ne sait où, des éléments qui se combinent machiavéliquement pour former une empreinte chamanique surnaturelle. Ou, plus simplement, et plus sûrement aussi, un putain de hasard à la con qui fait bien les choses sans qu'on lui demande rien, à ce crétin de hasard à la con. Début 1994, mon karma est bon, je suis objecteur de conscience, je gagne peu, mais je vis dans une belle ville avec une jeune fille qui n'aime pas beaucoup la fac mais qui aime bien m'écouter quand je parle musique, et puis surtout Pink Floyd sort un nouvel album et part en tournée mondiale. La précédente, je n'ai pas pu y assister, j'avais 17 ans, un peu jeune pour prendre Versailles d'assaut et voir le monstre en live. Et pourtant, un pote qui a pu y aller me décrit par le menu son excitation pré-concert, l'orgasme musical qu'il a vécu, ses yeux écarquillés pendant le voyage de retour en bagnole. Le mec, il est marqué à jamais, il me dit, pour lui il y a eu un avant et un après Floyd. Ok vieux.
L'album sort fin mars, il n'est pas à la hauteur des chefs d'oeuvre des seventies, mais bon, je pardonne, hein, le Floyd, faut pas déconner, j'ai tellement voyagé avec eux que je veux bien prendre leur train de banlieue alors qu'ils m'avaient habitué au space shuttle. Frénétiquement, j'achète mon Rock'n'Folk habituel, il y a un envoyé spécial qui est parti aux States pour couvrir le premier concert du tour, je revois ma tronche de benêt fanatique en train de dévorer le compte rendu du gig au Joe Robbie Stadium de Miami, le journaliste décrit lui aussi la foule en extase psychédélique, le monstre de puissance que constitue l'infrastructure du concert des vieux angliches. Putain de Dieu, un peu plus loin dans mon magazine chéri, il y a une pub pour les deux concerts parisiens que va donner le groupe en juillet: au Chateau de Chantilly, un endroit magique, les 30 et 31 juillet, soit tu y vas mon garçon, soit t'es qu'un gros con qui va rater LE rendez vous cosmique de ses vingt deux ans. La place est à 220 francs, vu mon budget mensuel, ça va être torride pour en payer deux d'un coup pour mon petit couple, mais je suis prêt à ingurgiter de la bintje pendant huit mois s'il le faut. Pour mémoire, 220 francs, ça représente 33 euros de nos jours, si tu vas te chercher une bière et un sandwich au Stade de France, ils sont bien profond dans ton cul les 33 euros, au chaud avec les 120 euros de la place et les 40 du tee shirt...
Les billets du concert arrivent gentiment par la poste (j'ai failli étrangler le facteur 3 ou 4 fois à force d'attendre, soyons raisonnables), je mets sur pied mon plan d'attaque de l'Oise, je regarde les cartes, j'étudie la position des hôtels, et je choisis d'investir les lieux la veille du concert pour être bien en forme, pas épuisés par la route, frais, aware. C'est ainsi que j'ai passé la soirée du 30 juillet 1994, sous l'oeil quelque peu apeuré de ma compagne, assis à la fenêtre de l'hôtel, à écouter les rumeurs assourdissantes du concert que j'allais voir le lendemain. Avec le recul, je la comprends. Voir un pauvre type s'exclamer de contentement en hurlant: "Putain, ils jouent "Astronomy Domine", c'est de la période Syd Barrett, s'ils la font demain, je te fais un enfant". Bon ben le lendemain, ils l'ont pas jouée. Désolé pour toi, hypothétique fils mort né des entrailles d'une chanson de Syd dans un hôtel de l'Oise. Ca tient à rien, la vie, quoi.
Le lendemain, toujours mû en ce qui me concerne par une hystérie qui confine à la niaise stupidité, nous partons en début d'après midi avec la vieille Visa de mes parents, et nous découvrons le visage de Chantilly ravagé par les Floyd-addicts: des immenses tribus se déplacent, en groupe, on voit qu'il y a des pans entiers de fans qui suivent la tournée dans sa globalité, cette fidélité aveugle me fascine, putain si j'avais des valseuses, je larguerais tout sur l'heure et je m'y embarquerais aussi dans le division bell tour, au lieu de me chercher un avenir pourri.
