jeudi 8 juillet 2010

Just a speedball ricochet



La découverte de "Ziggy Stardust", lors de mon périple allemand, me remua correctement les deux hémisphères, aucun doute là dessus. Mais bon, une fois rentré à la maison, je me suis dit, bien innocemment, qu'il devait y avoir d'autres albums de cette trempe dans le parcours du gars Jones. Du jour où je découvris "Hunky Dory", j'obtins confirmation que le mec était capable de sortir deux chefs d'oeuvre à quelques mois d'intervalle ( il faut bien savoir que certains artistes ne sont pas foutus d'écrire deux bonnes chansons en quarante ans de carrière, ça remet la qualité d'écriture de Bowie en perspective avec celle de Jim Kerr). "Hunky Dory", ça veut dire, en argot, "Tout roule", "Ca file", "C'est bonnard, tout va bien", etc... L'arrivée de son fils, Zowie, aurait donc, semble-t-il, poussé le mec à écrire l'album du bonheur, un instantané de félicité de l'année 1971, un beau roman photo avec femme et enfant. Mon cul, oui. Je trouve qu'il règne dans ce disque, malgré l'apparente volonté de joie paternelle qui enveloppe "Kooks", un sentiment de malaise, de mal au coeur, une nausée créatrice qui ne quitte jamais l'inspiration de Bowie. Ca attaque, "Hunky Dory". Ca mine la gueule. Autoportrait d'un jeune homme de 24 ans, tout juste papa, certainement pas tout à fait au clair avec sa sexualité, et empli jusqu'à ras bord de questions aussi fondamentales que "Qu'est ce qu'on branle sur Terre?", "Qui suis-je vraiment au fond, arriverai je à choper un jour ma personnalité dans sa globalité?", "La mort, au juste, c'est quoi, c'est enfin le repos ou c'est la fin d'une histoire bizarre qu'on a jamais maîtrisée?", "Pourrai je écrire des chansons aussi puissantes que celles de Dylan?", "Me reste-t-il un peu de coke pour ce soir?", "Y a-t-il des couches dans la salle de bains pour ce morveux de Zowie?".

Bon, ben, faut dire un truc, faut admettre une évidence, Bowie est sacrément camé à l'époque de ce disque. On murmure qu'il a vécu, au tout début des seventies, durant une année entière avec pour unique nourriture du lait et de la cocaïne. Border line... Toujours est il que "Hunky Dory", drogue ou pas, est gorgé jusqu'au trognon de mélodies magiques, qu'il m'est difficile de rapprocher d'un style bien particulier, ou alors du Bertold Brecht bien bastringue avec des effluves de Bob Dylan timbré au centuple avec une pincée de poudre étrange qui monte au cerveau et ramone les cloisons façon décapant maléfique. Allez, quoi, "Hunky Dory" est difficilement surpassable. "Changes" est un manifeste lumineux sur l'irrépressible vélléité de Bowie de se perdre dans les multiples et complexes facettes de son être. C'est le discours programme des quarante années à venir de sa carrière, quoi. Les chansons sur les gamins, "Oh you pretty things" et "Kooks" sont des petits bonbons pour la gorge parfaitement écrits, où l'on sent le récent père totalement dépassé et follement heureux. Ca doit être quelque chose comme ça, être père ( ne voyons ici de ma part aucune intention de plagier le grand Obispo et son tube planétaire, "Millésime"). Et puis, il y a les chansons hommages à ses maîtres, Warhol et Dylan, la première en symbiose géniale avec ce que l'on peut imaginer de la personnalité d'Andy, la seconde calquée sur du Zimmerman comme pour confesser une certaine impuissance à faire aussi grand. Superbe, dans le mille, putain. Une mention spéciale à l'état d'hébétude qui a pris le dessus chez notre homme au début de la chanson sur Andy. Pas frais, pas vraiment là, juste à essayer de causer avec le technicos dans la cabine. Ca nous faisait beaucoup rire, ma dulcinée et moi, à une époque lointaine et dans une autre galaxie. On mettait "Andy Warhol" sur la petite chaîne Toshiba et je mimais Bowie qui savait plus où il en était de ses prises ( à tous les sens du terme, cela va sans dire).
Quant à "Quicksand" et "The Bewlay Brothers" (surtout celle-ci), elles sont au delà de toute analyse et de toute interprétation logique, elles voyagent en abyssinie, elles ont une orbite et une vie propre qui ne sont pas terrestres. Lorsqu'on sort de ses neurones deux trucs aussi étranges, biscornus, alambiqués et beaux que j'en oublie mon prénom et mon métier en les écoutant la nuit, on peut claquer tranquille, même à 24 ballets, c'est bien, l'oeuvre est accomplie, passons dans l'autre monde. "Bewlay..." m'interroge depuis des putains d'années. D'où ça vient, ces accords, ces textes, ces échos, ce missile ? Peut-être qu'il a croisé cette putain de chanson en se baladant sur Mars, puisqu'il y a là bas de la vie, paraît-il. Enfin, je m'en tape, au final, des quantités de feuilles de coca qui ont été utilisées pour mener à bien l'écriture de cette chanson, elle est là, elle rentre dans ma tête et fout le bordel, c'est la moindre des politesses. Même chose pour "Quicksand", à consommer en nocturne, à écouter en soirée sans cons ( en jerkless night, quoi), à s'en mettre jusque là, à overdoser de bonheur toutes les cinq minutes. "Hunky Dory" est sorti avant "Ziggy Stardust", je l'ai découvert quelques mois après, et c'est le putain de point d'orgue d'un artiste immense, qui peut se targuer d'avoir donné à ce putain de mot un sens étourdissant, éternel, pesant. Artiste. Pas vulgaire ouvrier musical dans une major avec des attachés de presse crétins comme ma bite, des directeurs artistiques qui se branlent sur des courbes de vente et pas sur des bonnes chansons, des relookings, de la merde à la tonne et pas un gramme de larme. Artiste. Peut être drogué, pas bien dans son froc, à deux doigts de rentrer en HP, en danger permanent, mais avec un enculé de grand disque comme carte de visite. Ce sont ces albums qui nous rendent vivants, ceux qui fleurent le stupre, les traces blanches et les nuits périlleuses, ce sont eux qui nous équilibrent, nous mettent une baffe pour nous prouver qu'on n'a pas totalement renoncé à se dire debout et en alerte rouge. Finalement, accepter une certaine hyper sensibilité, aimer avoir des cernes comme ses idoles, même si c'est ballot et empreint d'une grande puérilité, tout ça c'est vachement bon, ça fait battre le petit coeur, y a rien de méchant. Tout comme Frank Black, j'ai vécu des moments inouïs avec un walkman sur les esgourdes, seul, davant l'océan, dans mon cher for intérieur, à chercher dans le quicksand de my life comme Bowie et tout le monde. L'été 88, c'était "Hunky Dory" et rien d'autre. L'été 2010, c'est toujours "Hunky Dory", tout ceci me rassure.
Il n'empêche que Bowie, avec son mode de vie cataclysmique, a bel et bien vu son coeur lui coller un avertissement il y a quelques années, et depuis, on se fait drôlement chier sans lui, parce qu'il vit à l'économie, c't'andouille. Il se ménage. Il fait des affaires dans l'immobilier. Il regarde le lac Léman en buvant du thé. Peut-être même qu'il passe des coups de fil à des directeurs artistiques. Quelle merde.

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