samedi 8 mai 2010

L'enclume volante (my gods)


Ce qui me manque un peu, chez les Beatles (pardon, les gars, que Saint George Martin me fesse le cul sur l'instant pour ce sacrilège), c'est une belle carrière de groupe de scène. Z'ont toujours été un bon p'tit groupe, comme dit Paul, mais leur parcours on stage manque cruellement de souffle, d'un je ne sais quoi d'épique et de brutal, d'une vraie saga avec des chambres d'hôtels bousillées, des directeurs d'Hilton apeurés, du public exsangue et epuisé après trois heures de pilonnage méthodique. Il y a tout ceci chez Led Zep. Et plein d'autres trucs, évidemment. Il y a d'abord Jimmy Page, adolescent chétif et souffreteux, qui devient peu à peu une bête de studio, qui s'endurcit avec les années, se nourissant peu à peu de blues, jouant de mieux en mieux, pour finir par être demandé par le tout Londres pour faire des parties de gratte alors qu'il n'a pas 25 piges. Une bête. Aguerri, implacable, puissant, un petit tour chez les Yardbirds pour mettre une pilule à Jeff Beck, et puis le projet de sa vie: son groupe. Projet simpliste et démoniaque: prendre le blues, le plaquer contre un mur, le baiser sauvagement, l'électrifier à outrance, lui faire pousser des excroissances que l'on qualifiera plus tard de hard-rock. Partir des champs de coton pour finir au Madison Square Garden. Putain, le cas Led Zep, je l'observe comme on étudie une maladie en laboratoire depuis des années, ça a du m'attraper l'entre-jambes vers mes 17 ans, parce que j'avais forcément, au bout d'un moment, besoin d'écouter autre chose que les gnan-gnantes roucoulades des deux jolis coeurs de Liverpool ( ici, donc, qu'il soit permis à Saint George Martin de me décapiter, parce que je le vaux bien). L'escalade du grand oeuvre se fit ainsi par la première face: les Led Zep 1 et 2, enregistrés sur deux pauvres cassettes Sony et remises à ma personne en mains propres par un mec du lycée dont le père ( ce cher et brave monsieur) avait tous les albums. Ca fait mal aux oreilles, les deux premières giclées soniques du Zep. Ca fait trembler sur ses bases. A l'époque, pour me guider dans le long chemin de l'apprentissage du rauque haine roll, j'avais un hors-série de Libé qui s'appelait "1968-1988, l'album de nos 20 ans", où 100 disques étaient chroniqués. Pour le 2 de la bande à Page, c'était Lescure qui s'y était collé. Je me souviens de ses mots, directs, tranchants, impitoyables: "On n'affronte pas Whole Lotta Love". Dans mon petit cerveau de lycéen, cette sentence avait fait écho immédiatement. Non content d'avoir jeté les bases du hard dans le premier opus du groupe (enregistré en une poignée d'heures avec ses économies, excusez les gars), Jimmy Page offrait au monde des mortels un élixir de sexe, de bruit, de tension, un fatras de sons incroyables et purement géniaux avec ce putain de titre de beaucoup d'amour qu'il va donner à la dame. Bon dieu, je l'ai écoutée des milliers de fois, la dite chanson, et faut quand même se rendre à une évidence définitive: tout y est imparable. Le riff en rut, la voix de la grosse Plant, qui fait du trapèze avec ses cordes vocales, le jeu de Bonzo, massif et inouï, le pont "orgasmique" du milieu de chanson, le retour de la guitare avec ses petits phrasés incisifs et lascifs. Démesurément bon. La fuck song des fuck songs, oublions Marvin Gaye, toute la soul, n'importe quel slow langoureux: pour faire l'amour, faut se coller Whole Lotta Love en répétition et oublier pour toujours les bonnes manières, bordel. Je l'ai entendue deux fois sur scène, la tueuse. Une fois aux eurockéennes, avec Page aux affaires, chemise de satin rouge et sueur au front, magique. La seconde, à l'édition 2005 de Rock en Seine, reprise par Bobby Plant, et rendue à ses racines blues de façon très honnête. Les deux fois, j'ai perdu l'usage de mon sens commun, et j'ai eu envie de faire l'amour à toutes les créatures féminines à cinq mètres à la ronde. Cette prétention ridicule est bienheureusement restée à l'état de projet, eu égard à mes capacités athlétiques dites normales, et à une timidité qui m'empêche de pratiquer la sexualité de groupe en public.
Tranquillement, avec les deux opus du combo, j'aurais pu faire ma vie. Il y a assez de chansons infernales dans les deux disques pour me satisfaire jusqu'à mon trépas. Mais le pote en question, dont le papa semblait apprécier l'appétit des jeunes branleurs pour le dirigeable, prit la sage option de continuer de me fournir en grimoires zeppeliniens. Le 3, plus acoustique, avec un petit parfum celtique, m'a pris d'assaut également (putain, "Immigrant song", avant de faire les beaux jours de 50mn inside dans ton cul de TF1, quelle chanson, quelle violence, quel chef d'oeuvre). Et puis, un très beau jour, le prof de maths ayant décidé de prendre son après-midi, je me retrouvais avec le copain en question, pas loin de chez lui, et il lacha cette phrase, comme on pourrait dire à un type qui va faire son premier saut en parachute, ou à un puceau devant une fille nue et allongée: "Tu vas entendre Led Zeppelin quatre". Tu parles, Charles. Ca faisait des mois que j'en entendais parler, du 