dimanche 16 mai 2010

This old beast in me

Je suis persuadé que tu te souviens encore de cette manie que j'avais lorsqu'on se baladait dans la campagne: à la première vue d'un champ bien dégagé, si possible en pente, je marquais un arrêt, la truffe au vent, comme un clébard qui aurait flairé un truc à faire dans le coin. Et immanquablement, fallait que j'y aille de mon couplet woodstockien: "Bon Dieu, ici, il faut organiser un concert géant, la configuration est idéale, tu mets la scène là, le public là, tu convoques le gotha du rock, et on refait le monde comme au bon vieux temps". Etc, etc, je tâtais le sol, j'égrénais des noms de groupe qui pourraient se reformer pour l'occasion, je cherchais un titre ronflant pour ce fameux festival qui n'existerait jamais que dans ma pauvre tronche. Je pense sincèrement que vivre au quotidien avec un garçon si peu enclin à se coltiner à la réalité économique et sociale de notre superbe époque, ça a du te lasser, au bout d'un moment. Je comprends. Fomenter des plans d'attaque pour organiser le concert du millénaire, c'est mignon quand on a 21 ans, mais bon, Jacques a dit: "Tu trouveras une situation stable, un avenir avec des bases solides, du bon gros costaud pour cotiser jusqu'à 60 piges, parce qu'après, ô divin futur, il y a la retraite et ses délices". Ouais, perso, je m'en branle de la retraite, faudra lui dire qu'elle m'attende pas, comme dit Michel Colucci, je vais être un peu en retard. Dans le fond, notre odyssée amoureuse s'est terminée parce que nos objectifs premiers, notre façon d'être synchros dans nos jeunes années, tout ceci s'est gentiment délité au fil du temps et des curriculum vitae; cette farouche volonté de vivre "autrement" a pris le monde du travail en pleine gueule, et c'est bien normal. L'amour, c'est une notion débile, c'est une illusion fugace procurée par l'émoi hormonal, et c'est programmé pour finir aux chiottes. Mais putain de merde, on a sacrément été rock'n'roll, souvent, longtemps, intensément. D'abord, pour te draguer, j'ai chanté "Girl", des Beatles, fort justement d'ailleurs, par un après-midi étouffant de juin 1988. Impossible que tu y résistes, je t'ai pas attaqué au Barzotti, merde, j'ai sorti du grand John Lennon... Notre premier concert, au Pav' d'Auron de Bourges, fut un peu l'élément fondateur de notre golden saga. L'attente interminable pour voir Noir Dez, toi qui t'évanouit ( quelques abus psychotropes mal dosés), et les morceaux de sucre que je sors en catastrophe de ma poche pour faire repartir ton corps qui avait calé. Le glucose qui ramène la lumière dans tes yeux, et boum, le concert de notre vie, fulgurant, une vraie rasade de Destop, le truc qui purge l'âme et remet les compteurs des valeurs essentielles à zéro. La nuit qui s'ensuivit fut une sorte de perfection: notre refus catégorique de dormir dans l'auberge de jeunesse, et de longues heures dans la voiture, minutes brûlantes, puissantes, avant de sortir de la tôle à 7 heures pour aller s'enquiller moult croissants (brûlants eux aussi, une vraie canicule cet épisode berruyer). L'engueulade de mes parents à notre retour demeure très présente à mon esprit, bien fraîche en revanche, beaucoup moins hot que la nuitée à Bourges, totalement calibrée pour me ramener les pompes sur terre et pour que je pense enfin à mes chères études. Nos premières vacances en solo, le trip en terre landaise, l'appart un peu dégueu, et quinze jours à vivre en décalage horaire: du grand aussi. C'était pas toujours simple pour mon organisme d'aller acheter des viennoiseries à 13 heures en voyant les gens s'empiffrer de fruits de mer mais je me suis vite habitué. Et puis il y avait cette famille prout-prout, qui devait passer devant notre fenêtre pour rentrer de la plage vers midi, et qui s'offusquait de nous voir tous les jours endormis et à poil. Y a des fois où je dormais pas, et je me fendais la gueule discrètement, particulièrement satisfait de choquer le bourgeois avec nos culs à l'air libre. On écoutait les Stones, la chanson "Start me up" était en rotation incessante, et faut reconnaître qu'elle était vraiment appropriée à ces putains de vacances. Il y avait un môme qu'on voyait tous les jours à la plage, c'était une teigne ce gosse, il échappait à ses parents, escaladait tout ce qu'il trouvait à sa portée, et nous faisait beaucoup rire, presque autant que la famille qui désapprouvait notre naturisme matinal. On adorait son