samedi 22 mai 2010

Gaby, myself, et les cons


La première fois que j'ai mis les pieds et le reste à Bercy, j'avais déjà 32 ballets. Non que l'acoustique des lieux m'ait particulièrement attiré ( un concert au POPB, c'est un peu comme s'envoyer du Kraftwerk dans les halles de Rungis avec un ampli de 50000 watts branché sur un magnétophone), mais forcément, avec les années, l'endroit devient peu à peu mythique, étant donné que bon nombre de légendes y ont fait un passage. Page et Plant, Pink Floyd, McCartney, tous mes clients habituels quoi.. En mai 2004, grosse affaire, le Up Tour de Peter Gabriel fait une seule date parisienne, faudrait voir à pas louper le saut de l'ange, il est plutôt rare comme garçon, et selon moi dans tous les sens du terme. Je prends un billet de concert, un billet de train, me pointe par un bel après-midi du mois de mai à la gare de Lyon, et je saute dans un taxi. Tout fier de moi, j'annonce au mec : " Palais omnisports de Paris Bercy, siouplait". Pour l'archétype du bouseux de province dans toute ma splendeur, la distance entre la gare de Lyon et le POPB, c'était pas tout à fait clair dans ma tête. Pour le taxi, si. Bon, c'est sûr, on a fait une course d'à peu près 800 mètres, où j'ai eu droit à un scandale vivant: "Vous vous rendez compte, me faire déplacer pour si peu, c'est honteux, comment voulez vous que je gagne ma vie, etc...". Et alors, ducon, t'es pas heureux? Je vais te lacher 12 euros pour 2 minutes, tout crétin que je suis, tu vas pas nous faire un laïus de deux siècles parce que je suis provincial et neu-neu sur les bords. Episode taxi terminé, j'envisage à présent le mastodonte Bercy: massif, menaçant, brrr, il impressione tout de même, le géant vert poilu. Paraît que pour les gros concerts de métal, des types font du slam depuis les pelouses en pente en sautant sur la file d'attente. Pour Tonton Gabriel, le public serait plus disposé à lire Le Monde en discutant paisiblement d'écologie et de boboïtude. Faut pas leur en vouloir non plus. Néanmoins, je conserve un souvenir très vif d'un parfait crétin, avec sa fiole de whisky et son air con, qui m'avait abreuvé d'inepties sur l'ancien leader de Genesis, et vas-y que je l'appelle "Peter" (putain, y sont pas intimes, que je sache), que je me gourre dans les dates et les noms d'albums alors que je prétends le suivre sur la route depuis 20 ans, bref, le con, superbe, bien frais, du pur porc. Bordel de merde, j'aurais pu lui faire fermer sa grande gueule de blaireau en lui signifiant que "So" était sorti en 1985 et pas 84, et en rectifiant deux ou trois autres trucs de base, mais j'ai pas eu (comme souvent) le courage ou l'énergie de le toiser, cette burne. Du coup, tout énervé par mon refus d'obstacle devant la bêtise incarnée, je devenais plus tranchant et morveux à l'intérieur de la salle. Un gentil petit couple assis devant moi engage la conversation et me demande de préciser mes goûts quant à Gabriel. Bien con à mon tour, je rétorquais comme un roquet: "Oh, vous savez, moi, en ce qui concerne Peter Gabriel, j'écoute principalement les classiques: Abbey Road et The Wall". Je finis par me détendre, enfin, non sans avoir repéré mon con dans la fosse, sans doute toujours persuadé que "Birdy" est un film de Kubrick. Passons.
N'empêche, c'est beau, Bercy. Y a du peuple, ça vibre. Lorsque j'ai vu le vieux barbu arriver sur la scène centrale, ça m'a vrillé l'estomac, quand même. Faut admettre qu'il y a des albums majeurs dans le parcours du toto. Le premier, de 77 (oui mon con), produit par Bob Ezrin, ça cause. Us, Up, So, c'est pas dégueulasse non plus. Après, on peut arguer du fait qu'il y a pleins de cons (la preuve) qui écoutent Gabriel en se vautrant comme des moutons dans un schéma de pensée "Sauvons la planète-aimons nous-communions-Prout". Ben oui. Et alors, c'est pas parce que des cons écoutent les Beatles que je vais arrêter de prendre mon pied avec Revolver. La musique appartient même aux cons, putain, c'est triste, mais faut s'y faire, vaille que vaille. Et puis dans l'oeuvre de Gabriel, il y a des choses sublimes, extrêmement travaillées et amenées jusqu'à la beauté par l'acharnement d'un type qui bosse soixante heure par semaine sur sa musique. Ca parle de psychanalyse ("Digging in the dirt") avec une grande lucidité, ça évoque les droits de l'homme sans prêchi-prêcha, je suis client, j'aime le mec et ses disques avec ferveur.
Même que l'immense Tony Levin, bassiste du feu de Dieu de sa mère qui se trimballe avec Gabriel depuis 30 piges, a livré un concert époustouflant, j'étais super ému quand il est apparu sur la scène centrale, il a juste travaillé avec Lennon sur "Double Fantasy", pour mémoire. De toutes façons, s'il m'arrivait de voir le cuisinier qui a bossé avec John sur "Imagine", ou n'importe qui d'autre qui a approché Lennon à moins de 50 mètres, je serais ému comme l'autre con que je méprise mais auquel je ressemble beaucoup, soyons réalistes.
Pete Gab a envoyé une version piano voix de "Here comes the flood" pour mettre tout le monde d'accord d'entrée de jeu. Il a démoulé aussi un "Secret World" d'anthologie, avec sa chorégraphie à la derviche que j'en étais cinglé sur mon fauteuil parce que c'est beau, le rock, c'est des fois plus beau que l'amour, c'est pour dire... Un concert somptueux, une présence phénoménale du vieux schnock, des ondes puissantes in the atmosphère, la voix inoubliable de Nusrat Fateh Ali Khan sur "Signal to noise" ( elle me fait chialer celle-là, l'autre con doit la compter parmi ses favorites aussi...). Et, en dessert, ce putain d'hymne de "Biko". Steven Biko, il est né un 18 décembre, comme Keith Richards et ma gueule, je me sens proche, forcément, y a des accointances naturelles qui se créent... Torturé à mort par des fils de putes parce qu'il était noir, sud africain, et "inférieur" à la race blanche. Du coup, Gabriel, il en a fait un chant magique et militant, qui met un terme à tous ses concerts ou presque, histoire de rappeler aux fils de putes que le courage d'un pauvre type donnera toujours des chansons sublimes, tandis que tous les Reich de toutes les époques n'ont engendré que des musiques martiales et merdiques. Pour citer les Bérurier Noir (beurk la musique des Bérus) dans le texte: la jeunesse emmerde le Front National. Ouais, ma bientôt vieillesse aussi, elle l'emmerde.
Toujours est il que Bercy, plein comme un oeuf, quand Peter (comme dit mon con) a annoncé que c'était à nous de chanter ("Et comme toujours, ça reste avec vous", qu'il a dit), hé bien Bercy a gueulé d'une seule voix l'hommage à notre Biko, mort sous les coups et la connerie séculaire, et que ça m'a fait un drôle d'effet d'être debout, le poing levé, à hurler en compagnie de 17000 clampins. Superbe moment, indeed. Après, avec mon frère de vie (mais pas de sang, on s'en tape du sang, on a tous du sang de Steven Biko dans le corps, n'en déplaise aux cons), nous avons rallié Dijon dans la nuit, en parlant de la basse de Tony Levin et de la fille de Gabriel, Melanie, que j'épouserais bien si elle est ok, et depuis, je fréquente Bercy avec frénésie, et ça fait du bien à ma vie. Le lendemain de ce chouette gig, je devais retourner bosser pour le journal local qui m'employait à l'époque, pour couvrir une course à pied annuelle en prenant des photos des cons avec leurs trophées de cons. Palpitant. Subit mouvement d'humeur à la gare de Dijon, putain de grève surprise, pas un train pour me renvoyer dans mes terres, le reportage qui devait me permettre de gagner un peu de pognon se dirigeait droit dans mon cul... J'ai passé un coup de fil à mes parents, ils n'ont même pas posé une ébauche de question, ils ont sauté dans leur bagnole, et ont fait 400 bornes pour venir chercher fissa leur môme de 32 ans coincé en Côte d'Or à cause de Peter Gabriel. Je trouve qu'il y a du Steven Biko là dedans, aussi, et ça me fait diablement oublier les cons quand j'y repense.

