lundi 12 juillet 2010

Backstage Excess ( Toute ressemblance, etc..)




Bob est affalé dans un coin de la loge, en position foetale. Son dernier fix doit remonter à deux ou trois heures. Il y a encore deux ans, ce mec maniait les Stratocaster avec une autorité brûlante, personne ne venait le faire chier, personne n'arrivait à aller le chercher sur la folie qui émanait de ses solos. Là, depuis des mois, on le traîne, comme un pauvre paquet, comme un flight case de plus dans les camions, sa vie est rythmée par les piqûres, la course à la dope, le mensonge, la fuite et le déni. L'héroïne a vaincu sa musique, comme une petite pute, elle a installé ses pions en forme d'aiguille, et les parties de shoot ont fait le reste. Il me manque. Je voudrais voir tout cet aréopage de junkies déguerpir une bonne fois pour toutes, avec leurs airs de faux culs et leurs dents décharnées, ils passent leur temps à lui dire qu'il est beau, que son jeu s'améliore de jour en jour, mais c'est pour mieux lui voler ses grammes, quand il est dans les vaps pendant les after-shows, ils lui font les poches comme des vautours humains. Je n'y vais même plus aux afters. Avant, sur la tournée de 1974 par exemple, c'était un bonheur de sortir de scène avec le coeur comme une mitraillette, les cheveux collants, les oreilles détruites et le public qu'on entendait encore hurler quand on montait dans la limo. Les soirées à l'hôtel ,c'était bien, détendu, plein de rires et de bêtises de mômes, bien sûr on buvait, des joints tournaient, quelques miroirs à coke aussi, mais on grillait nos nuits dans la joie, c'était un prolongement naturel et logique du concert, d'ailleurs on se regardait souvent en se faisant des clins d'oeils entendus, comme pour bien signifier à l'autre que personne n'était dupe: les rois, c'était nous, le feu de la scène, l'ivresse ultime des rappels, tout ça, c'était bien que pour notre gueule, peu importe la beauté des putes que le tourneur arborait à chaque bras comme des trophées, rien ne pouvait ternir notre olympe quotidienne du live. On s'endormait au petit jour, avec la volonté de vaincre incrustée dans le bide, avec un esprit belliqueux tout entier tourné vers la prochaine ville, qu'on détruirait comme les autres, à laquelle on donnerait encore plus de musique et de sang.
Aujourd'hui, le lead guitar est camé à zéro, le batteur, Tom, mon meilleur ami, est devenu un tel soiffard que John Bonham a peur de le rencontrer, et la diva des divas, Monsieur Jeffrey, Jeff pour tous ses nombreux intimes, se spécialise dans la partouze de masse. Putain de tableau. Les magazines nous suivent encore, on a quelques couvertures par ci par là, pour services rendus à la nation, mais le journaliste de Rolling Stone qui suit notre tournée n'est pas stupide: il regarde tout simplement un beau vaisseau sombrer corps et biens, il contemple soir après soir un groupe bousiller avec application le noyau de comète qui le poussait au cul il y a si peu de temps, et bon Dieu, ça fait mal. Le monde du rock est truffé de micros, d'un bout à l'autre de la planète, du plus petit roadie au directeur de major, tout le monde sait qu'on ne va pas bien; Bob Ezrin a fait savoir qu'il ne souhaitait pas produire notre prochain disque, Mick Jagger se répand en piques venimeuses sur nous, c'est l'halali en règle, la meute est à l'affût, prête à nous déchiqueter et à se partager notre butin, notre public, notre vie. Un monde de salopes. Mais dans le fond, c'est pas si grave, il n'est que 17 heures, Tom va débarquer avec sa bouteille de Jack Daniel's vissée dans la main droite, il va picorer dans le catering sans m'adresser le moindre regard, et il va téter avec le plus grand sérieux jusqu'à l'heure fatidique, quand l'un de nos derniers fidèles viendra nous dire "Showtime dans cinq minutes, les gars, à la pyro ils sont prêts, quand vous voudrez". Il n'est même