4: l'album ultime, leur climax, la pierre philosophale, l'aboutissement du rock, les mecs. Le disque sans nom, une pauv'pochette avec un vieux con qui porte son fardeau, et des sigles runiques incomprehénsibles, un Zoso par là, une plume ailleurs, bon, faut voir. Et écouter. Posé sur un bon fauteuil de la salle à manger du poteau, je pris l'objet en pleine poire: "Black Dog", "Rock'n'Roll", "Stairway to heaven", "When the levee breaks", on est plus dans l'univers d'un disque, on navigue entre deux supernovas de classiques du rock, un geyser de bolides musicaux, du magma, de l'innomé, du tellurique. La création du monde, quoi, mais en vinyle. Le retour chez mes parents, le soir, fut bizzaroïde: j'avais changé. Depuis lors, je poursuis ma quête spirituelle ( un peu ridicule, certes, avec mes 33 tours, mes chutes de studio, mes bootlegs DVD mal fimés au caméscope) quant à la compréhension de l'oeuvre de Led Zeppelin, je dévore tout ce qui sort, du bouquin de supermarché torché en quinze jours aux livres beaucoup plus fondamentaux sur la chose. Le formidable essai de Pacôme Thiellement m'a beaucoup éclairé sur le côté ésotérique de la musique de Led Zep. Et puis merde, faut pas s'arrêter au numéro 4, il y a tellement de puissance dans leurs autres disques, il faut tout dévorer goulument, faut se la jouer vorace avec la pitance des dieux. "Houses of the holy", qui fait suite au Zoso album, est une montagne d'expérimentations, du Zep qui lorgne un peu vers le progressif, avec toujours un putain de talent insolent. Et l'exercice du double, avec "Physical Graffiti", n'est pas mal non plus: "Kashmir", ça restera, c'est sûr, avec Sgt Pepper, ça sera écouté dans deux siècles comme on célèbre les grands compositeurs classiques de nos jours, et ce ne sera que justice. Et "Presence", nom de Dieu, "Presence" !! L'album d'un groupe en plein malaise noir, des blessés, de la came, et très peu de jours pour enregistrer en Allemagne avant que les Stones ne débarquent dans le studio pour faire chier le monde et pondre un mauvais disque. Jimmy Page qui passe ses nuits à flanquer ses parties de guitare sur tous les titres, enfermé comme un sorcier hystérique, avec de la cocaïne et du talent. Seigneur, "Achilles last stand", ça vaut toute une vie, direct; est-ce qu'ils avaient conscience qu'ils mettaient sur bande le dernier titre à la hauteur de leur immense gloire? Ben moi je chiale sur "Achilles", et ça m'inquiète pas plus que ça, comme je peux pleurer aussi sur un "A day in the life" ou sur "Shine on you crazy diamond". Tant mieux, c'est au poil, c'est fait pour ça la musique, pour qu'on se détache à volonté de nos enveloppes charnelles, pour aller voir si les autres mondes sont branchés guitare et rock'n'roll eux aussi. Tout ça sans quitter son fauteuil, avec le 4 de Zep à un volume assourdissant.
Il est assez singulier de constater de quelle façon le Zeppelin, après avoir plané si haut, si longtemps, a connu un atterrissage proportionnel, dans sa douleur, à l'intensité du voyage. La drogue qui ravage les pouvoirs de Jimmy Page, Bonham qui s'étouffe dans un océan de vodka, la fin sinistre, les reformations bancales, jusqu'à ce que les types décident de coller un clou qui a de la gueule sur leur cercueil musical. Le concert de 2007 à Londres, bien répété, bien pensé, magnifiquement bien joué, ça a juste remis toutes les pendules du paysage terrestre à l'heure. Ce soir-là, comme un crétin congénital, j'étais scotché fiévreusement sur les forums de fans, à recueillir les premières impressions, découvrant quasi en direct les titres joués par mes idoles. Grand souvenir. Il y a des fois où je me dis, l'air rêveur et très lourdaud: putain, et s'ils l'avaient faite, leur tournée de reformation, avec le gamin Bonham aux fûts, les stades débordant de bonheur, les gens (en tous cas, moi, assurément) qui pleurent en entendant le mythe revenir parmi les vivants. Une blitzkrieg, comme aux plus beaux temps des chevaliers satanistes, dévastant les auditoires, troussant les groupies dans l'arrière loge, finissant au petit matin, hirsutes, emplis de décibels et de Jack Daniel's. Les rois.
Mais tout ceci appartient au passé, mon enfant, les légendes reposent en paix, à jamais noyées sous l'amour excessif et sincère d'un gamin de province qui n'oubliera pas ses vieilles cassettes.
Let me take you there.

3 commentaires:

  1. De toute façon , y'a pas ,il faut trouver quelque chose pour que la Plant se décide , faut s'creuser le ciboulot ! merde !

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  2. Flo, sache le: c'est une vieille chieuse, la Plant, elle nous a gonflés avec son bastringue country, au lieu de retourner raisonnablement auprès du mage Page, pour faire tomber le marteau des dieux une dernière fois. Du rock, nom de Dieu! Du stupre, de la débauche!!!

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  3. Jack : JJ, c'est magnifique. Je me suis bien retrouvé dans ta découverte du ballon de plomb. Dans les chansons fabuleuses, il y aussi entre autres "Since I've been loving you", blues-rock ultime

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