La file d'attente rien que pour accéder au parking, c'est du jamais vu, mon premier grand concert me pulvérise d'ores et déjà le cortex. Et dans l'effervescence, moi, le maniaque, le grand coordonnateur de l'évènementiel devant l'éternel rock, j'ai oublié de satisfaire au besoin naturel le plus simple, et ça se met à urger grave. Plusieurs options non dénuées de poésie s'ouvrent à moi: plan A, je quitte la voiture, sors mon instrument devant tout le monde et urine comme un bienheureux woodstockien, plan B je me retiens dans le genre forcené du pipi jusqu'aux gogues du site, ou bien je trouve un récipient sympa dans la citroën, celui-ci acceptant éventuellement de recevoir mon obole liquide. J'opte, avec une honte naissante, pour la dernière case du questionnaire à pisse multiple. Et c'est avec seize ans de retard que je présente mes humbles et tendres excuses à mon amoureuse, qui a du, outre le fait de supporter un abruti dodelinant à la fenêtre la veille au soir, voir le même abruti se soulager au volant, dans une posture des plus classes qui soit, et lui remettre la bouteille en plastique en agrémentant son geste d'un "on la jettera plus tard" de fort bon aloi. Pardon ma puce, c'était pour qu'on ait des bonnes places, y avait urgence rock'n'rollienne.
Après ces mésaventures de plomberie, nous pouvions enfin pénétrer sur le gigantesque hippodrome. Au loin, une scène en demi-lune, ahurissante, gigantesque, démesurée, la Rome antique dans ton salon, une rampe de lancement, un Cap Canaveral en kit, quoi. Je suis sur le cul. Scotché, plombé, effaré. Et ce que je redoutais le plus arrive d'un coup: pris à la gorge comme un puceau des grands raouts festivaliers, je sombre dans une panique incontrôlable. Palpitations, vieilles suées des familles, l'attaque de trouille en règle. Il me faudra du temps pour m'habituer aux 70000 personnes et au soleil qui plombe la fin juillet, hé hé, on se croirait à Pompéï mes petits agneaux...Dieu fait rôtir les siens avant la cérémonie sacrificielle. J'ai bien conscience qu'un concert, c'est aussi un combat contre soi, un défi lancé à la résistance physique, une guerre des nerfs où les plus couillus survivront, c'est le cirque, les jeux, les gladiateurs, mon cul et Spartacus réunis, globalement.
La fin d'après midi arrive nonchalamment, la température descend peu à peu, et du coup mon niveau de stress fait de même, j'en profite pour épier à qui mieux mieux les forces en présence sur le site: la musique de Pink Floyd est, sous mes yeux, on ne peut plus génératrice d'élans transgénérationnels; des familles entières côtoient des groupes de jeunes, ou alors des vieux babas chevelus, des yuppies en costard cravate fument des joints en parfaite harmonie avec des mecs au look hardos, je commence à aimer cette putain d'ambiance de melting pot géantissime. D'autant que les sorciers techniciens balancent des sons étourdissants en quadriphonie autour du gigantesque terrain, des attaques d'avions, des bruits complètement dingues, de la musique de drogué, mais sans musique, du bizarre, vous dis-je, du grave et beau bizarre (j'ai retrouvé cette bande sonore étrange, ça s'appelle "Soundscape", et c'est très bien pour les drogués). Ma mayonnaise monte, putain de merde, Pink Floyd, Dark Side et tout le bordel, The Wall, le succès, la folie, les concept albums, Waters, Gilmour, les Caïn et Abel du prog rock, les guerres fratricides, LA légende.