plus question de soundchecks, maintenant; je fais les balances comme je peux, avec les techniciens, qui me donnent chaque jour des petites tapes de soutien dans le dos. J'ai parfois l'impression qu'avec ce geste anodin ils me poussent un peu plus au bord du gouffre. "Ben alors, t'es pas encore tombé, toi ? T'as laissé tes frères de musique sombrer en premier ? Faut y aller mon pote, faut plonger à ton tour, faut connaître les délices masochistes de la déchéance". Ben non, je suis pas encore par terre. J'attends Tom et son foie bousillé. En surveillant mon vieux Bob qui va sans doute réclamer un fix dans peu de temps parce qu'il paraît qu'il joue tellement bien quand il plane à l'héro. Sans doute prend il exemple sur la prestation de Jimmy Page à Knebworth, le naufrage d'un dieu phagocyté par le brown, les doigts gourds et imprécis, le massacre le plus pur, on en redemande.
Et puis Jeff va se pointer, et là on va toucher au sublime du grotesque, il aura fait son choix de groupies dans la file d'attente de l'arrière de la salle, il va les installer une à une dans les canapés, comme ses petits sex toys en chair véritable, en leur promettant une immense partie de cul après le concert. Une fois sa mise en place de greluches achevée, il repassera devant nous tous, le teint livide, les yeux cokés, et il ira se mirer pendant vingt bonnes minutes, tripotant sans fin ses cheveux d'or crasseux avant de monter sur scène. Après tout ceci, peut être que l'on pourra jouer de la musique. Les deux heures de la journée où j'oublie nos ventes en chute libre, notre dernier disque indigne de nous et notre tournée indigne de nous, ces deux putains d'heures où je respire enfin derrière ma basse, elles vont fatalement arriver pour me soulager un tantinet de ce carnage humain. Parce que malgré toutes ces choses immondes qui gravitent dans l'air, et bien que nos derniers échanges verbaux construits remontent à au moins huit mois, sur scène, il y a encore du magma incontrôlable certains soirs, c'est bien pour ça que je reste avec eux, pour ce rare show où l'on pulvérise l'audience comme avant, où l'on voit dans les yeux des premiers rangs une lueur de bonheur et d'espoir, à l'heure incandescente où nos vrais fans se disent: "Putain, ils ont arrêté les conneries, ce soir ils sont de retour, ils ont la gnaque du tour 74...".
Ces concerts là n'arrivent plus qu'une fois par semaine environ, mais je m'en contente, je les savoure comme des élixirs de fausse jouvence, avant de retomber plus bas encore avec mes trois vieux frères boiteux, mes compagnons de vol en piqué. Il arrive que je me dise que tout n'est pas totalement perdu. Keith Richards a bien entamé une drastique et réussie cure de sevrage. Et pourtant il était dedans jusqu'aux cheveux depuis dix piges. Il suffirait que Jeff lache un peu son chibre omnidirectionnel et reprenne son stylo fermement, pour pondre des textes à la hauteur de son putain de talent, que Tom se mette ne serait-ce que huit jours par mois à la diète liquide et bosse ses parties de batterie, et que Bob prenne un peu de Subutex pour décrocher en douceur et écrire des riffs dignes de ce nom. Avec dix putains de bonnes chansons, Ezrin nous mangerait dans la pogne plutôt que nous dézinguer dans la presse, il nous supplierait de lui confier la prod du prochain album, qu'on lui refuserait évidemment pour faire appel à Jimmy Miller, si toutefois celui-ci promet de travailler à jeun. Parce que bien sûr que je les aime encore, ces trois connards. J'ai pas joué avec eux une demi-douzaine d'années dans des bars pouilleux pour faire exploser notre aventure en plein milieu de l'océan. La même chambre bon marché et une bouteille pour quatre, on a connu, on a même aimé. Alors on va se relever. Et tout le Madison Square Garden nous taillera des pipes, bordel de merde.

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