prénom: Nathan. Une nuit, assis devant le port à fumer des clopes et en train de mater les pêcheurs ( on a jamais compris pourquoi y pêchaient la nuit, ces fish clubbers à la con), on s'était dit que si on avait un fils, on l'appelerait Nathan, avec le secret espoir qu'il soit aussi chieur et téméraire que le jeune histrion des sables. Nathan existe aujourd'hui. C'est ton fils. Ce n'est pas le mien. Comme dit Lester Bangs: "On n'est pas des mecs cools; et les femmes, ça va toujours être un problème pour des gars comme nous". Avec le temps, énormément de temps, j'ai réussi à baumer au maximum cette putain de plaie qu'a constitué notre rupture. A ne garder que le meilleur, comme on dit. A penser avec tendresse à des trucs crétins qui ne faisaient rire que nous ( j'ai un peu l'impression de citer du Jackie Quartz dans le texte, maintenant). Je me remémore avec précision ma tête, un jour d'été, du côté de Guérande, quand j'ai ramassé une projection de flotte gigantesque en pleine poire sous l'effet combiné d'un poids lourd lancé à grande vitesse et d'une flaque bien placée. On a du mettre une vingtaine de minutes pour calmer notre fou rire. De ma stupeur devant le coffret Anthology des Beatles en VHS, qui était un peu cher à l'époque pour ma tirelire, et que t'avais dégoté lors de la fermeture de notre magasin de disques préféré, hé hé, 40 % de réduc, et un abruti ( moi) qui saute de joie devant sa surprise. Cette putain de lampe que je t'avais achetée pour Noël, et que j'éclate contre un horodateur, tes yeux déçus et tes épaules tombantes devant ma connerie, et notre triste retour à l'appart. Mon escapade discrète au même magasin, pour te racheter la même lampe, histoire d'assister à ta réaction en live le soir. Ce fut bon et joyeux, tu m'as traité de fou, tu m'as embrassé, putain de merde, je l'étais, fou, j'espère bien l'être encore, même et surtout une dizaine d'années plus tard. C'est pas que je m'emmerde maintenant, mais, comment dire, la vie a une saveur différente, il y a moins de nuits blanches, je ne dors plus à poil, j'ai des fiches de paye et j'envisage de prendre ma retraite aux alentours de 84 ans (forcément, quand on commence à bosser tard, il y a d'implacables logiques qui s'instaurent). Enfin, à l'arrivée, je m'en tape de tout ça, profondément, des marges de progression de carrière, et gna gna gna, de l'immobilier dans lequel il faut investir parce que c'est du solide, tout ce qui m'importe c'est que ma voiture soit assez robuste pour me transbahuter aux concerts. Pour le reste, une nouvelle histoire avec quelqu'un d'autre, des mômes, bof, faut voir, finalement, est-ce que j'ai vraiment besoin ou envie de me reproduire? Faut pas avoir honte de pas vouloir procréer, ça ne constitue pas un crime, bordel, y en a plein le cul de cette bienséance de merde, du "penser comme il faut" globalisé. J'ai tout de même comme projet d'écouter enfin le coffret Lennon que tu m'as offert pour mes 27 ans, juste avant que tu tires le rideau sur nous, parce que depuis tout ce temps, je bloque dessus, j'arrive pas à l'ouvrir, sa vision me scotche sur notre douloureuse fin de love story. Enfin bref, y a des trucs à faire, hein, j'avance, aucun doute là dessus. Bon an, mal an, mal allant aussi des fois, je poursuis cette fantastique épopée existentielle, avec nos souvenirs ( dont nous sommes les seuls propriétaires, que tous les autres aillent se faire enculer) et mes disques préférés pour me tenir chaud, en essayant de ne pas trop penser à mes vieux jours et au peu de fric que je toucherai si j'arrive au terme de mes annuités pourries. Qu'est ce que j'en ai à foutre du minimum vieillesse? J'ai eu le maximum jeunesse, pendant dix ans avec toi, alors qu'on ne vienne pas me faire chier. Yours.

2 commentaires:

  1. C'est pourtant sympa les mioches. Réécoute "Mon fils jouera du rock'n roll", Berger fait passer une émotion pré-paternelle (il me semble qu'il n'avait pas encore d'enfant quand il a écrit la chanson) intense dans la musique et les paroles. J'aime surtout le passage où France Gall intervient et le solo de guitare.

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  2. Exact, il l'a écrite en 74 et son fils Raphael est de 81.
    Considérons que j'en suis encore aux émotions d'avant père..
    J'aimerais néanmoins que mon fils ne se marre pas en écoutant du rock
    sinon ce sera deux baffes !!

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