2 commentaires:

  1. J'ai fait mieux pour mon 1er Bercy : 18 ballets pour Pink Floyd en 1989. J'y ai aussi vu deux fois l'ami Paulo en 1993 et 2003, deux très grands concerts.

    As-tu vraiment osé dire que tu écoutes surtout Abbey Road et The Wall de Peter Gabriel ? C'est énorme !

    Noter que Tony Levin a aussi joué sur "M L o R" du Floyd. Pas facile de succéder à Roger Cageot comme bassiste du Floyd, même si dixit Gilmour la basse est beaucoup moins importante dans le groupe que la guitare et les claviers.

    A propos de Peter Gabriel, qu'attend-il pour refaire un album du niveau de So ou de I ?

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  2. Ben, ouais, je l'ai dit, et je m'en veux parce qu'y z'étaient drôlement sympas les deux jeunes, mais que j'étais énervé à cause de mon con.
    Effectivement, AMLOR, c'est un peu la grande foire aux zicos !!! Keltner, Helliwell, y a du monde. Beaucoup moins véritable album des Floyd que le suivant.
    En ce qui concerne Gabriel, je patiente très bien avec son album de reprises, que je trouve étourdissant de grâce. Mais bon, ça va venir, le vrai disque original, avec son rythme propre, on peut l'espérer pour 2018...

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