samedi 10 juillet 2010

Not digging in the dirt (just the basic facts)


J'ai parfois l'impression que d'aucuns se sont pris d'une passion tentaculaire pour le rock'n'roll il y a dix minutes. C'est très énervant. De croiser des mange-disques à la mords-moi-le-jonc qui pensent avec force que le rock est né avec le premier album des Strokes, en 2001, ou avec les Libertines. Qui achètent les Inrocks avec un air concerné, dévorant les papiers de Kaganski ( l'homme qui a trouvé que le film "Amélie Poulain" était limite fascisant; bon, c'est pas un chef d'oeuvre absolu mais de là à lui prêter des intentions extrémistes de droite, faut sacrément se gratter le lobe pour en arriver là), qui intellectualisent un maximum pour toucher du doigt l'essence d'un disque, et au final sont persuadés d'écouter de grands albums alors qu'ils en sont quasiment réduits à menacer leurs tympans avec un flingue en leur disant: "Aime ça, c'est bien". Ben moi, je suis con. Très con, même. Je suis resté bloqué sur une certaine forme primaire de rapport à la musique. Et puis j'aime bien dégonfler les baudruches, mettre du rire et de la bêtise limite scato dans l'amour que je porte au ouak ène ouolle. Péter dans le tour bus avec Keith Moon, casser des télés avec Keith Richards. It's only Rock'n'Roll. Ca se passe dans le pelvis, bordel. Comme en 54 lorsque les censeurs ricains interdisaient aux caméramans de filmer Elvis sous la taille. Kif kif. Non pas que je sois une grosse brute bornée qui se refuse à tenter vaille que vaille de rentrer dans un album en persévérant, en écoutant la chose dix fois pour être profondément imprégné de toutes les subtilités pas entendues à la première lecture de l'oeuvre ( en fait, si, je suis un connard borné, et je ne m'en porte pas si mal, finalement). Oui, bien sûr, j'ai mis du temps à vibrer pour certains disques. "Rock Bottom", de Wyatt, c'est pas tout à fait dans l'instant que ça m'a fait de l'effet. Mais maintenant, il me parle, me porte tout du long, aucun problème. Pareil pour Beefheart, ou même certains Dylan au premier abord hermétiques. Il n'empêche, avec un disque comme "Who's next", je ne me suis pas tâté les glandes sudoripares pendant huit ans pour affirmer que j'en prenais plein ma gueule. De toutes les façons, à l'intro de "Baba O'Riley", y a plus grand chose à faire, c'est comme lorsqu'on nage peinard et qu'une grosse vague brinquebale notre pauvre corps dans tous les sens, sans prévenir. Faut juste attendre le dernier cri de Daltrey à la fin du truc, au bout de quarante minutes de rage, et se dire qu'on est enfin sur le rivage, un peu fatigué mais bien. C'est sur ce point précis de rupture que je me pose des questions: y a-t-il, tout comme pour la peinture, besoin d'une initiation, d'un chemin balisé de connaissances et de références pour aimer le rock, ou est-ce une culture du peuple au sens noble du terme, apte à capter l'attention de tous les cerveaux, initiés ou pas? J'aurais tendance à pencher pour la deuxième assertion, quoi qu'il arrive. De considérer qu'il y a, dans la musique, un encodage extrêmement minutieux, élaboré à un tel point qu'il est capable de transpercer le cortex de n'importe qui, à volonté, de percer les blindages mentaux les plus réfractaires. Je me suis peut-être un peu éloigné des propos que je voulais tenir sur les imbéciles qui se sentent investis du rock depuis si peu de temps qu'ils en écoutent encore du Clayderman, comme une séquelle diabolique de leur ancienne passion pour la musique de merde. Mais pas éloigné tant que ça, en fait ( oui, je maîtrise mon sujet, hein, je donne dans le papier de fond, aujourd'hui; crétin, va; prétentieux; pauvre rock critique de province; le Nick Kent des bouseux).
Allez, je vais étayer mon argument sur le basic-rock par un exemple frappant: il y a une douzaine d'années ( on s'en branle, d'ailleurs), je faisais un stage dans un Centre d'aide par le travail, un C.A.T donc. Pas en tant que jeune accueilli (quoique), en tant qu'éducateur pour ces jeunes. Je les guidais, je les aidais à mettre du sel dans des petits sacs ( ma vie fut remplie à ras bord de moments fulgurants de ce calibre). Et, dans la bande des jeunes handicapés, il y avait Patrice, très atteint, lourde pathologie mentale, limite qui foutait la trouille aux autres éducs. Putain, tout de suite, je noue une relation assez solide avec le Patrice, j'arrive à le capter ( sans doute avais-je reconnu un confrère, un compagnon de route, quoi), je parviens à répondre à ses délires psychotiques avec calme, bref je le gère. Content. L'impression de parler le même langage ( c'est pas rassurant pour la mienne, de santé mentale). Le soir de mon départ, petite réception dans le foyer avec les jeunes et l'équipe pédagogique, je remarque que Patrice est très, très, agité. Le mec, montagne de muscles, était, d'après les dires des éducs spécialisés, capable d'une décompensation psychologique puissante et rapide, basculant dans l'ultra violence comme d'autres vont pisser. J'avais avec moi les deux compiles bleues et rouges des Beatles ( on sait jamais, des fois que j'ai besoin d'une dose...). N'écoutant que mon devoir, je collai ( <- passé simple, bordel) la rouge ( plus franche, la rouge, plus directe) sur le poste CD du foyer, et je pris Patrice par le bras pour l'amener à la musique. J'affirme, oui, j'affirme, que le gars s'est calmé en deux secondes, qu'il s'est mis à tanguer comme un forcené sur "Help", "Can't buy me love", dansant, heureux, jovial, me pointant un doigt vengeur et rock'n'roll vers le visage: empli, canalisé, drivé par la musique des scarabées. La soirée fut alors très agréable, et je devais passer un long moment à observer Patrice du coin de l'oeil, lui vociférant un charabia qui n'appartenait qu'à lui sur les paroles des Beatles, et moi finalement très très ému de cette expérience physico-sensorielle étrangement réussie. Les tubes interplanétaires de Lennon-McCartney ont tout simplement évité une crise majeure d'un adolescent en prise régulière avec des bouffées délirantes. Et je suis persuadé que Patrice a entendu dans la musique des choses qui ont à voir avec une perception quasi chamanique, un contact avec un ailleurs plus beau, bien meilleur qu'ici bas. Génial.
Putain, dès que j'ai eu cinq minutes dans ma putain de vie, il a fallu que je parle du rock, que j'expérimente, que je m'y adosse, que je le célèbre presque à la mode vaudou. De mes chères études, je ne retiens que très peu de faits marquants: juste les deux fois, en IUT et en école d'ingénieur, où j'eus l'occasion de présenter un exposé devant toute la classe. Putain de merde, j'ai préparé la chose avec amour et passion, soignant les transparents que je devais projeter à mes camarades, rectifiant mes tournures de phrase vingt, trente fois, paufinant mon sujet de façon obsessionnelle. Alors que le Ducon de base avait offert une splendide heure de diapos sur les voitures de sports, diapos commentées avec ferveur bien évidemment, je me souviens avoir débarqué, le coeur battant, avec mes notes et mon trac, en annonçant fièrement: "Je vais maintenant vous parler de l'histoire du rock". Pour les deux exposés, j'organisais une mini projection au magnétoscope du dernier concert des Who, en 1978, avec le final "Won't get fooled again", où Pete bousille sa guitare comme un forcené ( un autre Patrice). C'est marrant, le con aux diapos-voitures n'a rien trouvé de mieux à dire que "N'importe quoi les mecs". Ben voyons. Jai eu respectivement 17 et 18 à ces deux putains d'exposés, nettement plus qu'aux interros de thermodynamique, dont je me branlais de manière proprement ahurissante. Mes études, les vraies, je les ai menées à bien avec Rock'n'Folk, avec le hors série de Libé de 1988 où j'ai presque appris par coeur les critiques des disques, et qui m'a permis d'acheter un à un les albums qui sont encore avec moi de nos tristes jours. Il est là, mon véritable apprentissage. Pas dans le sérieux ignoble d'une machine frigorifique dont il fallait dessiner les plans sur un calque, pas plus que dans le schéma d'un compresseur sans vie: non, tout simplement dans le fracas de la Les Paul de Townshend, aux Shepperton Studios, avec Keith qu'il embrasse tendrement à la fin de la chanson parce qu'il le sait bien qu'il est au bout de sa vie, son ami batteur. Tout est là.
Un jour, en classe de quatrième A, j'étais délégué de classe ( on peut aimer "Raw Power" et être délégué), et j'étais censé donner le fameux cahier de présence à ma prof de latin, pour qu'elle y marque les absents, etc... Devant tout le monde, celle-ci sortit du cahier un exemplaire tout frais de Best, celui de juin 86, où Bowie faisait la couv pour la sortie de Labyrinth. Eclats de rire dans la classe, tout le monde se tourne vers moi, ben ouais quoi, j'avais oublié ma bible dans le sacro saint cahier de suivi, entre deux feuilles d'absences et deux rapports de conseil de classe... Elle a été géniale, la p'tite prof de 28 ans ( à croquer, à l'époque), elle m'a dit: "Bon, je veux bien oublier la présence de ce magazine dans le cahier, mais tu me le laisses pendant la récréation, parce que je veux lire l'article sur Bowie". Putain, j'ai pris mon air le plus triomphant, et j'ai obtempéré avec une joie morveuse. Je repense avec tendresse à ce petit bout de femme. Tout comme je repense avec émotion à Patrice, pauvre bougre condamné à remplir des sacs de sel, et qui un soir de transe beatlesienne, laissa éclater sa joie d'écouter les mirifiques anglais, sans retenue, en toute liberté, comme un bienheureux temporaire. Il va sans dire que j'ai oublié discrètement les deux compiles au foyer, avec le secret espoir qu'elles donnent un sens à la vie de Patrice. Pour moi, ça va, c'est déjà fait, merci.

2 commentaires:

  1. Tu vis, tu écris, tu es Rock' N' Roll...
    Toi sans la musique est une chose d'inconcevable et absolument absurde !
    Continue à servir la musique comme tu le fais, elle te remercie à chaque pulsation, à altération accidentelle jusqu'à la coda, t'ayant offert juste avant la plus belle cadence de soliste de ton concerto en Bonzoso Majeur.
    Respect Frangin...

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  2. Merci mon grand, ton soutien fraternel me réchauffe. Le triumvirat que l'on forme avec Nicolas est une sacrée machine de guerre musicale !!

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