samedi 24 juillet 2010

From Clarksdale to Köln


Lorsque l'été 1998 s'achève, il y a une ribambelle de choses qui tendent vers la fin, dans ma vie, aussi. Mon couple, cette putain d'entité que j'ai voulue différente, excentrique, ultra fusionnelle et porteuse de bras d'honneur envers les "autres", ça se casse bien la gueule. L'effondrement des tours jumelles, à côté, c'est de l'urine. Je choisis donc de passer une semaine chez mes parents, pour "faire le point", comme on dit ( faire le point sur quoi, au juste? Ca ira mieux après, le fameux point tant attendu va colmater les brèches de l'amour qui se tire à Mach 2? Foutaises, conneries, psychologie de Biba ou Femme Actuelle ). Le stage parental est douloureux, je dors mal, je vais mal, je sais même pas si écouter de la musique me remonte un peu, c'est dire si l'état du truc est préoccupant. Alors je me promène, la nuit, sur Canal Satellite, alternant avec un bonheur non dissimulé les émissions de merde sur la chasse au sanglier en Sologne et les reportages de fond sur la fabrication des santons de Provence. Un soir où le visionnage de ces splendeurs m'avait finalement amené à trouver un peu de répit dans un sommeil fragile, je m'endormis devant la ZDF ( fallait être tombé bien bas, là), grandiose chaîne teutonne qui alterne "Derrick" et "Rex, chien policier" dans la journée. Faut croire que les programmateurs nocturnes sont un peu plus branchés sur la hargne, parce que je fus tiré en sursaut de ma provisoire torpeur par une intro familière, une mélopée de ma tribu, une putain de salve de notes tirée en terrain connu. "The Wanton song" venait de péter à la gueule du poste de téloche, me faisant dresser le corps et les poils de manière hystérique. Un coup d'oeil à l'écran, je vois Jimmy Page, tout en noir, qui fait bobo à sa guitare, et la grande blondasse de Robert Plant, en train de tournoyer sur lui même ( y doit être content, visiblement). Je sais que les vieux sont en tournée pour promouvoir "Walking into Clarksdale", leur dernier opus commun, qui aurait pu être largement mieux mais bon faut pas se plaindre, ils sont rabibochés et ils jouent ensemble, contentons nous. Pour ma part, après le coup de massue de 1995 à Belfort, je les aurais bien revus en formation serrée, allégés de l'orchestre et des fanfreluches orientales ( que j'appréciais beaucoup, cela dit). Parce que, pour le coup, sur cette nouvelle tournée, la vieille garde a décidé de la jouer old school, avec guitare-voix-basse-batterie. Dans le groupe, il y a Charlie Jones, bassiste et gendre de Plant ( ça aide), discret, efficace sans être trop démonstratif, tenant sa place correctement, merci bien. Et puis il y a Michael Lee, jeune batteur explosif, chien fou qui a toute l'affection de Jimmy Page, et qui donne à l'ensemble une énergie souveraine, un peu comme au temps où les empereurs zeppeliniens dominaient notre bonne vieille Terre avec une hégémonie criante.
La tournée "Clarksdale" se passe plutôt bien, la configuration du line-up favorisant bien évidemment des reprises des titres anciens, ce dont le public ne se plaint aucunement; il aurait même tendance à vouloir s'en fourrer jusqu'à plus soif, des vieux titres, le public, et à mon humble avis, il a raison le public sur ce coup là. C'est ainsi que, la gueule défaite et les yeux fondus, je vis surgir les deux lions, avec leur cinquantaine tassée et leur plaisir visible, plaisir que je décidai immédiatement d'immortaliser d'un coup de magnétoscope ( le magnétoscope était un objet étrange qui avalait des boites en plastique avec des bandes magnétiques dedans; je vous parle d'un temps que les fans de Lady Gagate ne peuvent pas connaître, un temps où on piochait des infos dans le RocknFolk mensuel, où acheter