jeudi 13 mai 2010

Le gang du loup (a nightmare in Vienna)


Mes pompes font du bruit sur les pavés de Vienne, il doit être deux ou trois heures du matin, j'avance avec précaution parce qu'elle a l'air casse gueule, cette putain de ville. Il y a de la neige, c'est dégueulasse, c'est mal éclairé, ça pue un peu aussi, mais j'ai ma gueule des mauvais jours, je suis résolument décidé à ne pas louper le rendez-vous. D'ailleurs, mon réveil ne sonne que dans trois heures, j'ai largement le temps. Je trouve l'adresse, je m'attendais à un palace orné de marbre, avec des valets tous les deux mètres qui te mouchent le pif servilement si t'as envie d'éternuer, et c'est plutôt spartiate comme décor, une entrée d'hôtel particulier comme une autre, l'habitation du viennois moyen quoi. Je monte les escaliers, et il faut bien reconnaître que mon rythme cardiaque s'est drôlement accéléré, j'ai l'impression d'être à Bercy, juste avant l'entrée en scène de McCartney, quand le noir salle a subitement provoqué un emballement de ma pompe à hémoglobine. J'ai même pas besoin de cogner à la porte, il est là, dans une quasi pénombre, il me fait signe d'entrer, et met son doigt sur la bouche, pour signifier qu'il y a des personnes qui pioncent dans la baraque, qu'on est bien les deux seuls cintrés à aimer la nuit, pour ce qu'elle offre, c'est à dire l'exact opposé de la journée. Je découvre donc l'appartement: une bauge. Des bouteilles de pinard vides jonchent le sol, des restes de repas, des partoches dans tous les coins, c'est pas une tarée du ménage, la maîtresse de maison, aucun doute là dessus. Wolfgang me propose de m'asseoir à ses côtés, à sa table de travail, il m'annonce qu'on va discuter pendant qu'il bosse, et me propose du vin chaud à la cannelle, avec un bon cigare. Putain, y a du feu dans la cheminée, c'est peut être le seul élément de confort du lieu, mais ça fait du bien au cul, indéniablement. Je me détends peu à peu, et j'observe le gars Mozart. Il a une gueule cadavérique, doit pas un être un gros consommateur de sommeil, le pépère, des cernes immenses le défigurent littéralement, il fait un peu de peine à voir. Mais il est impressionant, c'est clair et net, il émane de lui une puissance inouïe malgré son épuisement manifeste, je pense que l'on doit ressentir ça aux côtés d'Hendrix ou d'autres très grands: le géant est à l'agonie, mais c'est l'agonie d'un géant, justement, même les dernières miettes de vie du type recèlent des particules en fusion pure. Je me risque à lui demander sur quoi il travaille. Il vide son vin chaud d'un trait, ne quitte pas la portée des yeux, et me lache qu'il est sur un Requiem, qu'il entame le Lacrymosa, qu'il est à la bourre comme d'habitude, et qu'il préfère travailler en nocturne, il a le sentiment que l'inspiration est plus dense, qu'elle s'offre à lui de manière plus évidente que lorsqu'il fait jour. Je rétorque tout de go que Jimmy Page et Keith Richards prétendent la même chose, que Page a toujours oeuvré la nuit, à Munich ou en Suède, dans tous les studios, c'est un véritable vampire quoi, et que Keith Richards est pareil, il lui arrive de se réveiller uniquement pour monter sur scène, vers 21 heures. Mozart tourne ses yeux fatigués vers moi, pose sa plume, et il me dit, calmement: "Kiss Richard et Djimi quoi? Ce sont des compositeurs? C'est quoi un studio?". Alors je réalise mon anachronique connerie et je me lance dans une longue explication: Jimmy Page, Led Zeppelin, le rock'n'roll, 1954, la genèse, Elvis, la musique qui a marqué le vingtième siècle, la libération de la jeunesse, et les Stones, une vraie révolution, une raison de vivre tout simplement. Il a l'air interloqué par ce que je dis, mais visiblement intéressé aussi. Il pose des questions, se fait décrire ce qu'est une guitare (pas facile d'expliquer l'électricité et l'overdrive à un type du 18e siècle, aussi génial soit il), et semble fasciné par la ferveur qui règne aux concerts de mon époque. "Pff, moi, pour Don Giovanni, j'ai tout donné, humainement, physiquement, et il y avait vingt personnes dans le théatre, tout au plus, c'est désespérant". Je rétorque qu'en 2010, pour dégoter une bonne place lors d'une représentation d'un des ses opéras, faut s'y prendre longtemps à l'avance, qu'il est booké partout, qu'on vend ses intégrales dans les supermarchés, que c'est le roi des rois, et qu'il est vénéré aussi par les "rockers" de notre temps. Je sors de mon blouson "Pet Sounds" et "Sgt Pepper", tous les deux en 33 tours, il les observe longuement, et je lui propose d'en écouter des extraits sur mon IPod. Ainsi, Wolfgang, les écouteurs dans les oreilles, part à la découverte de "God only knows" et "Lucy in the sky with diamonds". Il apprécie beaucoup les Beach Boys en les entendant, m'affirme qu'il y a du sacré dans leur musique, et que Bach ne les renierait pas. J'esquisse un sourire. Et je lui explique qu'avec un de mes meilleurs amis, nous menons une guéguerre fraternelle pour savoir qui de lui ou de Jean-Sébastien est le plus grand.. Il rigole, se ressert un verre, et me rassure: "C'est bien, il y a de la place pour nous deux, tant que l'on ne me met pas