Vers 21 h30, pénombre, douceur, j'ai la main de mon aimée dans la mienne, tous mes muscles sont tendus comme si j'allais accoucher, et les nappes de synthé de "Shine on you crazy diamond" commencent à déchirer la nuit française, le tyrannosaure Floyd s'annonce. Il m'est ici difficile de décrire la puissance du cri de bonheur qui est sorti de dizaines de milliers de poitrines lorsque le grand David a plaqué la première note de l'intro légendaire de "Shine" sur sa stratocaster: un immense point G vocal, un râle de puissance et de béatitude, des hordes de freaks venus demander leur dû de haute voltige. A jamais gravé en moi.
Les premiers rayons lasers inouïs, ma cage thoracique qui vibre à l'unisson des infra basses de malades, ce n'est pas un concert, ce qui se déroule devant moi, c'est le débarquement. Une armée en marche, un rouleau compresseur, une chose martiale et sûre de sa suprématie, qui flirte avec 2001, Kubrick, ma naissance, l'infiniment grand, la vie, l'amour, la mort, alleluia et alea jacta est tant qu'on y est aussi. Et la musique, putain, la musique: aérée, fraîche comme la rosée, racée et sautillante, les grands classiques en enfilade, personne n'échappera au Floyd. Bousillés de bonheur, à l'instar d'un grand nombre de nos congénères, ma petite prune et moi sommes allongés sur l'herbe, heureux, idiots, à regarder le light show au son de "Time", à pleurer sur "Comfortably Numb" et son poignant chant de désespoir sur l'héroïne, et lorsque les spectateurs plus avancés que nous se lèvent, c'est une foule entière qui hurle "assis, assis !!!": j'ai kiffé ça à mort, la communion des floydiens, restons couchés mes frères et planons comme des cons, la vie n'a aucun sens mais on se paye un entracte dans le marasme, parce que la musique, tout ça, là, maintenant, c'est pas de la couille en paquet de dix, bordel, c'est beau, ça coule partout dans tes entrailles et ça valait largement un bon vieux pipi en bouteille. Le concert s'achève avec "Run like hell", et je pense sincèrement que les kilowatts dépensés lors de cette chanson auraient pu amplement fournir de l'énergie à Limoges pendant deux siècles. La fameuse demi-lune crache tout ce qu'elle a en un bouquet final au pouvoir inquiétant, les varilights sont possédés, la valse des lasers fait passer Star Wars pour un film des années 50 aux moyens modestes, et l'explosion finale provoque quelques surdités naissantes chez des braves gens. Feu d'artifice sublime pour conclure la soirée, nous retournons à la voiture-pissotière que j'ai inaugurée quelques heures plus tôt, et un sentiment de grande plénitude me berce tout simplement. Je ne suis pas le seul, les personnes parlent peu, on a l'impression de sortir d'un champ de bataille, les âmes sont resserrées sur elles mêmes, les forces sont focalisées pour rester en éveil, on avance à tâtons, hagards, blastés. Même le gigantesque embouteillage de sortie se déroule dans une dimension parallèle: pas une engueulade, rien, l'après concert est d'une paix magnifique, intemporelle, azuréenne, je n'ai jamais retrouvé ce sentiment dans un after show depuis. Même aux grosses machines comme les Stones, les bienheureux sont plus excités, ça beugle, ça déblatère sur le set, mais là, nada, silence radio total. Grand grand souvenir. Alors, dans tout ça, après l'aparté extra terrestre du méga groupe, il y a l'existence qui poursuit son cruel chemin de merde, mes frères, on bosse, on empile du pognon, on s'esclavagise à tire larigot et on dirait bien qu'on aime ça, mais au fond, putain de merde, y a-t-il vraiment quelque chose de plus important que ce petit couple en Visa à Chantilly, lui pissant dans sa bouteille plastoc et elle le regardant avec perplexité et amour? Ben non, justement, il n'y a rien au dessus, et je vous emmerde.