un disque revêtait un sens quasi mystique pour celui qui s'en donnait la peine, un temps où l'on ne téléchargeait pas des intégrales comme on branche une prise de courant). Putain, pendant deux heures, j'ai assisté à un festival Zeppelin, j'ai vu un tribute band consacré à lui même me faire des joyeusetés sensuelles, des choses immenses comme "How many more times". Et mon Page préféré, dans un de ses grands soirs ( ils se sont raréfiés, l'alcool, la cocaïne et l'héroïne ont opéré un gros travail de sape sur la vélocité de ses petits doigts), nous livrant des moments de fièvre pure, une messe noire avec Crowley dans les parages, tout le tintouin de la belle époque... Mes problèmes de la vie courante estompés par l'avalanche du mal incarné sur la vieille Brandt de mes parents, je devais passer une nuit hors du temps, avalé par les images et la musique que j'aime; recroquevillé dans un état de plénitude qui nous chope les burnes parfois, au milieu d'un tumulte merdique, qui nous offre une pause nocturne dans le trekking de l'ignoble. Les grands pères ont conclu leur set par "Whole Lotta Love", Jimmy ayant ressorti la thérémine pour le pont schizoïde et pour mon bonheur, et ont balancé un "Rock'n'Roll" monstrueux en rappel, le Rob jetant son micro par terre, et, bon Dieu, ça m'a rappelé le Madison 73, lorsque ce petit con faisait de même, déposant son arme devant l'ennemi dévasté. Cette nuit est en moi, logée dans mes neurones au compartiment "bons trips", elle constitue un souvenir d'un moment pas trop dégueulasse passé avec ma gueule, c'était le Rockpalast Festival de Cologne, en Allemagne, et de l'avis de tous les spécialistes ( qui me fatiguent parfois comme je peux m'auto fatiguer), le meilleur show de la paire PP.
Peu de temps après, Robert la chieuse, voyant le succès grandissant du bulldozer Zeppelin-Revival, quitta la tournée brusquement, pour retourner se consacrer à sa ( grandiose, y a pas à dire, Led Zep c'est caca boudin en comparaison) carrière solo, et cette nouvelle me fit prodigieusement chier. Dix ans plus tard, à 39 ans, le génial batteur Michael Lee, sur qui Jimmy Page fondait de grands espoirs, fut retrouvé raide dans son appartement, putain de destin à la con.
Ma semaine de retraite papa-maman achevée, je retournais à mes emmerdes, à ma propension caractérisée à voir l'existence en noir massif, à ce non amour maladif des gens et de l'espèce humaine, et à mon couple qui effectuait une bien belle chute libre au hit parade des illusions amoureuses de mes deux. Je n'ai jamais su pourquoi je me suis réveillé sur cette putain de ZDF au moment où le concert des trisaïeuls débutait, et à vrai dire, je m'en branle un peu, j'ai pris le train en marche et c'était pas un RER cette nuit là, c'était un putain de Cologne Express lancé pleine bourre sur ma face de déprimé professionnel. J'ai gaulé le dvd du concert sur internet, ça reste une bombe thermique, les ricains devraient s'en servir pour leurs nombreuses guerres.
Quelques mois ont passé, la séparation de nos corps a eu lieu, ça m'a juste fait l'effet qu'on me charcutait l'omoplate avec une fourchette à huîtres, j'ai eu 27 ans, et je suis entré dans un long hiver.
Ca caille toujours.

1 commentaire:

  1. J'ai pas mal trainé en Allemagne dans ma jeunesse. Je suis sorti deux ans avec une allemande, grosse erreur (de jeunesse).
    Un des faits qui m'a marqué en Teutonie, c'est l'omniprésence de la musique (qu'on aime) un peu partout (télé, radio, journaux, etc ...).
    On ne voit pas cela en France, où on entend surtout parler de notre variétoche foireuse.
    Bref, en traversant le Rhin, on passe chez les "Anglo-Saxons" (qualificatif ringard) et ça se sent.

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