en compétition avec les BB Brunes, l'essentiel est préservé!". Sur le cul, interdit, je hurle presque : "Mais Maître, comment pouvez vous connaître les BB Brunes et pas les Beatles?". Du tac au tac, Wolfie rétorque: "Sans doute parce que la médiocrité a l'étrange pouvoir de s'affranchir des barrières de l'espace temps, mon jeune ami". Et nous voilà partis dans une commune diatribe sur la gloire et la surexposition de certains, alors que tant d'autres restent dans l'oubli, nous parlons de Nick Drake, des groupes maudits et géniaux, au passage il me demande si les Beatles sont le plus grand groupe de mon monde. A ma réponse affirmative, il hoche la tête de contentement, me dit que ce qu'il a entendu dans le morceau de Pepper signé de "Qui, Djon Les Nonnes? Un anglais?" est très élaboré, harmoniquement, qu'il essaye lui aussi de tendre vers l'excellence ultime mais qu'il y laisse sa santé. Et moi, je trouve ça beau de crever pour sa musique, de laisser sa dépouille sur Terre après avoir délivré de la beauté, voué son existence à donner envie de survivre aux braves gens, avec des concertos, des chansons, ou des concept-albums.
Mozart me demande, au bout d'un moment, alors que l'aube se pointe tout doucement: "Et vous, jeune homme, que faites vous pour la musique?". Putain de merde, y a le père Trazom qui m'interroge, je lui ai fait perdre la moitié de sa nuit à bavasser sur le rock alors qu'il avait un Lacrymosa à finir, si ça se trouve il va crever sans l'avoir écrit et ce sera de ma faute, et voilà qu'il me toise avec sa question... Je me lance: "Ben voilà, Maître, la musique, je lui voue ma vie, c'est mon centre de gravité, j'ai fait du piano classique avec une prof qui vous admirait plus que tout, elle m'a fait suer comme un damné sur vos sonates, elle était exigente, dure, mais j'ai tellement appris sur la beauté avec elle.. Et puis après, je me suis mis tout seul à la guitare, mon niveau est proche du zéro absolu mais j'y prends du plaisir, ça me maintient éveillé; j'essaye de me positionner en tant que serviteur de la musique, avec humilité, je tente de défendre ce qui me semble digne d'intérêt, en tous les cas ce qui m'émeut, car c'est le seul critère valable selon moi. Et puis j'ai gratouillé quelques textes, dans ma jeunesse, des conneries d'adolescent que j'avais essayé de mettre en musique, mais tout ceci dort dans une boîte en métal, parce que je suis pas Nick Drake, m'sieur Mozart, vous voyez. Alors je travaille comme fonctionnaire pour payer mon essence et mes disques, mais ça me fait mal quelque part, parce que je passerais bien mes journées à écouter votre concerto numéro 23, en gros".
Le vieux Mozart réfléchit longuement, regarde ses partoches, a soudain l'air très las, puis me murmure: "Votre vie est semblable à des milliers d'autres, mon grand, ne vous inquiétez pas outre mesure, vous avez la chance d'être à même d'aimer la musique, vous faites clairement la différence entre Florent Pagny et Neil Young, c'est déjà un bonheur sans nom; et puis ouvrez votre boîte de jeunesse, sortez vos vieux textes, relisez les, travaillez dessus, attelez vous à ça, ne perdez pas de temps avec votre job officiel, faites le correctement, mais jouez votre truc aussi, composez, à votre niveau, c'est étourdissant de créer, soyez en sûr, et dites vous que la vie est une salope, qu'elle peut vous quitter sans prévenir, regardez moi, j'ai 36 ans, qui vous dit que je serai encore chez moi, à Vienne, dans un an?"
Je suis en larmes devant Wolfgang, mon cigare pendouille, il me touche tellement ce mec, il a eu mille vies, il en a chié comme un mineur de fond, mais il est là, au petit matin, coincé entre son Requiem et un fan français à qui il insuffle du courage, c'est un homme immense, il mérite qu'on parle encore de lui dans ce 21e siècle de merde. Je suis regonflé à bloc, Sir Amadeus me dit qu'il doit dormir un peu avant de réattaquer son putain de Lacrymosa, je l'étreins pour l'embrasser et je sens son coeur déjà fatigué qui cogne en arythmie contre ma poitrine. Pas digne d'une mesure à quatre temps, tout ça. Je lui lacherais bien une petite boîte de béta-bloquants, histoire de remettre son palpitant dans le droit chemin et qu'il nous ponde une demi douzaine de chefs d'oeuvre supplémentaires. Mais c'est trop tard, cet enculé de réveil sonne, il est six plombes, une grande journée de taf s'ouvre devant moi, il faut que je m'injecte de la caféine en tasses dans le corps pour être en état de bosser. J'ai laissé Mozart bien loin, il me manque, putain ça aurait eu de la gueule qu'on devienne potes, je lui aurais tenu ses chandeliers pour qu'il puisse bosser en paix, j'aurais fait le plein de cigares et de bon pinard, le fan de base en somme, serviable et attentionné.. En montant dans ma bagnole, je regarde le soleil qui se lève, c'est foutrement beau, je me dis que je vais écouter Mozart en bossant aujourd'hui, et je songe que je ne lui ai même pas parlé de l'ignoble opéra-rock qui lui est consacré, et qui dégueule dans toutes les salles de France son insipide bouillie fm. Bordel de merde, j'ai bien fait.

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