5 commentaires:

  1. Thérapie ou suicide littéraire ?
    Jamais je ne vivrai ces émotions procurées par les maîtres...
    Tes deux articles concernant tes concerts te mettent à poil, laissant apparaître plus que jamais la sensibilité qui te caractérise tant mais que tu camoufles avec génie.
    Ton âme est belle mec...
    Écris, écris, écris encore, tu excelles là-dedans... Quand je serai grand, ben j'aimerais pouvoir avoir ce talent-là...

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  2. Excellent !
    Merci pour la mention à mon excursion à Versailles en 1988, où ma tronche à pris la plus grosse de baffe musicale de sa vie.
    J’étais aussi au concert de Chantilly, et j’ai dormi dans la Gare du Nord par terre avec des fans fauchés rencontrés au concert. Le lendemain, c’était le jour de mon incorporation à Caen (je fais caca où on me dit, mais j’estime être en partie pardonné du fait que ma girl friend étudiait à Caen …), et je suis arrivé à la caserne sans m’être lavé depuis la veille avec les voyages, la chaleur, l’émotion, etc … Bref, j’étais crado, et les gars m’ont raconté plus tard leur première impression quand je suis arrivé, c'est-à-dire l’image un semi clodo.
    Chantilly, c’était du giga lourd, grâce à tonton Dave. Il n’était d’ailleurs pas forcément à l’aise avec la monstruosité des tournées du Floyd. Sa tournée de 2006 montre sa volonté de faire des shows à taille plus humaine et d’être plus près des petits gars comme nous, ce qui fut un plaisir incommensurable. A l’exception du concert de clôture à Gdansk, où il a frappé très fort dans le style Floyd au niveau du show.
    A propos de la tournée 2006, j’ai encore des regrets de ne pas être allé au 2ème concert parisien à L’Olympia et au concert du théâtre antique de Vienne en juillet.
    Thank you Dave, you’re my spiritual father.

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  3. Rien que ton récit du trip versaillais, ça m'avait retourné le bide, à l'époque !!! Je crois me souvenir que c'était la veille de ton bac de français, petit saligaud...

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  4. Effectivement, la veille du bac de français. J'ai eu 11/20, pas si mal pour un non littéraire le lendemain du big show royal. Sur ce coup là, mes parents ont été plutôt cool. Il me semble (putain de mémoire) qu'on connaissait déjà la date du bac quand on a pris les billets. J'ai probablement dû faire un scandale quand mes parents ont commencé par refuser. J'aurais été capable de TOUT PETER si je n'avais pas pu aller voir mon Floyd et mon tonton Dave à Versailles ! J'aurais pu devenir incontrôlable. Je leur en parlerai, ils ont peut-être une meilleure mémoire que moi.

    Ils ont été beaucoup moins cool 15 mois après en septembre 1989 pour le concert de Paulo à Bercy. Mon frère y est allé avec un ami trentenaire (énorme fan des Beatles décédé d'une hépathite), ils ont fait l'A-R en bagnole dans la journée, pendant que je (nous ?) me (nous ?) morfondais (morfondions ?) et déprimais (déprimions ?) un max sur mes (nos ?) cours de math sup à Dijon. Tu t'en souviens probablement. Mes vieux ne voulaient pas je monte voir mon Paulo des Beatles, celui la face B d'"'Abbey Road", car cela aurait été néfaste pour mon année de math sup, quelle connerie ! Le résultat des courses en juin 1990 aurait été identique. Je me suis vengé en y allant en 1993 et 2003.

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  5. Bizarre, les neurones, car dans mon esprit tu avais réussi à y aller. M'enfin l'essentiel est de l'avoir vu, le vieux. Sachons enfin qu'il prépare un big show pour ses 70 piges, peut-être avant de tirer ( avec classe) sa révérence artistique. Ca aurait de la gueule, 500000 personnes à Liverpool pour l'adieu à Big Paul.

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